Image : Dorra Jaouada / Facebook

[Figures historiques] Georges Adda : un maître-mot, l’émancipation

Comment ne pas revenir sur le vaillant parcours et la constance intellectuelle, toujours enracinée dans la poursuite insatiable de la justice, de ce tunisien juif qu’est Georges Adda ? D’autant qu’en ces temps de radicalisation des discours à propos de l’identité nationale tunisienne dont la pluralité est sans cesse dénigrée, voire occultée, il ne serait pas inutile de rehausser l’apport à notre histoire de cette personnalité juive. Né le 22 septembre 1916 à Tunis et décédé le 28 septembre 2008 des suites d’un arrêt cardiaque, Georges Adda, syndicaliste et homme politique tunisien, fait en effet partie de ces figures entrées dans l’histoire, forçant le respect grâce à un militantisme sans relâche au sein de l’opposition tunisienne de gauche et, plus largement, du mouvement national. Ainsi peut-on citer parmi ses camarades de lutte pour l’indépendance Ali Jrad, Mohamed Ennefaa, ou encore Habib Bourguiba parmi beaucoup d’autres destouriens.

En cela, des traits politiques de ce personnage politisé sont à plusieurs égards semblables à ceux de Béatrice Slama sur l’oeuvre de laquelle nous sommes récemment revenus dans une précédente publication. Comme Mme Slama, Georges Adda s’est en effet senti toute sa vie animé par la volonté de lutter en faveur des « libertés et [de] la démocratie et les droits de l’homme, pour la défense des causes justes et en Tunisie et dans le monde », comme il l’écrit lui-même dans un témoignage à Jeune Afrique. Comme Béatrice Slama également, il se présente lui-même comme un tunisien juif antisioniste, manifestant à plusieurs occasions son soutien indéfectible aux droits du « peuple palestinien martyr ». Portant plusieurs casquettes, ce militant de gauche du Parti communiste tunisien (PCT) s’est engagé également dans la défense des droits des travailleurs au sein de la principale confédération syndicale tunisienne : l’Union générale tunisienne du travail.

« J’ai connu les déportations des colonialistes français »

Membre dès 1934 et jusqu’à la fin des années cinquante du Parti communiste tunisien (PCT), il figure parmi les militants qui ont poursuivi clandestinement la lutte pour l’indépendance après l’arrestation de responsables dirigeants destouriens et communistes, en septembre 1934. Il sera emprisonné à son tour l’année d’après, de septembre 1935 à avril 1936. A sa libération, il est nommé le 1er juin 1936 comme secrétaire général adjoint du parti communiste et responsable de la Jeunesse communiste à l’occasion de la conférence nationale du PCT.

Mais le joug des arrestations arbitraires et de l’emprisonnement n’en finit pas. Ainsi est-il, en avril 1940, assigné à résidence à Zaghouan puis à Béja où il restera “confiné” jusqu’au 13 novembre 1943 avant de rejoindre l’Algérie. A nouveau arrêté en 1952 avec des dirigeants destouriens et communistes, il est repoussé dans le Sud tunisien et n’est libéré qu’en 1955. A propos de cette période tourmentée, il avouera : « Pour la libération de mon pays, j’ai connu les prisons, les camps de concentration et les déportations des colonialistes français. »

Dans un témoignage télévisé, il se remémore, tout marqué d’enchantement patriotique, d’un des nombreux épisodes de la répression des indépendantistes tunisiens par l’occupant français. Trois des milliers de détenus patriotes tunisiens, parmi lesquels certains n’étaient d’ailleurs ni communistes ni destouriens, étaient ce matin-là emmenés vers un fatal peloton d’exécution. D’instinct, ces insoumis se mirent à ce moment même à chanter dans l’abnégation la plus parfaite l’hymne national tunisien, rapidement suivis par toute la prison, jusqu’à en faire trembler les murs. « [Il y en a] trois qui sortent et qui commencent, dans les couloirs de la prison, sachant qu’ils allaient être fusillés, à crier et à chanter Humat al-Hima. Et toute la prison qui commence à chanter Humat al-Hima. Les murs de la prison, qui [font] un mètre de largeur, tremblaient, ils bougeaient par ces chansons, par cette haine et cette fureur qu’on avait parce que ces trois personnes allaient être dirigées vers le peloton d’exécution. Et jusqu’à la dernière minute, ils chantaient et refusaient qu’on leur bande les yeux. Ça, c’est une chose que, moi, je ne peux pas oublier, c’est une chose qui est en moi. C’est ça le peuple tunisien, et c’est ça qui a fait l’indépendance, qui dépasse tous les clivages, qui dépasse tout ce qu’on peut raconter, tout ce qu’on peut radoter, qui dépasse les chefs et les sous-chefs, qui dépasse tous les zaïms, c’est ça le peuple tunisien. »

