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Le Time Magazine : « Malgré quelques lacunes, la situation des droits des femmes en Tunisie s’est nettement améliorée »

L’hebdomadaire américain a consacré un long article à la situation actuelle des droits des femmes en Tunisie, un an après l’adoption d’une loi saluée partout dans le monde. En effet, s’intéressant à cette loi, « révolutionnaire », contre les violences faites aux femmes, adoptée le 26 juillet 2017 par le Parlement tunisien, une journaliste du Time, Charlotte Bailey, a tenté d’en savoir davantage sur les conséquences qu’elle a pu occasionner et si elle a réellement porté ses fruits. Revenant sur le parcours d’Ahlem Belhadj, pédopsychiatre, professeure agrégée de médecine et militante féministe tunisienne qui a présidé à deux reprises l’ATFD (Association tunisienne des femmes démocrates), le Time évoque d’abord le long combat mené sans relâche par elle et ses compagnes de lutte. Un combat engagé qui a pu aboutir, au bout de trente ans de lutte inébranlable et sans concession, à la loi adoptée en 2017.
Celle-ci « a une grande portée : parmi ses nombreuses dispositions, elle interdit les abus physiques, économiques et psychologiques contre les femmes et interdit le harcèlement public, en plus de mettre fin à un mécanisme juridique pervers visant à permettre aux violeurs d’épouser leur victime pour échapper à la prison », écrit l’hebdomadaire américain. Ce dernier relève toutefois, en s’appuyant sur des entretiens menés avec des observateurs tunisiens, que malgré les retombées positives de cette nouvelle législation, « de graves lacunes » dans sa mise œuvre empêchent certaines de ses dispositions d’être réellement appliquées. « Les activistes font maintenant pression pour s’assurer que la législation durement obtenue fasse réellement évoluer dans le bon sens la vie quotidienne des femmes », écrit ainsi l’auteure de l’article.

Premiers signes de progrès

L’un des grands acquis de la loi contre les violences faites aux femmes concerne la nouvelle disposition interdisant aux violeurs d’épouser leur victime, mettant ainsi fin à des années de laxisme juridique dont ces derniers ont pu bénéficier pour échapper en toute « légalité » à des peines d’emprisonnement. Ahlem Belhadj, revenant sur le contexte socio-culturel qui a servi de ferment à l’existence de ce dispositif pernicieux dont plusieurs jeunes filles ont souffert, l’explique en invoquant la perception du viol dans la société tunisienne, dont le système de mœurs a toujours pu permettre que les femmes soient les premières incriminées. « En plus d’être infligée par leurs violeurs et le système judiciaire, la pression subie par les victimes provient très souvent aussi de leurs propres familles, car celles-ci considèrent le mariage comme un moindre mal, un moyen d’éviter la stigmatisation sociale et le discrédit public des filles victimes de viol », a-t-elle expliqué au média américain. Une double injustice pour les femmes, puisque « quand un mariage commence par un viol, cet acte de violence est rarement le dernier », a-t-elle ajouté.

A présent, l’espoir de voir les choses changer se fait de plus en plus vif. « Quand la nouvelle loi est entrée en vigueur, elle a marqué un énorme changement », a ainsi noté Mme Belhadj. Ainsi, dans les régions périphériques, les militantes féministes commencent à voir les fruits de leur travail. Si le nombre de plaintes signalées, notamment dans les hôpitaux, a augmenté, les militantes font remarquer que cette évolution s’explique par la tendance, nouvelle, des femmes à vouloir briser le silence : elles sont de plus en plus nombreuses à lever le voile sur les actes de violence sexuelle dont elles sont victimes et à demander que justice soit faite. L’augmentation du nombre de plaintes a également pour origine, selon les militantes citées par le Time, les incitations faites aux victimes par la police pour que celles-ci fassent valoir leurs droits. Une psychologue de l’ATFD a d’ailleurs déclaré avoir remarqué une amélioration du comportement de la police, amélioration d’autant plus salutaire qu’elle a pour effet de donner plus de confiance aux femmes grâce à l’accompagnement psychologique et technique dont elles peuvent désormais bénéficier.

L’engagement des policiers en faveur de la prise en charge de femmes victimes de viol n’est toutefois pas tombé du ciel : les militantes des droits des femmes ont en effet entrepris plusieurs démarches visant à révolutionner les pratiques en vigueur au sein de la police. Le Credif (Centre de recherches, d’études, de documentation et d’information sur la femme), a par exemple mis en place des sessions de formation au sein d’académies de police où ceux qui y étudient se voient proposer de participer à des discussions autour des droits des femmes. Si les militantes assurent avoir rencontré une franche réticence au début, elles constatent qu’un nombre grandissant de futurs policiers s’intéressent à la question. « Certains d’entre eux ont même demandé des formations complémentaires », a ainsi affirmé Dalenda Larguèche, directrice du Credif.

Encore du chemin à parcourir

Des avancées ont également été constatées par le corps militant de l’ATFD au sujet du traitement judiciaire des affaires de viol et de violences conjugales. « Les juges avaient tendance à tenir un discours misogyne qui consiste à dire que ce genre de choses [les violences conjugales] pouvaient se produire entre un homme et une femme mariés. Ils encourageaient toujours les femmes à retourner chez leur mari », explique une militante de l’association féministe tunisienne. Mais aujourd’hui, estime-t-elle, les choses commencent à bouger de manière « progressive mais importante ». On retrouve là la marque de l’engagement permanent de l’ATFD qui, aux côtés d’une poignée d’autres associations, a mis en place des programmes de formation destinés aux acteurs du système judiciaire.
Le chemin à parcourir est toutefois encore long avant que la magistrature ne se mette à appliquer la loi de manière rigoureuse et rapide, estiment les activistes.
Celles-ci considèrent par ailleurs que le système de protection des victimes, pour qu’il soit efficace et renforce de manière notable la sécurité des femmes, nécessite des investissements importants non encore pris en charge par le budget de l’Etat. Bien que la loi prévoie de diriger les femmes victimes de violences vers des refuges et des centres dédiés, aucun budget de protection n’est encore réservé à ces structures d’accompagnement. Pourtant, celles-ci sont « essentielles, elles doivent fournir un soutien juridique et psychologique aux victimes, dont le choc et le stress post-traumatique sont souvent très sérieux », a ainsi souligné une militante de l’ATFD.
Autre problème : le déficit de sensibilisation des femmes, dont plusieurs, surtout parmi celles issues de régions périphériques, n’ont même pas encore pris connaissance des nouveaux droits dont elles peuvent désormais jouir. Là encore, l’ATFD tente de faire son possible, en multipliant événements culturels, ateliers et rencontres visant à vulgariser le jargon juridique contenu dans la loi. Le magazine américain fait par ailleurs remarquer que pour simplifier les signalements de faits de violence, une militante, Salma Belhassine, a développé une application qui permet de notifier aux ONG, en quelques secondes, des faits d’agression sexuelle ou autre.
Une chose est toutefois à retenir, les témoignages récoltés par le Time sont loin d’être pessimistes. Au contraire, les militantes historiques du corps associatif tunisien voient arriver dans ses rangs une nouvelle génération de féministes particulièrement déterminées à poursuivre le combat initié par leurs aînées, vis-à-vis desquelles ces jeunes activistes se sentent redevables d’avoir hissé la Tunisie au rang du pays arabe le plus avancé en matière de droits des femmes. « Nous passons le relais, s’est ainsi félicitée Ahlem Belhadj. Il a fallu trente ans de campagne pour obtenir cette loi. Mais il pourrait nous en falloir trente de plus pour vraiment changer la situation des femmes. »

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