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[Ces Tunisiennes qui font l’histoire] Béatrice Slama entre résistance, anticolonialisme et féminisme

Béatrice Slama, née Béatrice Saada le 2 juin 1923 à Tunis et décédée discrètement le 20 septembre 2018 à Paris, fait partie de ces « femmes de l’ombre » trop rapidement occultées par la mémoire malgré leur apport majeur à l’histoire de Tunisie. Militante pour la cause nationale tunisienne et l’indépendance, Béatrice Slama a pourtant été reconnue à son époque pour son valeureux engagement dans l’émergence du féminisme en Tunisie. Engagée sur plusieurs fronts, cette professeure agrégée de lettres modernes a également partagé le combat pour la justice sociale et l’anticolonialisme des militants du Parti communiste tunisien d’avant l’indépendance, alors que la Tunisie était dans le giron des nazis.

Elle naît en 1923 à Tunis au sein d’une famille juive originaire de Gabès et venue d’Italie. Après des études secondaires au lycée Armand-Fallières à Tunis (actuel lycée de la rue de Russie), elle décroche son baccalauréat en 1941. Dans la chaleur du domicile familial, Béatrice parle surtout italien, sa langue de cœur. Sa langue d’esprit sera le français. Si sa mère l’incite de toutes ses forces à briller dans ses études, c’est sans doute parce que sa propre vie de femme n’était pas valorisante : son mari, le père de Béatrice, la trompait allégrement avec une mystérieuse maîtresse. Et lorsque Béatrice le découvre, elle se met « à vivre dans la souffrance de sa mère », comme elle le dira plus tard. Cette souffrance qu’elle évoquera toute sa vie a sans doute joué un grand rôle dans son engagement dans la cause des femmes.

C’est ensuite à l’Université de la Sorbonne qu’elle poursuit ses études supérieures ; elle y décrocha une licence d’italien qui lui permit d’enseigner la langue de Dante au collège Alaoui de 1948 à 1961. Agrégée de lettres modernes en 1961, elle enseigne au sein de la nouvelle université de Tunis de 1961 à 1965. En 1965, avec son mari Ivan Slama, elle finit par quitter la Tunisie pour s’installer à Paris, où elle fait une carrière d’enseignante à l’université de Vincennes.

Idéaux politiques

Après avoir obtenu son baccalauréat en 1941, elle s’engage au sein du Parti communiste tunisien (PCT) d’avant l’indépendance. Il s’agissait alors surtout de lutter contre l’antisémitisme d’Etat des collaborationnistes français, le nazisme et l’occupation allemande de la Tunisie. Béatrice Slama estimait que les « barrières » entre groupes sociaux et ethniques de la société coloniale, phénomène qu’elle étudiera dans le cadre de sa thèse, n’ont pu chuter qu’au sein du Parti communiste à partir de la « Libération » de la Tunisie en 1943. En effet, les militants du PCT étaient des femmes et hommes de tout âge et de toute condition sociale, « israélites », « musulmans », « Européens ». Une grande solidarité et une grande amitié s’y forgèrent dans la lutte contre l’impérialisme, comme le revendique le site syndicaliste Maitron.fr. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle figure parmi les fondatrices de l’Union des jeunes filles de Tunisie (UJFT), organisation féministe proche du Parti communiste tunisien qu’elle dirige de 1944 à 1948.

Distinctions et hommages

Plus récemment, en juin 2016, elle est décorée à l’ambassade de Tunisie en France, recevant l’ordre national du Mérite tunisien au nom du président Béji Caïd Essebsi pour avoir contribué à lutter contre le colonialisme et en faveur de l’indépendance en Tunisie. La réalisatrice Hejer Charf lui a rendu hommage en immortalisant le souvenir de son courage dans son film « Béatrice un siècle ». Le samedi 15 septembre 2018, c’est dans l’une des plus grandes salles de cinéma français, Saint André des Arts dans le quartier latin à Paris, que le documentaire est projeté devant un abondant public. La foule, diverse, de tous âges, mixte, où Français et Tunisiens se côtoyaient pour saluer le parcours de cette militante engagée entre les deux continents, était tout de même plus féminine que masculine, comme le souligne TV5 Monde. L’héroïne du film n’est pas suffisamment connue du grand public, mais beaucoup savent qu’elle a marqué l’histoire, celle de la décolonisation, de mai 68, de la littérature et du féminisme. Le 22 décembre 2018, le film a été projeté à la Cinémathèque Tunisienne à Tunis, dans le cadre d’une grande soirée hommage à Béatrice Slama. Dans la salle de cinéma parisienne, les applaudissements ont fusé dès la fin de la dernière scène. Le public, debout, acclamait avec une grande émotion la richesse d’un parcours peu reconnu et la figure d’une militante tunisienne dont l’engagement n’a finalement été salué qu’aux confins de sa vie.

 

Il faut dire qu’entre Béatrice Slama, plus de 90 ans au moment du tournage, et la quinquagénaire Hejer Charf, la convergence de valeurs et la consanguinité d’esprit ne pouvaient qu’aboutir à une fructueuse collaboration. Les plusieurs décades qui séparent les deux femmes ne les ont pas empêchées d’être animées par les mêmes engagements, en particulier celui pour la cause des femmes, « l’une par la plume, la recherche et l’action, l’autre par des films », souligne le média français.

