Lemon Tour : d’une ville à l’autre, à vélo !

Assez de prendre la voiture ! Toutes les personnes qui prennent systématiquement la leur pour leurs sorties de loisir – et qui bien sûr se plaignent que d’autres, comme elles, embouteillent des routes toujours plus encombrées – devraient sérieusement remettre en question ces habitudes devenues mécaniques. Pourquoi ne pas opter pour le vélo dans les endroits qui s’y prêtent, dans un pays où le climat ne peut que nous y encourager davantage ? En Tunisie, une entreprise de l’économie sociale et solidaire a justement misé sur non seulement le développement d’activités touristiques et de loisirs à vélo, mais encore sur la généralisation de cette pratique auprès des femmes qui, lorsqu’elles sont seules, n’osent pas pédaler dans l’espace public. Fondée par un couple de Français et un Allemand, Lemon Tour est une entreprise aujourd’hui détenue par l’ensemble de ses salariés tunisiens. Et c’est un succès : les gens en redemandent. L’entreprise, qui a débuté ses activités dans la ville éternelle de Carthage, propose aujourd’hui des itinéraires à vélo dans plusieurs régions du pays et entend continuer à en concevoir d’autres bien plus vastes. Interview avec Célia Corneil, co-fondatrice de Lemon Tour.

Le Diplomate Tunisien : Le Lemon Tour est devenu une référence en matière de tourisme écolo en Tunisie. Comment vous est venue cette idée de faire du tourisme à Carthage en pédalant ?

Célia Corneil : Avec Nicolas Planchenault, mon compagnon et associé, nous sommes arrivés en 2017 en Tunisie pour, à la base, ne pas du tout nous lancer dans un projet de locations de vélos et de visites guidées à vélo ! Notre projet était à l’époque de fonder un bureau d’études sur les énergies renouvelables et les énergies solaires en particulier… Comme beaucoup de personnes qui ont visité la Tunisie, nous sommes partis à la découverte du site archéologique de Carthage. On s’est étonnés que personne ne propose de vélos à louer pour visiter ce site dispersé, car les vestiges y sont disséminés partout dans la ville, et ce n’est pas du tout aisé de les regagner à pied. Bien sûr, quand on est en voiture, une grande partie du charme de la visite se perd dans ces intermèdes qui ne peuvent que sembler intempestifs. Avec Nicolas et Markus Breitweg, un ami aujourd’hui associé du Lemon Tour, nous avons donc eu cette première idée rapidement, et décidé en septembre 2017 de construire le projet en le voulant exemplaire. Il l’est d’abord pour nous car on a pu prouver qu’il était possible de réaliser des projets en Tunisie. Il l’est aussi dans l’absolu car il montre que, malgré la petite échelle où il se déploie, ce projet a pu produire un impact, notamment en matière écologique et sociale.

D.T. : Mais Lemon Tour propose également aujourd’hui plusieurs autres activités, pas uniquement touristiques, et dans plusieurs régions tunisiennes…

C.C. : Oui. Le projet a officiellement débuté au printemps 2018. Autour de nous trois, s’est très vite constituée une équipe tunisienne qui nous a été d’une aide précieuse car on s’est rendu compte qu’on avait, nous, un regard très européen sur ce service, imaginant des visites guidées du site archéologique de Carthage qui seraient effectuées en toute autonomie. Si on a gardé cette pratique et qu’on propose toujours des sorties accompagnées d’un guide agréé par le ministère du Tourisme pour que le visiteur s’instruise de commentaires historiques tout au long de son parcours, nos collaborateurs tunisiens ont attiré notre attention sur le fait que le public attendait aussi des événements culturels, du divertissement. Il fallait donc répondre aussi à un besoin local de loisirs, l’offre étant dans ce domaine assez peu conséquente. Le public avait en fait perçu au départ dans notre service la simple possibilité de faire du vélo. On a donc conçu des événements, des balades de deux heures à vélo à La Marsa, la Goulette, Sidi Bou Saïd, etc., en petit groupe, et c’est ça qui a lancé notre activité.

Par la suite, l’offre s’est de nouveau renouvelée : on a décidé de « sortir » de la banlieue nord, en mettant en place toute une organisation de visites à Tebourba, en particulier de la ferme en permaculture, l’Heredium : en plus d’avoir l’occasion de visiter cette sublime ferme, il est possible de faire des escapades pour mieux connaître l’histoire millénaire de Tebourba, qui est très intéressante [c’est par exemple de Thuburbo Minus, le site romain sur lequel la ville a en partie été construite, que sont originaires sainte Perpétue et sainte Félicité, deux des plus grandes martyres d’Afrique romaine et de l’histoire du christianisme primitif, et c’est également là qu’elles ont été arrêtées et détenues avant leur mise à mort dans l’amphithéâtre de Carthage en 203, NDLR]. L’objectif est en tout cas toujours de remettre le vélo sur les routes tunisiennes.

