Crédit Illustration: Mohamed Hachani

« Nos concitoyens Islamistes » ont leur place dans ce pays mais… »

Mon statut de membre  du Comité Supérieur des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales (CSDHLF), me contraint de respecter « l’Indépendance » de mes positions à l’égard  des Partis Politiques. Cela voudrait dire que tout jugement que je porte relativement aux positions de ces derniers, devra être objectif et impartial et qu’il soit dicté par des considérations d’intérêt national vitales pour la Patrie.

C’est sur cette base qu’est rendue possible  une appréciation de la marche du parti « Ennahdha » qui occupe dans le paysage politique depuis la « Constituante », une position de premier bloc parlementaire sans majorité.

Sans aucun doute, « Ennahdha » avait au lendemain du 14 janvier une audience appréciée auprès d’une frange de la population tunisienne particulièrement celle qui a été « modelée » quelques années auparavant par des émissions TV étrangères d’obédience islamiste qu’animent des figures  régulièrement visitées par de  nombreux tunisiens à la recherche d’expressions d’identité quelque peu marginalisées par les précédents régimes et réanimées, avec habilité, par divers milieux intégristes dont l’objectif inavoué est de freiner l’élan démocratique symbolisé par le slogan : «  liberté, justice, dignité ».

Le terrain est ainsi balisé pour « Ennahdha » pour s’imposer sur la scène politique selon  des milieux proches comme   le «Parti de la confiance, de la justice et des références à l’Islam de la bonne foi et du travail pour le bien de la Communauté. ». Sa réintégration s’est faite dans la précipitation des évènements que propulse une volonté d’accaparer au mieux le terrain à tous les niveaux notamment par un recrutement massif dans les services publics, une présence dans les rouages sensibles et l’obtention de diverses indemnisations pour d’anciens préjudices. Une certaine assurance a accompagné cette étape qui a cédé la place à une audace quelque peu « colorée » à l’égard de tous ceux qui oseraient mettre en doute la légitimité  populaire du Mouvement.

Qu’il s’agisse des conditions dans lesquelles se sont déroulés les travaux de la « Constituante » dont la durée a été prolongée aux fins d’une meilleure main mise sur les rouages de l’Etat, outre les diverses contributions de Parties étrangères et nationales à l’élaboration de la Constitution de 2014, volontairement truffée d’équivoques et d’ imprécisions, ou de la justice transitionnelle qui a été dénaturée par «  l’Instance Vérité Dignité » dont les travaux et mises en scène ont été plutôt menés aux fins de manipulation de l’opinion publique à l’effet de démontrer les violations commises par tous ceux qui ont gouverné « le pays avant Janvier et qui ont bafoué les droits de l’homme et spolié les richesses du pays » alors que l’essence de mise en place de ladite instance, non constitutionnelle, devait mener à une véritable réconciliation entre tunisiens.

Le contexte général dans le pays laissait apparaître une cascade d’échecs de toutes les initiatives mises en œuvre par les tenants du pouvoir durant la « Constituante » pour réformer le pays et l’engager sur la voie de la réalisation des objectifs proclamés en Janvier 2011 s’adonnant à des manœuvres qui traduisaient une détermination de ne rien concéder de tout ce qui ne correspondait pas aux convictions profondes d’instauration d’un «Etat  à coloration islamiste de références bien éloignées des traditions et croyances tunisiennes. »

On s’attendait à une véritable réconciliation entre tunisiens, à l’inauguration d’une coexistence tolérante entre tous les courants politiques pour se consacrer au développement des régions défavorisées, à l’éradication de la pauvreté qui battait des records jamais atteints et à l’amélioration du niveau de vie du citoyen, le réhabilitant dans ses droits économiques et sociaux et relancer l’ « image d’une Tunisie libérée et digne ». Rien ne fut réalisé tant la composante politique était prépondérante.

Les différents slogans développés depuis Janvier 2011 et après l’adoption de «  la meilleure Constitution au monde », ont inauguré un cycle d’autosatisfaction approfondissant l’écart de crédibilité entre « Ennahdha » et ses sympathisants, déçus par la nouvelle approche d’ « ETTAWAFAK » mise au point dès la rencontre-entente à Paris entre les deux Présidents de « Nida Tounes » et d’« Ennahdha » concluant un compromis qui répondait plutôt à une demande pressante de milieux étrangers qui incitaient à «  l’expérimentation stratégique » d’une coexistence entre le courant « islamiste modéré » et d’autres partis modernistes démocratiquement élus, plutôt qu’à l’intérêt du pays.

