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Edgar Morin : “Le confinement devrait être l’occasion de revoir nos modes de consommation”

Dans un entretien au journal du Centre national français de la recherche scientifique (CNRS) le philosophe Edgar Morin rappelle que depuis plusieurs années, la dégradation de notre biosphère aurait dû alerter les gouvernements et les populations afin que tous se préparent à des « catastrophes ».

La crise épidémique, indique le philosophe français Edgar Morin, « doit nous apprendre à mieux comprendre la science ». Mais aussi à « vivre avec l’incertitude » et surtout à retrouver une forme d’humanisme.

Le philosophe indique par ailleurs que les citoyens risquent de perdre fortement confiance dans la capacité des gouvernements et des instances scientifiques à rendre compte d’une information sûre. « Ce qui me frappe, c’est qu’une grande partie du public considérait la science comme le répertoire des vérités absolues, des affirmations irréfutables. Pourtant, très rapidement, on s’est rendu compte que ces scientifiques défendaient des points de vue très différents, parfois contradictoires, que ce soit sur les mesures à prendre, les nouveaux remèdes éventuels pour répondre à l’urgence, la validité de tel ou tel médicament, la durée des essais cliniques à engager… Toutes ces controverses introduisent le doute dans l’esprit des citoyens. »

Pour lui, très peu de scientifiques ont compris qu’une théorie scientifique « n’est telle que si elle est réfutable », que la science n’était pas un « catalogue de dogmes », ignorant l’apport des grands épistémologues qui ont démontré le phénomène de réfutabilité des théories scientifiques. Les scientifiques « travaillent encore dans une optique dogmatique », dit-il. « L’épisode que nous vivons aujourd’hui peut donc être le bon moment pour faire prendre conscience, aux citoyens comme aux chercheurs eux-mêmes, de la nécessité de comprendre que les théories scientifiques ne sont pas absolues, mais biodégradables. »

« Changer nos modes d’existence »

La crise sanitaire et le confinement qui en a résulté ont débouché selon lui sur une crise « qu’on peut dire de civilisation ». La situation actuelle doit nous obliger à changer nos comportements et nos existences, au niveau local comme au niveau planétaire. La crise du Covid-19 fait par ailleurs apparaître un phénomène à prendre en considération, celui de devoir vivre dans l’incertitude, notamment à propos des conséquences de la crise, devenue mondiale, sur la situation socio-économique de l’ensemble des Etats frappés par la pandémie. Ainsi, « notre civilisation [qui] nous a inculqué le besoin de certitudes toujours plus nombreuses sur le futur, souvent illusoires, parfois frivoles, quand on nous a décrit avec précision ce qui va nous arriver en 2025 », doit revoir ses priorités, et comprendre que l’incertitude fait partie intégrante de la condition humaine.

La nuisance de la globalisation

Sur le plan économique, la globalisation est pour Edgar Morin « un processus pouvant provoquer autant de nuisances que de bienfaits ». « J’observe aussi que le déchaînement incontrôlé du développement techno-économique, animé par une soif illimitée de profit et favorisé par une politique néolibérale généralisée, est devenu nocif et provoque des crises de toutes sortes.”

Le confinement, une occasion de se débarrasser du frivole

La situation de confinement général peut ainsi, selon lui, changer le système fondé sur la compétitivité et la rentabilité. La pratique actuellement adoptée par plusieurs entreprises du télétravail peut en effet « contribuer à changer le fonctionnement des entreprises encore trop hiérarchiques ou autoritaires ». En outre, alors que l’individualisme dominait tout, « voilà que les solidarités se réveillent ». « Regardez le monde hospitalier, souligne M. Morin, ce secteur était dans un état de dissensions et de mécontentements profonds, mais, devant l’afflux de malades, il fait preuve d’une solidarité extraordinaire. » Le confinement devrait aussi être une aubaine pour peu à peu remettre en cause, voire abandonner, tout cette culture industrielle « dont on connaît les vices ». « Je pense que ça peut être l’occasion de réfléchir, de se demander ce qui, dans notre vie, relève du frivole ou de l’inutile », et de se désintoxiquer d’un mode de consommation vicieux.

N.B.

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