Le XXVe anniversaire du Processus de Barcelone

Par Mohamed Lessir, ancien ambassadeur

Pour les riverains de la Méditerranée, le Partenariat établi depuis 25 ans acquiert une légitimité supérieure du fait de l’accumulation des menaces qui pèsent sur la région et des enjeux qui s’y attachent. L’affaiblissement des Etats sud méditerranéens par suite des guerres civiles, des conséquences du terrorisme, des interférences extérieures, des sanctions de tout ordre et de la persistance du conflit israélo palestinien, nous alertent sur la nécessité d’une réponse collective et sur la recherche d’un ordre régional apaisé, plus juste et plus conforme aux normes et aux principes de civilisation de notre temps. Des intrigues venues de loin se donnent pour finalité l’édification d’un ordre régional fondé tout simplement sur la résorption du conflit israélo-palestinien par la confiscation de portions plus larges de territoires occupés et par la reconnaissance mutuelle. De toute évidence, la scène internationale est gagnée par la politique de puissance, tandis que l’état de la Méditerranée se délabre et se détériore.

La pandémie qui s’abat sur le monde a des effets encore plus dévastateurs dans la région. Les années de guerre, les économies sinistrées par la violence généralisée, l’occupation indéfinie des territoires et les bouleversements induits par l’instabilité politique appellent une responsabilité collective, et d’abord du voisinage, pour accueillir et endiguer les flux de réfugiés, pour raffermir les Etats, abattre les murs de haine et réorienter les ressources de la région au service du redressement. Comment faire face aux lendemains incertains de la pandémie, sinon en resserrant les rangs ?

Y aurait-il quelque espoir dans l’ordre mondial qui a veillé à ce jour à maintenir la paix et la sécurité internationale ? Nous observons depuis décembre 2017 des prémisses inquiétantes, celles-là mêmes qui avaient frappé l’ordre international institué au lendemain de la première guerre mondiale et qui avaient détruit la Société des Nations et nous en concluons une menace gravissime contre l’ordre mondial et une rupture d’engagement à l’égard des buts et principes de la Charte.

Dans l’espoir que nous soyons rassurés sur l’élimination de cette menace, l’Euro Méditerranée reste dans notre région un pilier sûr et crédible. Nous avons d’emblée partagé la vision du partenariat Euro Méditerranéen et vérifié que l’Union Européenne était constante, ferme dans ses principes, fondée sur une culture historique profonde, et résolue à édifier un espace qui soit plus qu’un marché, qui soit une région commune de paix et de prospérité partagée. Trois impératifs sont désormais essentiels : l’esprit de solidarité à l’appui de la stratégie de Partenariat et de la Politique de Voisinage ; d’autre part, cultiver les complémentarités au sein de la région ; enfin, une conception commune de la paix et de la sécurité.

Si l’Europe dresse un plan de relance économique post-pandémie, la Méditerranée ne saurait être ignorée ni marginalisée dans cette même stratégie, incluant les ressources, les investissements et les politiques. D’autre part, la région sera mieux intégrée, plus compétitive et plus sûre en puisant dans ses propres complémentarités, en fait d’emplois, de ressources humaines et d’échanges et en fait d’investissements à caractère stratégique, quand la délocalisation dicte le redéploiement des structures de production et de services.

Enfin, la recherche de la paix ne saurait tenir au seul rituel diplomatique, elle doit aussi tenir à la substance même des concepts. Quelle paix admet l’acquisition de territoire par la force ? Quelle démocratie revendique un régime de discrimination ? Quelle sécurité tiendrait avec une occupation indéfinie ? La paix repose sur le respect égal des peuples, de leurs droits et de leurs obligations. Si elle passe par la négociation, la négociation à son tour requiert le respect réciproque : elle exclut l’intimidation, la violence et le terrorisme d’Etat. Une conception commune de la paix et de la sécurité est un devoir de raison.

A notre sens, trois grandes priorités fixent l’avenir de l’Euro Méditerranée.

La paix se pose en priorité centrale. La Méditerranée orientale pourra aspirer à la paix avec un règlement juste et durable du conflit israélo palestinien. La perpétuation de ce conflit n’est pas une fatalité. L’attentisme est loin d’être un gage de paix et l’affrontement ne sera pas surmonté par un surcroît de répression et de violation du droit.

L’Europe a vocation à promouvoir la démocratie, le respect des droits de l’homme et la suprématie des valeurs universelles. En ce sens, la Charte européenne et la Déclaration de Barcelone constituent un engagement très clair. En Tunisie, la percée démocratique a pris appui sur le processus de libéralisation économique induit par l’Accord d’Association. Un tel élan ouvre la voie, au sein même des sociétés sud méditerranéennes, à un processus de démocratisation qui déjà se fait jour et qui doit être prémuni et soutenu. Dans la logique d’une région qui aspire à la démocratie et qui l’exige, il est souhaitable de poser un statut différencié et défini de ‘Jeune Démocratie’ qui assure et accompagne la transition et qui la prémunisse contre les menaces et contre les risques de régression. Un tel statut pourrait inciter d’autres pays au Sud et à l’Est de la Méditerranée à s’engager sur la même voie que la Tunisie.

L’Europe et la Méditerranée érigée en priorité centrale, partagent un destin commun. Si les pays du Pacte de Varsovie ont finalement endossé le libéralisme économique et politique et unifié ainsi le théâtre européen, les partenaires méditerranéens se sont engagés fondamentalement sur la même voie. La Révolution démocratique tunisienne ouvre la voie à un dépassement historique digne d’être soutenu dans son élan en Tunisie même mais aussi dans l’ensemble des partenaires méditerranéens, parce qu’il contribue à son tour à unifier le théâtre Euro Méditerranéen. La défaillance de l’ordre mondial peut être surmontée dans l’édification de l’ordre régional qui nous concerne, grâce à la centralité stratégique du pilier européen et grâce à la clairvoyance philosophique de nos partenaires européens.

Enfin, la Méditerranée a vocation à constituer le champ de la relation apaisée entre la chrétienté, l’islam et le judaïsme. Les lumières qui, dans le temps, ont éclairé tour à tour les trois communautés trouvent dans l’expérience et la vision de l’Europe de nos jours le répondant le plus sûr pour les concilier et ménager, pour le présent et l’avenir, les voies d’un destin commun.

En tant que partenaires, nous avons foi dans notre destin commun et dans les valeurs qui fondent notre engagement au service des buts et principes de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration de Barcelone.

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