La formule des lignes parallèles qui ne «  se rencontrent jamais » aboutit à l’exercice d’un pouvoir partagé dont le dénominateur commun dans le «  subconscient » des initiateurs », était une bonne foi  mitigée, facilement décelable à la moindre mésentente sur des questions déterminant leur positionnement respectif sur la scène politique interne particulièrement en prévision de l’adoption par – petites doses – d’initiatives  sensibles notamment au niveau de l’identité, des droits des femmes ou des structures de  «  l’Etat ».

Quoi qu’il en soit, l’appareil de communications « d’Ennahdha » a démontré, en ces circonstances, ses capacités d’organisation, de réactions et de réactivité se faisant fort de la rigoureuse discipline mobilisatrice de ses « militants » mais surtout de ses moyens matériels , outre l’apport notamment à l’international d’ Agences étrangères, pour soutenir des campagnes de valorisation ou de rafraichissement de l’image d’un parti qui a des facultés – non négligeables – de s’adapter à de nouveaux contextes usant de langages cachant – avec habilité – les contradictions internes d’un « Islam Politique » qui n’a pu se débarrasser de la profondeur de ses racines de l’histoire lointaine et proche de la « Mouvance Islamiste » aux plans international, régional ou national.

La préoccupation permanente du parti Ennahdha de se maintenir – à n’importe quel prix – au pouvoir ou à proximité de ses rouages, source d’informations et de capacités de manœuvres diverses, créait des tensions conflictuelles au sein des « Services » transformant parfois certains Départements en « mosaïque d’Etats » allant jusqu’à la confrontation avec d’autres formations politiques, de la Société Civile ou des Syndicats et proclamait haut et fort son respect des principes et orientations de la constitution recourant dans la pratique à des interprétations fantaisistes pour ne pas dire dénaturantes.

Face aux secousses que le pays a connues ces dernières années dans la mise en place des Structures qu’imposait la Constitution, des réformes de l’Etat ou de la Gouvernance au niveau de l’Administration Centrale ou Décentralisée, il a été observé l’absence « d’effectivité » des structures d’Ennahdha à un vrai engagement militant de contributions substantielles pour faire avancer le processus de recherche de la vérité pour d’épineux dossiers ayant divisé le peuple tunisien ou qui le préoccupait pour l’avenir des générations futures, se limitant à des déclarations de principe ou à des communiqués laconiques sans portée réellement  réconciliatrice ou collaborative, situation révélant une absence de confiance réciproque entre tous les partenaires ; les pensées et leur traduction dans la pratique, laissaient apparaître des subtilités non rassurantes.

Il est aisé de s’en rendre compte que nonobstant les déclarations d’ouverture et d’attachement aux valeurs pratiquées par le peuple tunisien et avec une médiatisation de rang organisationnel international, le Xème Congrès d’Ennahdha qui voulait faire croire à sa « tunisification et à sa  tunisianité » n’ est pas parvenu à emballer une partie des tunisiens à son intégration dans le paysage politique surtout par l’adoption d’une résolution décidant la séparation du « politique et de la  prédication» ; cette séparation proclamée était par son essence non conformes aux obligations qui résultaient de la « Constitution de 2016 » notamment celles reconnaissant à l’Etat et à ses structures la protection de l’exercice religieux.

En tout état de cause et par référence aux multiples actions et initiatives des formations politiques nationales, la quasi-majorité du peuple tunisien restait sans réponse convaincante à un ensemble de dossiers pour lesquels une menace certaine pèse sur sa Sécurité Nationale. Ces dossiers vont des assassinats politiques à l’envoi de tunisiens au « Jihad », de la lutte contre la corruption à l’ouverture de dossiers flagrants en rapport , de l’existence de structures sécuritaires parallèles à celles de l’Etat, au rôle de milliers d’associations qui s’activent dans l’opacité de ses financements, des liens d’allégeance à certains Etats ou Institutions, de l’existence de terroristes aux hauteurs tunisiennes et aux commanditaires des attaques terroristes survenues à des moments de crises politiques ; l’ensemble assorti de l’absence d’engagement pour la relance de la croissance  et de la promotion des activités économiques et sociales et notamment de la lutte contre la pauvreté rampante, le chômage particulièrement des jeunes, sans parler de la nature du blocage d’exploitation des phosphates et du pétrole notamment.

Tant que les Partis politiques tunisiens  ne parviennent  pas à ouvrir ces dossiers et trouver la démarche appropriée, «  l’espace politique » ne fera aucun progrès décisif quant au principe vital de l’alternance démocratique dans l’exercice du Pouvoir.