Guerre et résistance

Le film est précieux en cela qu’il rend compte des subtilités du parcours de la militante judéo-tunisienne qui, en outre, y livre un rare témoignage. En Tunisie, la Seconde guerre mondiale martyrise des Juifs visés par une politique d’antisémitisme d’Etat. Les officiels de la politique de collaboration du régime de Vichy, avec une somme de mesures discriminatoires, les marginalisent et les écartent de la vie économique aussi bien que de la fonction publique ou encore de l’écosystème des médias et des arts : presse, radio, théâtre… L’arrivée de l’armée allemande ne fait que les plonger dans une angoisse exacerbée. Cependant, la protection dont ils pourront bénéficier de la part de plusieurs Tunisiens et la débâcle allemande dès 1943 feront échapper les Juifs de Tunisie aux camps d’extermination. Dans ce contexte de guerre, Béatrice et son mari choisissent de s’engager dans la résistance. C’est à cette période que Béatrice Slama embrasse parallèlement la cause féministe en fondant l’Union des jeunes filles de Tunisie (UJFT).

Béatrice devient la première agrégée en littérature française de Tunisie. Une passion qu’elle enseigne 15 ans à Tunis. Et lorsqu’elle se fond dans la ferveur de la cause de l’indépendance de la Tunisie, elle y met tout son talent de savante et d’experte, elle qui a soutenu sa thèse sur une insurrection anticoloniale du 19e siècle. Face à la caméra, elle raconte en effet « la schizophrénie de ces sociétés coloniales où les communautés ne se croisaient que très rarement ».

« Je devenais une touriste chez moi »

Sa sœur a également épousé un militant communiste en 1953, Belhassen Khiari, qui deviendra le secrétaire général de l’Union syndicale des travailleurs tunisiens, ce qui l’incitera à rester en Tunisie. Béatrice et Ivan, eux, devront partir, « emportés par l’histoire avec un H, qui de façon dérisoire a créé une nouvelle diaspora, d’une génération qui s’était sentie sûrement beaucoup plus tunisienne, même si elle était aussi beaucoup plus occidentalisée, parce qu’elle avait cherché à s’enraciner par la lutte, en particulier celle pour l’indépendance. Nous, communistes juifs, nous nous sentions victimes et complices à la fois. Notre proximité avec les communistes français, notre internationalisme même, nous préparait au départ. Nous étions exclus à chaque nouvel épisode du conflit israélo-palestinien. Je devenais une touriste chez moi. Je n’ai jamais cessé d’en souffrir. […] C’est à Nanterre en 1968 que je suis sortie de la dépression parce que j’y ai vécu une nouvelle utopie, passionnément. »

Le féminisme comme horizon

En effet, avant son départ en France, qu’elle n’a fait que subir, elle ne savait pas encore la joie qui allait être la sienne de pouvoir vivre pleinement l’explosion de liberté et de parole en mai 68. Dans le film, elle raconte : « Mai 68, c’est mon adhésion à la France. J’arrive à Nanterre à l’Université, avec autour les bidonvilles où vivaient les Maghrébins, et tous ces vestiges de la colonisation. C’est à Nanterre en 1968 que je suis sortie de la dépression parce que j’y ai vécu une nouvelle utopie, passionnément. Cohn Bendit avait été mon étudiant et j’avais suivi ces questions de circulation entre les résidences de filles et de garçons (facteur déclenchant de mai 68, ndlr), on débattait beaucoup des questions de sexualité. […] Le principal bouleversement de mai 68, c’est le mouvement de libération des femmes, et la réflexion sur la sexualité […] ‘Mon corps m’appartient’ est l’un des principaux mots d’ordre. Et aussi on a changé de regard sur la raison de la folie, la déconstruction est née de là. Les femmes ont pris conscience de leur situation et ont dit ‘c’est notre tour’. »

Les Palestiniens « spoliés et humiliés » selon Béatrice Slama

Sa judéité ne l’empêche évidemment pas de développer une pensée critique, originale même, face au conflit israélo-palestinien qu’elle observe avec pessimisme, et qu’elle considère comme une véritable dystopie. Elle a en effet grandi hors du sionisme et, femme de gauche aspirant à la liberté telle que définie par les principes de mai 68, elle n’a que peu de rapports avec la religion. « Ce conflit me paraît une double tragédie, et je vais fâcher tout le monde. Celle des Palestiniens spoliés et humiliés et qui ont vécu l’occupation et la colonisation quotidienne, privés d’Etat. La tragédie des Juifs aussi, persécutés durant des millénaires, qui n’ont eu le choix qu’entre deux sortes de territoires, ceux où ils ne pouvaient pas vivre et ceux où ils ne pouvaient pas entrer. Ils ont pensé trouver avec Israël une terre et un refuge et se retrouvent actuellement les spoliateurs et les colonisateurs. Ils voulaient créer un Etat neuf et digne et ils ont été d’emblée confrontés à la guerre. Et les puissances coloniales occidentales portent une lourde responsabilité dans cette double tragédie. Ils ont laissé faire la solution finale, ils ont laissé faire la colonisation en Palestine. »

Pourquoi Hejer Charf lui a rendu hommage

Hejer Charf, interrogée par TV5 à l’occasion de la projection de son film, justifie ainsi son choix de projeter une lumière nouvelle sur cette figure : « J’ai choisi Béatrice parce qu’elle est tunisienne, qu’elle est savante, qu’elle est féministe, et que son histoire croise un peu la mienne. Elle est un concentré de notre histoire du 20e siècle, et je traverse ce siècle avec elle. » Pour elle, Béatrice Slama doit être montrée car elle « n’est pas assez montrée ». Ce qui l’a intéressée chez cette militante judéo-tunisienne, c’est aussi le fait qu’elle soit « dépositaire d’un savoir, littéraire et féministe ». « Béatrice est un peu de nulle part et de partout, c’est ce qui m’intéresse », dit la réalisatrice.

Nejiba Belkadi

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