Sadok Mokaddem à l'aéroport de Tunis, 1958. Via 10 Millions de Politiciens

[Mémoire de diplomates] Sadok Mokaddem, négociateur imperturbable sur tous les fronts

Sadok Mokaddem, né le 24 avril 1914 à Tunis et décédé en 1993, est un médecin et homme d’Etat tunisien qui fit preuve d’un talent insoupçonné de négociateur diplomatique.

Issu d’une famille tunisoise originaire de Djerba, Sadok Mokaddem rejoint les rangs, au début des années 1950, de la direction du Néo-Destour. Un engagement qui lui vaut, sans surprise, d’être arrêté et exilé au camp de Tataouine aux côtés d’un ensemble de personnalités destouriennes dont Hédi Chaker et Taïeb Mehiri. En 1955, il est nommé ministre de la Santé dans le deuxième cabinet de Tahar Ben Ammar.

Premiers pas en politique après l’indépendance

La proclamation de la République tunisienne en juillet 1957 et l’accession de Habib Bourguiba à la magistrature suprême propulse docteur Mokaddem au poste de secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères (poste qu’il occupera jusqu’au 29 août 1962), succédant ainsi à Habib Bourguiba lui-même qui cumulait les fonctions de président du gouvernement, de ministre de la Défense et de ministre des Affaires étrangères. Après l’indépendance, Sadok Mokaddem est également élu député à l’Assemblée nationale constituante puis nommé ambassadeur au Caire. En tant que ministre des Affaires étrangères, il joue, avec Mongi Slim, un rôle de la plus haute importance dans la crise de Bizerte opposant la Tunisie à la France. En 1964, il est élu comme président de l’Assemblée nationale, poste qu’il conserve jusqu’en 1981.

Sadok Mokaddem : un « familier des capitales arabes »

Figurant parmi les notabilités qui ont fortement contribué à l’émergence de la jeune diplomatie tunisienne – alors disposant de moyens limités -, le médecin devait à la fois conduire des actions fortes et faire montre d’une grande réactivité alors que plusieurs dossiers épineux étaient empilés sur sa table de travail. Il y avait en effet urgence à s’attaquer à la consolidation de la souveraineté nationale de la Tunisie dont le gouvernement devait, en outre, composer avec un environnement régional et international troublé et alors en pleine mutation : décolonisations et aspirations à l’indépendance des pays en développement, guerre froide, émergence du panafricanisme, etc. Dans un témoignage livré au Diplomate Tunisien, son fils Youssef Mokaddem, ancien ambassadeur à Oman et au Caire, explique qu’en effet, « les problèmes de l’époque étaient complexes et intimement liés, requérant perspicacité et cohérence dans la définition des objectifs à atteindre et des actions diplomatiques à entreprendre pour faire face à de nombreuses situations de crise ».

Et les questions liées aux crispations diplomatiques qui se sont cristallisées entre les Etats arabes eux-mêmes font partie de ces dossiers « chauds » pour la résolution desquels Sadok Mokaddem a dû pleinement mettre en œuvre son talent de diplomate. Dans une publication commentant la formation du nouveau gouvernement tunisien, le quotidien français Le Monde écrivait ainsi le 31 juillet 1957 que « la nomination du Dr Mokaddem aux Affaires étrangères prend un relief particulier lorsqu’on sait que ce militant destourien, ambassadeur au Caire, est un familier des capitales arabes et que sa désignation pourrait signifier que Bourguiba, tout en maintenant sa politique d’ouverture vers le monde occidental, entend gagner la confiance des gouvernements du Moyen-Orient avec lesquels certains malentendus se sont parfois élevés ».

Négociateur en chef de la diplomatie tunisienne

Dès le lendemain de l’indépendance, Sadok Mokaddem fut chargé d’effectuer en tant qu’envoyé spécial une longue tournée dans les pays du Moyen-Orient pour exposer aux chefs d’Etat arabes les orientations générales de la diplomatie tunisienne alors émergente et conçue comme devant être fortement basée sur l’idée de solidarité avec les causes de souveraineté défendues au sein de l’espace arabe. « Il se rendit, à partir du 30 mars 1956, successivement en Egypte, en Arabie Saoudite, au Liban, en Syrie, en Irak et en Jordanie où il fut reçu chaleureusement par leurs chefs d’Etat […] qui lui assurèrent un très large soutien pour la consolidation de l’indépendance de la Tunisie », précise encore Youssef Mokaddem.