Georges Adda est demeuré pendant plusieurs années une figure importante oeuvrant à la poursuite du combat pour la justice sociale au sein de la direction du parti communiste, devenant par ailleurs le directeur de son hebdomadaire en langue française, L’Avenir de la Tunisie. Après l’indépendance, il n’a plus de responsabilités officielles au sein du parti mais continue à jouer un rôle en tant que militant en rendant publics ses prises de positions, ses articles de presse et ses participations aux divers événements et mouvements démocratiques, syndicaux et de la société civile.

Sur la question palestinienne

« Je viens de loin », écrit Adda dans un témoignage publié par Jeune Afrique. Rappelant, dans ce texte éloquemment intitulé “Israël : le péché originel”, ses racines berbères, il rappelle que ses ancêtres ont connu « les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Arabes, les Normands, les Turcs et les Français qui ont successivement occupé mon pays » mais que, convertis à la « religion de Moïse », ils ont su résister aux harcèlements des tenants des autres religions du Livre qui ont suivi, « en gardant leurs traditions » mais tout en adoptant l’arabe, « qui est devenu la langue de tous », souligne Adda.

Dans ce bouleversant témoignage d’un homme qui, assurément, a vécu, il écrit encore : « Pour la libération de mon pays, j’ai connu prisons, camps de concentration et déportation des colonialistes français. » Et c’est bien sûr la raison pour laquelle il sait toute la détresse des Palestiniens. Antisioniste convaincu comme nombre de ceux parmi les Juifs qui ont eux-mêmes connu de leur vivant les affres de la déportation et l’épouvante de la privation des libertés et de l’exil, Adda a toujours apporté un encouragement au peuple palestinien dans sa lutte pour son droit à une patrie et à un Etat indépendant : « Aujourd’hui, je me dois d’apporter mon soutien au peuple palestinien martyr », dit-il. Dans cette optique, l’électron libre n’hésite pas à conspuer la supposée légalité des mesures prises parce que l’on appelle la « communauté internationale », une formulation politique à repenser, selon lui. Laissons-lui la parole : « S’agissant de la Palestine, il faut d’abord s’entendre sur la signification de certaines expressions telles que ‘communauté internationale’, ‘légalité internationale’, ‘droit international’, etc. Ainsi, en novembre 1947, la résolution de l’ONU par laquelle les Palestiniens ont été dépouillés de leur pays devient entre les mains des deux superpuissances et des sionistes ‘légalité internationale’ et ‘droit international’. Alors qu’en réalité des Palestiniens ont été victimes de la ‘communauté internationale’. Pour les étrangers, venus de pays lointains, cette résolution serait la réparation de la destruction du Temple, de la prétendue diaspora des enfants de Canaan, des pogroms quotidiens et les bourreaux étaient et resteront exclusivement européens. »

Dans ce témoignage qui pulvérise la thèse sioniste et rappelle les origines purement politiques de la création de l’Etat d’Israël qui, pour lui, ne devrait strictement pas être associée à la prétention des sionistes d’être les « descendants du peuple de Canaan », Adda affirme que parmi ceux qui se réclament de Moïse, beaucoup sont « issus d’anciens peuples et de régions diverses bien déterminées, très éloignées de Jérusalem et du Jourdain ». Et de rappeler qu’il n’existe pas, typiquement, de Juifs de souche. Se penchant sur le cas tunisien, Adda cite le sociologue et historien Paul Sebag (qui, dans son Histoire des juifs de Tunisie, s’appuie notamment sur l’Histoire des Berbères d’Ibn Khaldoun) : « Dans l’Afrique romaine, comme dans les autres provinces de l’Empire romain, il y eut très tôt d’autres juifs que des juifs de souche, dont les ancêtres étaient venus de Judée à des dates diverses. Des hommes et des femmes de toutes races et de toutes conditions se sont convertis au judaïsme, qui fit preuve aux premiers siècles de l’ère chrétienne d’une grande force de pénétration. Lors de la conquête arabe de l’Afrique du Nord, une partie des Berbères professaient le judaïsme. »

