2020, une année qui s’écoule… les rêves des Tunisiens qui s’écroulent

Encore une année de perdue, à placer sous le signe de l’instabilité, de l’échec, de la désillusion et de l’effritement des institutions de l’Etat.

Dans quelques jours, le monde fera, sans regret, ses adieux à une année qui n’a pas été clémente. Le Covid-19, nous a replongé dans les années des fléaux immémoriales, des grandes pandémies qui ont marqué d’une pierre noire le 21 siècle. L’économie mondiale n’a jamais subi une crise d’une ampleur aussi grave. La coronavirus risque d’entraîner 150 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté d’ici l’année prochaine selon la Banque Mondiale. Un chiffre jamais atteint depuis une vingtaine d’années. Avec son lot de catastrophes naturelles, de guerres, de souffrance, de destruction, 2020 est une année à oublier d’autant plus qu’elle est en passe de devenir la deuxième la plus chaude jamais enregistrée, d’après l’Organisation météorologique mondiale (OMM).

En Tunisie, et c’est ce qui nous intéresse le plus, 2020 est vraisemblablement la pire année vécue après la révolution sur fond d’un ensauvagement inquiétant, des scènes de violence inédite quoique attendue sous l’hémicycle et le retour d’un islam radical qui menace les acquis en matière d’émancipation de la femme depuis l’ère du leader Bourguiba. La nette augmentation du taux de chômage, la recrudescence des contestations sociales dans les régions et l’insatisfaction à l’égard de la classe politique n’augurent rien de bon. Les facteurs favorisant l’instabilité politique sont toujours là et en une seule année le pays a connu trois gouvernements . Le second, celui de Elyes Fakhfakh, fragilisé par une affaire de conflit d’intérêts, n’aura tenu que quelques mois (du 27 février au 2 septembre).

Le dossier de la migration clandestine pose toujours de sérieux problèmes aux gouvernement qui se sont succédé. Les rêves des migrants clandestins se brisent inlassablement sur les vagues de la mer Méditerranée. 2 226 personnes ont été interceptées durant les cinq premiers mois de cette année, relève le ministère de l’Intérieur. Les portes vers l’eldorado occidental n’ont jamais été à la fois aussi proches mais aussi mortelles.

L’hydre du terrorisme continue à frapper dans notre pays comme par ailleurs partout dans le monde, selon le même modus opérandi. Un terrorisme qualifié de low cost ou mieux encore de lumpen-terrorisme axé sur des actes à faible coût, perpétrés à l’aide d’une arme blanche par des gens ordinaires. Mais, dans mon pays, on ne meurt pas que de pandémie. On peut passer de vie à trépas à cause d’une bouche d’égout sans couvercle, un ascenseur en panne ou un braquage. Attention à la malchance de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, dans un pays qui rétrograde depuis une dizaine d’années et ne peut juguler la fuite de ses jeunes compétences vers l’Étranger.

Coronavirus, dans le top ten des pandémies du siècle.

Incontestablement, le covid-19 a le plus marqué l’année bissextile 2020. Confinement, distanciation sociale, activités économiques frappés de plein fouet et frontières fermées. Le monde retient toujours son souffle. Au début de ce mois de décembre, plus de 1,5 millions de personnes sont mortes contaminées par la Coronavirus. En Tunisie, on a enregistré plus de 100 mille cas de contamination et le nombre des morts a déjà atteint environ 3600 à la même période. Les blouses blanches qui figurent dans la première ligne de la lutte n’ont pas été épargnées avec la mort d’environ 50 médecins et 300 cadres paramédicaux, selon les dernières estimations du président du Conseil national de l’ordre des médecins.

La migration clandestine encore et toujours.

Plongés dans les sempiternelles querelles tendant à favoriser le discours haineux et scissionniste, notamment sous l’hémicycle de l’ARP, la lutte contre ce phénomène a toujours montré ses limites en raison de l’aggravation des problèmes économiques et de développement qui demeurent à l’origine de ces vagues migratoires. En juillet, plus de 4000 migrants clandestins ont pu rejoindre les cotes italiennes. Le nombre de migrants en provenance de Tunisie a été multiplié par 4 depuis le début de l’année 2020. De janvier au mois d’aout, plus de 8.000 Tunisiens ont atteint les cotes italiennes l’Italie, selon l’ONU.

Fuite des compétences, l’hémorragie continue.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Pour cette année, le phénomène de la fuite des cerveaux a repris de plus belle dans un pays où les perspectives pour un emploi décent se rétrécissent comme peau de chagrin. Depuis 2011, plus de 95 mille compétences tunisiennes ont quitté le pays. Les secteurs les plus touchés sont la médecine, l’ingénierie et les technologies de l’information. D’une année à l’autre, la Tunisie se vide de sa matière grise et les chasseurs de tête sont à l’affût du personnel de haut niveau. Au troisième trimestre de l’année 2020, le taux de chômage pour les diplômés de l’enseignement supérieur a été estimé à 30,1% selon l’Institut national des statistiques (40,7% pour la gent féminine!).

La crise d’El-Kamour, de l’espoir à la galvanisation.

