Le violoniste Youssef Brini s'est associé à Lilia Ben Chikha, soprano, Maram Bouhbel, mezzo soprano, Krystyna Misiukiewicz, hautboïste (joueuse de hautbois), Youssef Messaoudi à la clarinette et Antoine Berquet, dont l'instrument est le basson, pour interpréter magnifiquement Le Duo des fleurs, grand duetto lyrique pour soprano-mezzo-soprano et orchestre symphonique, issu de l'opéra Lakmé, du compositeur français Léo Delibes. Un morceau joué en ligne par des musiciens confinés ! Photo : Capture d'écran YouTube

Musique et confinement font-ils bon ménage ?

Comment, en cette période difficile d’isolement, les artistes peuvent-ils continuer à proposer à leur public des bribes de leur travail créateur ? Comment font-ils pour continuer à se nourrir de leur passion ? Ce sont les questions que nous avons posées à Emira Dakhlia, chanteuse tuniso-russe, chef de chœur de l’Orchestre symphonique tunisien, et Youssef Brini, violoniste au sein du même orchestre, qui propose des collaborations en ligne avec des acolytes musiciens qu’il se met par la suite en devoir d’arranger en vidéo, pour notre plus grand bonheur d’auditeurs !

Emira Dakhlia, qui vit aujourd’hui en Tunisie après avoir reçu une formation musicale en Russie, s’est plusieurs fois distinguée sur scène par une voix saisissante de mezzo soprano, qui exige une forte maîtrise technique et un sens aigu de l’esthétique classique. La vie de cette jeune femme est quotidiennement rythmée par l’univers opulent de l’opéra classique, dont elle interprète régulièrement sur scène de somptueux titres exigeants, dont plusieurs de Rossini. Pour elle, le confinement « période difficile pour tout le monde », a chamboulé tous les plans qu’elle avait prévus pour cette année. « Mes voyages professionnels et toutes les répétitions que j’avais l’habitude de mener ont été annulés. Il a bien fallu que je me fasse à cette nouvelle réalité qui est que les prochains mois seront un temps d’incertitude anxiogène », nous dit-elle.

Explorer de nouveaux horizons ?

La mezzo soprano, pour qui 2020 devait être l’année des voyages et des spectacles en Europe, en Russie, et bien sûr en Tunisie, dit que « c’est le temps de faire autre chose ». « Il faut voir le bon côté des choses, affirme Dakhlia. Personnellement, le confinement est en train de me permettre d’explorer de nouvelles idées de représentation sur scène et contribuera peut-être à ce que les prochains concerts soient dotés d’une petite touche de nouveauté ».

Et comment vivre alors avec l’obligation de rester confinée chez elle, elle pour qui « un chanteur ne peut garder la forme artistique qu’en pratiquant son art, en répétant continûment avec ses collègues et en montant régulièrement sur scène » ? « Ce n’est finalement pas si difficile que ça, explique la chanteuse tuniso-russe. J’aime bien, et le temps passe très vite lorsque l’on prend la peine de planifier ses journées. J’ai enfin un peu de temps pour me tourner vers des activités que je ne faisais pas nécessairement avant : méditation, yoga, cuisine… Et je commence aussi à rattraper mon retard accumulé en matière de cinéma, en regardant tous les films que j’ai ratés à cause du rythme effréné de mon travail. Pour ce qui est de ma passion, cette période d’accalmie m’a permis de travailler à un rythme intense sur les romances de Rimski-Korsakov, Tchaïkovski, Sviridov, Prokofiev, Rachmaninov… Je regarde les productions en ligne, les opéras de Handel, Mozart, Les Troyens de Berlioz, etc. Et puis j’ai essayé de suivre les répétitions en ligne et, contre toute attente, j’ai trouvé cette formule assez intéressante et productive. J’espère toutefois que ce n’est pas le futur qui nous attend… Rien ne peut remplacer l’échange réel d’énergie charnelle que seuls rendent possible les spectacles en live. »

Emira pense aussi qu’après le confinement, les chanteurs et musiciens devront repenser la forme des spectacles proposés au public. « Il est clair qu’on ne pourra pas offrir avant longtemps de grands spectacles pour des publics nombreux. Il faudra donc plutôt songer à organiser de petits concerts avec un nombre d’artistes et de spectateurs réduit. Ça va être plus intime, et aussi plus difficile pour les artistes, mais je suis sûre que le partage de bons moments sera enfin de nouveau au rendez-vous. »

Youssef Brini : ce jeune musicien prodigue qui abreuve ses fans de vidéos

Le violoniste au sein de l’Orchestre symphonique tunisien Youssef Brini, qui aime aussi jouer de la musique traditionnelle tunisienne et orientale, a lui fait le choix de mettre en ligne des vidéos où il exploite notamment son talent d’arrangement que le confinement lui permet de nourrir davantage. « Puisque l’activité culturelle sur scène a dû cesser, et que je tiens toujours à partager l’exercice de ma passion avec les gens qui aiment la musique classique, j’ai trouvé très intéressant de proposer des collaborations en ligne avec des amis musiciens grâce à des vidéos. Tout cela me permet de rester toujours actif », explique-t-il. Ici, Youssef s’est associé à Lilia Ben Chikha, soprano, Maram Bouhbel, mezzo soprano, Krystyna Misiukiewicz, hautboïste (joueuse de hautbois), Youssef Messaoudi à la clarinette et Antoine Berquet, dont l’instrument est le basson, pour interpréter magnifiquement Le Duo des fleurs, grand duetto lyrique pour soprano-mezzo-soprano et orchestre symphonique, issu de l’opéra Lakmé, du compositeur français Léo Delibes. Chacun de ses acolytes lui a envoyé son enregistrement vidéo, et lui s’est occupé du montage.

Youssef Brini, 25 ans, assure même que cette période lui permet d’approfondir davantage sa maîtrise de son instrument et de développer sa technique. « Et pour mettre en ligne tout ça sans l’aide de personne, j’ai dû apprendre à assurer le montage vidéo, à maîtriser Photoshop, etc. Je constate donc que le confinement a une grande influence positive sur mon esprit d’initiative ! Ce qui du reste n’est pas étonnant lorsqu’on passe le plus clair de son temps à la maison… », ironise-t-il. « Il y a forcément plein d’idées qui émergent et ça encourage fortement la prise d’initiative et stimule l’envie de rester vivant en tant qu’artiste. On se sent obligé de ne plus dépendre de la scène… »

Outre l’écoute régulière de ses compositeurs préférés – Mozart, Ravel, Chostakovitch… -, Youssef dit consacrer une bonne part de ses journées au visionnage de cours de violon en ligne : « Je bosse ainsi mes pièces, j’arrange des trucs pour préparer de nouvelles vidéos que je poste sur mon compte Facebook. Tout ça permet à la musique classique, telle que je la pratique, de continuer à exister. Et comme je vois que ça plaît aux gens, et étant entendu que l’art est vraiment basé sur le partage, je me dis que cette phase de confinement n’est finalement pas si mauvaise. » A l’issue de cette période de crise, Brini dit penser que « l’expression de notre art va devoir changer, et qu’on aura du coup à s’adapter à la nouvelle forme que prendra immanquablement le partage direct de l’art ».

Nejiba Belkadi

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