Pour Georges Adda, ces données historiques – et l’histoire sérieuse ne ment pas, n’est pas pénétrée d’idéologie -, doivent être sans cesse rappelées à ces « étrangers », dit-il, qui sont partis, il y a plus d’un demi-siècle, à la conquête de la Palestine, ainsi qu’aux opinions publiques, en particulier du monde occidental. Selon lui, c’est sur leurs terres natales que les survivants de la calamité de la Seconde Guerre mondiale et leurs descendants devraient avoir des droits imprescriptibles. « Ils ont droit au dédommagement sur leurs terres natales. Il faut encore rappeler sans relâche qu’on n’a jamais vu un Palestinien ou un Arabe pousser un homme de religion hébraïque ou d’origine cultuelle hébraïque dans un four crématoire. Comme il faut toujours rappeler qu’en 1941, en pleine tourmente, un roi arabe, le roi du Maroc Mohammed V, dont le pays était occupé par l’armée française, a refusé d’appliquer dans son pays les lois antijuives en criant au général Charles Noguès : ‘Ne touchez pas à mes juifs !’ »

Lire aussi notre article sur Mohamed V et son lien particulier et protecteur avec ses « sujets juifs »

Un dernier mot sur les Palestiniens, tient encore à dire Georges Adda. Ces derniers « ont une arme », la plus grande des armes. C’est « le regard du dominé, du spolié ». « Je crois que, sur la terre palestinienne, les sionistes ne craignent plus beaucoup les engins explosifs ou les tirs de roquettes. En revanche, ils craignent de plus en plus les regards qui les entourent de toutes parts, qui les poursuivent, qui les encerclent, les étouffent et les asphyxient. Ces regards les font continuellement trembler. Ils dorment entourés des regards des opprimés qui n’aspirent avec raison qu’à la libération de leur pays. »

Une immense perte

Cet homme de conviction, resté toute sa vie, en dépit de la maladie, particulièrement attaché à son engagement pour la poursuite de ses idéaux d’émancipation de tous les peuples autant qu’à son appartenance à une tunisianité empreinte – et enrichie – de ses racines berbères judaïsées, s’est éteint à l’âge de 92 ans des suites d’un arrêt cardiaque. Ses funérailles ont eu lieu le 30 septembre 2008 au cimetière du Borgel où repose son épouse Gladys. Le progressiste Georges Adda fut plus qu’un militant, il a été un patriote profondément traversé d’une authentique soif de justice, dont la disparition a fait perdre à la gauche tunisienne une de ses plus grandes figures. L’Association démocratique des Tunisiens en France considère son engagement pour la question sociale, pour l’indépendance de la Tunisie et pour la démocratie comme un prix qu’il a payé de sa propre personne puisque de 1934 à 1956, « il avait connu avec ses camarades communistes et ses amis et compagnons destouriens la prison et la relégation en 1934 ». Les Tunisiens de France rappellent en outre qu’à la fin des années 1980, Georges Adda avait pris l’initiative de se rendre au palais présidentiel à Carthage pour demander la levée de l’assignation à résidence du Président Bourguiba après 1987. Il est devenu après l’indépendance une figure très prisée et souvent sollicitée au sein de la société civile, lui apportant tout son concours au travers de ses rencontres avec les organisations militant pour les droits de l’homme comme la LTDH, l’UGTT, l’ATFD, etc.

Pour les Tunisiens démocrates, sa disparition est assurément une perte. Mais pas que ! Nationaliste, cet activiste était aussi un internationaliste car sa conception de la Nation n’était pas identitariste mais profondément déterminée par la notion de progrès, de libertés fondamentales et d’égalité. C’était sa passion. Une passion qu’il voulait partager avec tous ceux qui voulaient en comprendre la portée. Pour témoigner de sa colère empathique face à la répression par le régime chinois des manifestants de Tian’anmen (15 avril 1989 – 4 juin 1989 sur la place Tian’anmen à Pékin), Georges Adda s’est ainsi rendu seul à l’ambassade de Chine pour soutenir symboliquement ce mouvement d’étudiants, d’intellectuels et d’ouvriers chinois, qui dénonçaient la corruption de leurs gouvernants. “Il faut être Georges Adda, il faut avoir ses convictions, sa force et sa passion pour oser aller seul à l’intérieur des locaux de l’ambassade de Chine en Tunisie” à la seule fin de protester, depuis un pays si lointain, contre cette répression historique, a ainsi affirmé Ali Mezghani, professeur agrégé à la faculté des sciences juridiques de Tunis et professeur de droit des pays arabes à l’université de Paris Panthéon-Sorbonne, à l’occasion d’une journée scientifique organisée par la Bibliothèque nationale de Tunisie, le 22 septembre 2016, date de naissance de Georges Adda et jour où il aurait eu 100 ans. La bibliothèque nationale de Tunisie a d’ailleurs inauguré à cette occasion une salle en son nom.

Nejiba Belkadi

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