En novembre, le gouvernement annonce en fanfare la fin d’une crise qui n’a fait que trop durer et qui a mis à genoux le secteur pétrolier et causé un déficit financier sans précédent . Le gouvernement dit avoir privilégié le dialogue à la confrontation. Mais le dénouement de cette crise a mis le feu aux poudres au Kef, Kairouan, Gabes et Kasserine et bien d’autres régions. C’est l’effet domino que tout le monde craignait le plus. Le mois de janvier de la prochaine année risque d’être plus chaud que d’habitude sur fond de grèves et de contestations sociales. Au demeurant, l’accord d’El-Kamour n’a que confirmer la velléité du gouvernement et son incapacité à réagir rigoureusement face aux situations de crise. La concession a pris le dessus sur l’intransigeance sous prétexte que seul le dialogue prime. Au mois de juillet, le pays a enregistré environ 800 contestations, selon le rapport de l’Observatoire social tunisien relevant du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

Mort absurde, à qui la faute?

Le titre pourrait bien évoquer pour certains bibliophiles le célèbre roman de Laura Wilson, mais ce n’est pas d’un livre qu’il s’agit mais d’une amère réalité. Du meurtre crapuleux de Rahma au début du mois de septembre suite à un braquage à Ain Zaghouan, à la disparition de la petite Farah dont le corps a été retrouvé dans les égouts de Bhar Lazreg en octobre, sans oublier la mort tragique de Badreddine, jeune médecin-résident en décembre après avoir chuté dans une cage d’ascenseur de l’hôpital de Jendouba et le viol à Kairouan d’une femme âgée de 98 ans au mois d’aout, qui faut-il pleurer? L’ensauvagement d’une société en perte de repère identitaire depuis la révolution ou un Etat en déliquescence? Il semble toutefois que la société est devenue plus encline à la violence.
Si avant la révolution, certains évoquaient la dérive autoritaire du régime, on ne pourrait parler aujourd’hui que d’un régime velléitaire qui semble oublier que la sécurité est la première des libertés. Au grand dam de la majorité silencieuse, le modèle sociétal est en train de s’autodétruire et c’est la société de défiance qui prend la place apportant avec elle son lot d’incivisme et de manque de confiance à l’égard des décideurs.

ARP: propos orduriers et violence

Indubitablement, l’actuelle session parlementaire est la plus drôle et la plus inédite avec des interventions et des déclarations loufoques et de certains députés. L’annonce de la découverte du prétendu médicament anti-covid par Sofiène Makhlouf prenait l’air de la blague la plus hilarante de l’année. Mais que faire face à l’ego surdimensionné de certains militants de la 25ème heure qui se sont offerts une nouvelle virginité politique après la révolution.
Ainsi, est-il injuste de priver l’ARP de la palme d’or de la médiocrité pour l’année 2020.Echanges de propos orduriers, d’insultes et même de menaces sous le regard passif du président du parlement et ses deux adjoints. Le discours violent et rétrograde à l’égard de la femme sous l’hémicycle ne passe plus inaperçu et doit nous alerter sur les sombres projets des populistes et députés radicaux visant à saper les fondements de l’Etat moderniste. Lundi 7 décembre, on a passé un cap dans la violence. Les députés en sont venus aux mains. L’un des représentants du courant d’Al Karama a agressé un député du Bloc démocratique. Décevant et vexant à plus d’un titre mais le passage à la violence sous le dôme du parlement n’étonne plus personne, il était même prévisible.

Les éclaircies dans la grisaille

C’est notamment dans le domaine de la lutte antiterroriste que le pays se porte mieux. Les unités sécuritaires ont retrouvé leur efficacité d’antan et leur capacité dans la riposte rapide. Ils sont aujourd’hui dans l’anticipation. Nonobstant, en dépit de cette vigilance, les éléments terroristes ont eu cette année recours au « terrorisme low cost » avec cette attaque à l’arme blanche perpétrée au niveau du croisement Akouda-Kantaoui à Sousse le 06 septembre. Mais, très vite les trois assaillants ont été abattus. Un adjudant de la Garde Nationale est tombé en martyr. Auparavant, un premier attentat kamikaze a été perpétré, à proximité de l’ambassade américaine à Tunis le vendredi 6 mars entrainant la mort des deux assaillants, ainsi qu’un agent de police. Selon le ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine, plus d’une trentaine de cellules terroristes ont été démantelées par les services de sécurité depuis le début de l’année jusqu’au mois d’octobre.
A leur tour, nos médecins, notamment dans le secteur public, continuent à exceller en dépit des conditions lamentables de travail. Parmi les sucées à marquer d’une pierre blanche, l’opération à cœur ouvert effectuée sur un bébé souffrant d’une malformation cardiaque congénitale à la fin du mois d’avril 2020 à l’hôpital universitaire Sahloul de Sousse. Une première dans l’histoire de nos hôpitaux.

Encore une année de perdue à placer sous le signe de l’instabilité, de l’échec, de la désillusion et de l’effritement des institutions de l’Etat .A vrai-dire, avec un pouvoir législatif en panne, un pouvoir exécutif aux mains liées et un pouvoir judiciaire instrumentalisé, n’est-il pas grand temps de repenser le régime politique en Tunisie?

Samir Dridi

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