D.T. : Justement, là où vous vous distinguez de la majeure partie des acteurs du secteur, c’est par cette volonté de faire découvrir une autre Tunisie, celle éloignée des paysages de rêve typiques qui invite davantage à un « tourisme passif ». Et donc également par une volonté de promouvoir un tourisme actif, curieux et qui aurait donc du sens.

C.C. : C’est en tout cas notre approche de ce que devrait être le tourisme. Après la réussite de l’expérience tebourbienne, Le Lemon Tour a proposé des visites au Cap Bon avec le concours de partenaires locaux (dont la maison d’hôte Sawa) susceptibles de faire découvrir les spécificités de cette région au travers notamment de la gastronomie locale. Tout dernièrement, on a lancé Le Lemon Tour à Monastir. L’idée est dans tous les cas de permettre une découverte alternative de la Tunisie, qui est majoritairement connue au travers de son format touristique un peu cliché : de gigantesques hôtels, de grandes stations balnéaires… Ce qu’on veut montrer, nous, c’est que derrière ce vernis de la plage et du sable blanc, beaucoup de richesses se cachent qui doivent être redécouvertes : d’autres cultures, des patrimoines locaux insoupçonnés, une gastronomie ancestrale, une architecture témoignant d’un héritage civilisationnel multiple, etc. Cela recoupe des millénaires d’histoire et la plupart des Tunisiens le redécouvrent avec grande joie. Ces événements qui mettent au jour toutes ces composantes pas assez connues de la culture tunisienne, les étrangers ne sont donc pas les seuls à en bénéficier.

D.T. : Il n’y a donc pas que des touristes étrangers parmi vos clients !

C.C. : Au sein de notre clientèle, on est justement contents de compter une très grande majorité de Tunisiens, mais surtout une grande majorité de Tunisiennes. Elles représentent plus de 70 % de notre clientèle, ce qui montre à quel point l’impact social de ce projet est important. Ce phénomène est toutefois facilement compréhensible : il est difficile pour une femme de déambuler seule à vélo dans l’espace public en Tunisie… Raison pour laquelle les Tunisiennes aiment faire du vélo en groupe dans un cadre sécurisé. Ce service permet donc à beaucoup de jeunes femmes de refaire du vélo. Pour nous qui sommes une entreprise d’économie sociale et solidaire, ce point représente une réussite dont on n’est pas peu fiers ! Tout cela nous a d’ailleurs amenés à faire des vélo-écoles pour des ouvrières, pour des femmes et des jeunes dans un quartier populaire du Kram…

Au sein du Lemon Tour, nos actions d’économie sociale et solidaire se sont aussi traduites, au niveau de notre fonctionnement interne, par l’entrée de nos salariés dans le capital de Lemon Tour, qui compte ainsi des collaborateurs actionnaires. Nous avons donc désormais un format proche de celui d’une SCOP [Société coopérative de production, NDLR], même si ce format d’entreprise n’existe pas encore en Tunisie en dehors du monde agricole.

D.T. : Comment avez-vous pu gérer la crise sanitaire chez Lemon Tour ? Qu’a-t-elle imposé comme changements, ajustements au niveau de l’offre ?

C.C. : Le premier confinement nous a pris de court, comme tout le monde, et on a dû rapidement arrêter nos activités. Néanmoins, il nous a permis de lancer l’activité de location de vélos à long terme, qui existait déjà mais qui n’était pas du tout demandée. A l’automne, les événements qui avaient beaucoup de succès auparavant en ont eu beaucoup moins, probablement par crainte de la contamination. Par contre, nombreux sont les Tunisiens qui ont loué des vélos en solo ou en petits groupes constitués par eux-mêmes. Ils se sont autonomisés en quelque sorte, car on a vu une explosion de la pratique : certains week-ends, on a loué plus de 200 vélos ! Je pense que pour des gens déconfinés qui avaient besoin de sortir, à des périodes où, en plus, bars et cafés étaient fermés, le vélo a été une échappatoire pour plus de liberté.

Notre grand regret avec cette crise est de ne pas pouvoir lancer, en raison de l’interdiction des déplacements entre les gouvernorats, un projet qu’on prépare depuis longtemps et qui consiste à organiser des voyages à vélo en Tunisie, du cyclotourisme en itinérance sur plusieurs jours dans les régions de l’intérieur qui se prêtent particulièrement à ce type d’activités.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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