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Combattants tunisiens en Irak et en Syrie : quelles motivations ? (Nouvelle étude d’Aaron Y. Zelin)

Ces dernières années, l’afflux de combattants tunisiens en Irak et en Syrie a fait de la Tunisie un pays traversé par un phénomène social qui n’est toujours pas bien compris. Une nouvelle étude portant sur l’attrait des idéologies jihadistes sur les jeunes Tunisiens, réalisée par Aaron Y. Zelin, expert en jihadisme, a cherché à remédier à cette incompréhension, en explorant les critères et les facteurs favorisant le recrutement de combattants en Tunisie de 2011 à 2013, et en explorant l’historique des réseaux de combattants tunisiens en Irak au cours de la dernière décennie.

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Cette étude examine les motivations des combattants étrangers en Tunisie, les rôles qu’ils ont assumés au sein des groupes jihadistes qu’ils ont intégrés en Irak et en Syrie, les raisons pour lesquelles beaucoup sont rentrés en Tunisie du champ de bataille et le dilemme que cela pose à l’Etat tunisien en matière de sécurité. « Une meilleure compréhension du phénomène [qui se situe au centre des motivations] des combattants étrangers en Tunisie aidera à tracer la trajectoire du mouvement jihadiste à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays, tout en suggérant des moyens de s’attaquer à ce problème difficile », estime le chercheur américain.

En plus de tenter de déterminer ce qui a motivé ces personnes, M. Zelin s’est efforcé de rendre plus précise l’estimation du nombre de Tunisiens qui ont « réellement voyagé », qui ont été tués sur les théâtres de conflit et qui sont rentrés chez eux. Les conclusions s’appuient sur un large éventail de sources multilingues ainsi que sur des ensembles de données créés par l’auteur depuis 2011.

Il s’attarde en outre sur l’historique des Tunisiens qui ont participé au jihad irakien après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 et explore les rôles, les actions et les positions de direction occupées par les Tunisiens dans divers groupes, notamment Jabhat al-Nusra et l’Etat islamique. Enfin, il examine le cas des rapatriés en Tunisie et les raisons pour lesquelles ils ont décidé de rentrer chez eux.

Evolution de la participation tunisienne dans le jihad irakien

Bien que l’implication des Tunisiens dans les campagnes de jihad à l’étranger soit antérieure à la guerre en Irak de 2003, ce conflit a inspiré une nouvelle génération de recrues et cette inspiration a produit des effets qui ont duré jusqu’au lendemain de la révolution tunisienne, estime le chercheur.

Ces individus ont combattu dans des groupes tels que le Jamaat al-Tawhid wal-Jihad (JTWJ) de Abu Musab al-Zarqawi et ses organisations remplaçantes, al-Qaïda au pays des deux fleuves (AQI), le Majlis Shura al-Mujahedin (MSM) et l’Etat islamique d’Irak. « Plus tard emprisonnés en Tunisie, soit suite à leur restitution par la Syrie, soit suite à leur arrestation à leur retour, ils ont presque tous été relâchés dans le cadre de l’amnistie des prisonniers consécutive à la révolution tunisienne de 2011. Leurs réseaux comprenaient des Tunisiens recrutés via des réseaux européens ainsi que ceux plus proches en Algérie et en Tunisie », explique ainsi le chercheur.

Les réseaux tunisiens historiques de logistique pour le jihad irakien ont fourni des connexions faciles pour le jihad syrien. L’organisation Ansar al-Sharia en Tunisie a contribué à incuber et à former les combattants partis à l’étranger.

Responsabilité du gouvernement tunisien

Celui-ci n’a en effet pas cherché « de manière proactive » à empêcher les individus de voyager à l’étranger pour se battre jusqu’en 2014, pointe Aaron Y. Zelin.

Quant au nombre de Tunisiens impliqués dans les récentes campagnes de jihad, tant en Syrie qu’en Irak, il était inférieur à ce que les observateurs supposent généralement (2900 contre environ 6000). Cependant, quelque 30 000 personnes au total ont participé ou ont été mobilisées sans jamais arriver dans les zones de conflit.

Eléments à retenir

Par ailleurs, la mobilisation des combattants étrangers en Tunisie était un phénomène national et non spécifique à une ville ou une région en particulier.

Bien que les combattants tunisiens étrangers aient d’abord rejoint Jabhat al-Nosra, la plupart ont fini par rejoindre l’EI après l’annonce de sa présence ouverte en Syrie en avril 2013.

Parmi les nombreuses motivations et raisons structurelles ayant poussé ces Tunisiens à se rendre en Irak et en Syrie, l’auteur met l’accent sur la ferveur du combat symbolique centré sur l’anticolonialisme, sur l’effet de mouvement, d’entraînement et d’émulation produit par l’engagement commun de « pairs » désirant former une communauté, mais également sur une grande désillusion ressentie par ces jeunes vis-à-vis de la politique tunisienne après la révolution. L’auteur pointe également la poursuite d’opportunités économiques, le désir de contribuer à l’établissement du califat, des tragédies personnelles, la radicalisation des prisons, le désir de rédemption ou encore le sentiment de vide religieux au sein de la société.

Les femmes tunisiennes ont joué un rôle important dans le développement de la Brigade al-Khansa, un groupe de combat pour femmes de l’EI.

Les Tunisiens, hommes et femmes, ont joué un rôle de premier plan dans l’administration du « califat » de l’Etat islamique et ont également occupé des postes de responsabilité au sein de Jabhat al-Nosra.

Selon l’Association de secours aux Tunisiens pris au piège à l’étranger, 970 Tunisiens sont rentrés chez eux en provenance d’Irak et de Syrie.

Enfin, estime le spécialiste, l’avenir du mouvement jihadiste tunisien se prépare et sera fonction de la gestion du système pénitentiaire du pays.

N.B.

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