Une série de rencontres fructueuses à propos desquelles Bourguiba ne tarira pas d’éloges. De retour à Tunis le 28 avril 1956, docteur Mokaddem se dirigea directement chez Habib Bourguiba qui, le considérant alors surtout comme un excellent médecin doté de compétences technocratiques, lui déclara : « J’ignorais vos capacités dans le domaine diplomatique ! »

Implication dans plusieurs dossiers scabreux

La guerre d’Algérie et le bombardement français du village de Sakiet Sidi Youssef en février 1958, qui constituait une sorte de revanche pour des Français résolus à infliger une contre-riposte au soutien politique et logistique de la Tunisie aux combattants algériens, ont eux aussi mis en lumière les talents de négociateur de M. Mokaddem. Celui-ci négocia ainsi et signa en juin 1958 au nom du gouvernement tunisien les accords de retrait des troupes françaises stationnées encore sur le territoire tunisien à l’exception de la base de Bizerte qui devait faire l’objet de négociations ultérieures.

Justement, la bataille de Bizerte et la détérioration des relations diplomatiques tuniso-françaises qu’elle a produite ont amené la jeune diplomatie tunisienne à faire valoir ses droits légitimes en passant par la communauté internationale. Dans ce contexte, c’est Mokaddem qui avait été dépêché à Moscou où il s’entretint longuement avec Nikita Khrouchtchev, homme fort de l’Union des républiques socialistes soviétiques qui lui avait alors déclaré, selon le témoignage de Youssef Mokaddem : « Votre visite à Moscou va pousser les Américains à vous octroyer plus de faveur dans la résolution de cette crise. »

La tumultueuse parenthèse égyptienne

On est en 1958. Les tensions montent entre la Tunisie et l’Egypte. La première s’offusque de l’attitude bienveillante de la seconde, et en particulier de son président Nasser, à l’égard de l’ennemi juré du leader Bourguiba, Salah Ben Youssef, qui avait alors obtenu le droit d’asile au Caire. Les attaques dont faisait l’objet le fondateur de l’indépendance tunisienne de la part des organes de presse égyptiens n’ont fait que mettre le feu aux poudres, aboutissant à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Puis au retrait de la Tunisie du conseil de la Ligue des Etats Arabes à la suite de la fâcheuse découverte en mars 1958 d’une tentative de complot contre le président Bourguiba devant être exécuté par un agent yousséfiste entré en Tunisie avec un passeport égyptien… En avril 1958, Sadok Mokaddem se rendit alors au Caire en tant qu’envoyé spécial pour faire part à Nasser des détails du complot fomenté et dénoncer les ingérences dans les affaires intérieures de la Tunisie.

Sa gestion de cette crise fut loin d’être aisée. La place politique du Caire dans la configuration géopolitique mondiale était éminente. L’Egypte faisait office de centre névralgique du monde arabe, tout en étant à cette époque tiraillée par des enjeux stratégiques qui accentuaient les tensions entre les chancelleries du monde entier : la question palestinienne, la crise du Canal de Suez, la division des pays arabes entre pro-américains et pro-soviétiques… Des dossiers d’autant plus complexes pour les deux Etats qu’ils étaient rendus plus sensibles encore par l’affrontement des deux plus grands mastodontes du monde arabe, Habib Bourguiba et Gamal Abdel Nasser.

La Tunisie et la France : « l’amitié retrouvée »

Une fois advenus l’Indépendance de l’Algérie et le rétablissement en 1962 des relations diplomatiques entre la Tunisie et la France, Sadok Mokaddem est nommé ambassadeur à Paris. Youssef Mokaddem souligne qu’il y déclara, à son arrivée en septembre 1962, cette phrase appelant à la paix : « Je ne dissimule pas les difficultés de la tâche qui m’attend, ni les responsabilités qui m’incombent, mais c’est avec optimisme et confiance que j’aborde cette tâche et c’est avec ardeur et conviction que je vais me mettre au travail pour restaurer un climat de confiance, de compréhension et de coopération entre la France et la Tunisie, dans la dignité, dans le respect et dans l’amitié retrouvée. »

L’apaisement retrouvé au niveau des relations entre la Tunisie et son partenaire français, avec notamment l’évacuation de la base de Bizerte en octobre 1963, était toutefois à nuancer en raison de la nationalisation des terres agricoles en mai 1964. Aussitôt, la mission du Dr Mokaddem à Paris prit fin. « De retour à Tunis et après avoir présidé le Congrès du Parti à Bizerte en Octobre 1964, il est élu président de l’Assemblée nationale, poste qu’il occupa pendant dix-sept ans durant lesquels il fut chargé de plusieurs missions diplomatiques par le président Bourguiba », témoigne encore son fils. Fort de ses plusieurs années d’expérience en politique étrangère, il contribua également au développement de la diplomatie parlementaire tunisienne.

L’hôpital principal de son île natale, Djerba, porte son nom. En 2011, la rue de la Commission à Tunis est rebaptisée en son honneur.

Nejiba Belkadi

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