Par ailleurs et quant à l’exercice du Pouvoir Législatif, les rapports entretenus par Ennahdha avec certains courants représentés à l’A.R.P, ont abouti à une régression de sa crédibilité politique qui s’est traduite par une baisse de sa représentativité, suite aux successives élections législatives. Cette situation a entrainé le Parti à un changement d’attitude comportemental de ses dirigeants, en permanence, sur la défensive avec quelques voix maladroites suite à l’émergence de situations politiques critiques, positions qui n’ont pas rassuré de nombreux tunisiens sur la manière de gérer les crises nationales dans la solidarité et la transparence.

Cette complication locale a été quelque peu accentuée par le développement de références à certaines Parties extérieures tant au niveau des rapports entre Etats que par recours à diverses diplomaties parallèles ou à l’occasion de certaines rencontres à un  niveau politique  élevé, adressant des messages d’allégeance à l’égard de milieux qui ne rassurent nullement le tunisien quant à l’unité de sa Nation ou sur la solidité de ses Institutions Républicaines ; les sacrifices résultant des combats menés – à travers sa glorieuse Histoire – par le Peuple Tunisien pour son indépendance et sa souveraineté nationales, ne supportent nullement une telle orientation au risque de nouvelles aventures douteuses.

Dans un tel contexte où tergiversations et manœuvres de toute nature sont menées avec l’objectif essentiel de se cramponner au Pouvoir, cela a fait que les structures d’Ennahdha perdent de leur vitalité et de leurs réflexions quant aux préoccupations populaires d’amélioration des conditions de vie du citoyen et du développement des régions défavorisées, situation qui s’est imposée de fait au Parti – et malgré lui – l’entrainant vers «  une prise en otage du processus des réformes profondes » qu’exige la conjoncture détériorée du pays notamment par la recherche d’alliances conjoncturelles comme pour dire, «  sans notre aval, rien ne passera. »

C’est cela le drame du pays car l’absence de volonté commune des Partis de mener le pays vers un Projet Commun – qui réponde à ses besoins urgents et aux défis des générations futures – rien ne pourra être réalisé.

 

L’accumulation de crises idéologiques et conjoncturelles spécifiques liées notamment à la résurgence du régionalisme et même du tribalisme, à l’absence de volonté politique réelle et sage d’ouvrir les vrais dossiers du pays énumérés ci-dessus, outre le non-respect de l’indépendance de l’ensemble de l’appareil judiciaire et l’absence d’une affirmation forte de l’Unité Nationale face aux graves crises politiques observées – avec dédain – par la majorité des citoyens, aucune éclaircie n’est possible et notre voie va vers l’inconnu!

Que faire ?

Le Parti Ennahdha qui a connu depuis un certain temps des fissures dans son édifice – réputé invulnérable –  suite à certaines démissions de dirigeants ou de prise de positions non conformes aux orientations du Chef dont les manœuvres depuis son élection à la Présidence de l’ARP, se réfèrent davantage à sa qualité de Président d’une formation politique qu’au consensus au sein du pouvoir législatif, ce Parti qui ne pourrait poursuivre « sa marche démocratique » dans un pays qui offre à tous ses citoyens toutes les garanties à l’exercice de leurs droits politiques, économiques et sociaux, devrait opérer une mutation profonde dans ses choix et ses orientations et inspirer  confiance aux citoyens et aux autres composantes de la Société, s’engageant et se consacrant exclusivement à tout ce qui est de nature à élever – aux plan national et international – l’Image de la République à tous les niveaux des activités et initiatives du pays.

C’est cette voie, la seule, de sagesse et de vision politique prospective qui fera que les islamistes   d’Ennahdha  puissent  accepter la réalité et admettre de vivre et de  s’épanouir avec nous   sur la terre de nos ancêtres acceptant en théorie et dans la pratique les principes fondamentaux d’un « Etat Civil » (AL DAWLA EL MADANIA) et de ses prérogatives démocratiques consacrés par la Constitution, s’abstenant de toute allégeance de quelque nature qu’elle soit vis-à-vis de quiconque et vivre en paix dans une totale transparence de solidarité fraternelle n’excluant aucune réforme dans l’intérêt national.

L’Histoire nous apprend que la résistance à l’édification d’une Nation par recours au blocage partisan a mené certains pays à des formes de diktat!

Cette Tunisie est enviée de toute part; que notre Peuple en fasse une destination des amoureux de la vie, de la tolérance et de la Paix.

 

Salem FOURATI

Ambassadeur à la retraite

25-02-2021

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