Crédit Illustration: Mohamed Hachani

Opinion : Epilogue de la présidence Trump. Est-ce la fin du « Trumpisme » ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur

Le pays qui se considérait « berceau de la démocratie », après avoir enduré pendant les quatre dernières années une multitude de perturbations, vient de vivre la période la plus difficile de son histoire récente et le monde, qui en a vu « de toutes les couleurs » tout au long de la même période, a retenu son souffle de crainte que cela ne se termine dans l’anarchie. Il reste à voir si nous sommes tous au bout de nos peines.

Tout ceci est le fait d’un homme, s’appelant Donald Trump, qui a pris au dépourvu ses citoyens et ceux des autres nations en remportant contre toute attente l’élection présidentielle aux Etats Unis d’Amérique en novembre 2016. Le rédacteur des lignes qui suivent, dès les premiers jours de cette élection a , dans ce même espace, tiré la sonnette d’alarme et n’a cessé depuis de suivre les turpitudes de cet homme et les méfaits dont il s’est rendu responsable à l’égard de son grand peuple et de la plupart des peuples de la planète. Sans revenir sur tous les articles d’opinion qui ont été écrits à ce sujet, il suffit de mentionner celui du 21 novembre 2016 portant le titre, sous forme de question, « le monde doit-il s’inquiéter de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis ? » et où l’auteur se demandait si l’Amérique et l’humanité toute entière n’étaient pas finalement « à la veille d’une période où va prévaloir le « chacun pour soi » et où le sentiment d’interdépendance des problèmes…laisse la place à l’individualisme… ».

Sur le plan national, les Etats Unis d’Amérique, bien qu’ayant connu un taux de croissance assez soutenu bien que mal réparti, vite annulé il est vrai avec l’arrivée du Coronavirus, n’a cessé depuis cette date de voir la distance entre riches et pauvres s’élargir à la faveur d’une politique outrageusement pro-grand capital. En même temps le schisme social n’a fait que s’élargir à cause des comportements anti-pauvres, anti-immigrants, anti-noirs, anti-musulmans, schisme auquel se sont ajoutés  des oppositions régionales extrêmes et des divergences politiques entre républicains et démocrates ayant atteint leur paroxysme… avec pour résultat que l’individualisme (certains parlent de populisme ou d’anti-élitisme) et les notions du « moi » contre » « lui » et du « nous » contre « eux » » sont devenus monnaie courante. Et, bien qu’élu majoritairement par la couche conservatrice traditionnelle de la société américaine constituant le socle du Parti républicain d’Abraham Lincoln et Ronald Reagan et qui était manifestement dans l’ignorance de ses desseins réels, le nouveau venu à la Maison Blanche n’a pas tardé à s’éloigner de cette approche et à s’entourer de groupes extrémistes de tous genres, jeunes et blancs pour la plupart, qui lui sont acquis et qui sont  prêts à descendre dans les rues ,même l’arme à la main, pour en découvre avec ceux qui tiennent des idées différentes. Autant de comportements que d’aucuns ont décrit comme frisant le sectarisme, voire le racisme, avec des penchants régionalistes et séparatistes, se traduisant par des drames dans les rues du pays et sur ses frontières. Certains ont même parlé de la naissance d’un « terrorisme local américain ».A cela se sont ajoutés les ravages d’une pandémie mal contrôlée.  Piètre résultat sur le plan national d’une présidence de quatre ans qui a semé le besoin et la division plus que le bien-être et l’union !

Sur le plan international, l’individualisme a pris la forme d’un « unilatéralisme » primaire avec la négation ou la dégradation de tout ce qui est travail collectif et du droit international sous toutes ses formes-accords commerciaux multilatéraux, accords de désarmement, institutions internationales…- Même les engagements pris de longue date par les administrations américaines successives au sein du Conseil de Sécurité sur certains conflits régionaux, se sont trouvés remis en cause par ce pays membre permanent du Conseil, alors que les liens des Etats Unis avec les amis traditionnels se sont tendus et avec la plupart des rivaux effleuré l’abîme. Le monde n’a cessé de se demander quelle aventure militaire cette Administration allait engager pour appuyer ses positions et celles de ses (derniers ?) amis, les extrémistes israéliens, notamment vis-à-vis de l’Iran, de la Syrie et du Liban. La principale « performance » de l’Administration Trump, appelée  «initiative du siècle » devenue plus tard  « Accords Abraham »,et qui était censée régler le conflit israélo-palestinien, a davantage éloigné la solution en se soldant uniquement par une « normalisation » contre-nature des relations entre l’Etat hébreu et quatre pays arabes attirés par des « appâts » de diverses natures sans tenir compte des préoccupations historiques des palestiniens. Résultat tout aussi maigre sur le plan international d’une présidence de quatre ans qui a semé la discorde plus que l’entente !

Les péripéties qui ont entouré la fin de cette présidence ont ajouté à la division interne et laissent la situation internationale dans l’incertitude.

Certes, au moment de la rédaction de ces lignes le feuilleton des élections présidentielles semble avoir connu son épilogue avec la confirmation par le Congrès de la victoire de M. Joe Biden et (enfin) l’admission, même indirecte, par M. Trump du fait qu’il ne sera plus président après le 20 janvier 2021. Mais, ces développements feront difficilement oublier la crise institutionnelle que la démocratie américaine a traversée depuis le 03 novembre 2020 et les incertitudes qui règnent encore quant à son avenir, donnant ainsi toute sa validité à la question que nous avions posée dans un article du 11 novembre 2020  « la démocratie américaine est-elle en danger ? » et la crainte qui y était exprimée de voir le locataire actuel de la Maison Blanche « mettre son pays à feu et à sang…pour prouver qu’il est au-dessus de la défaite » . Et c’est exactement ce qui s’est passé puisque des armes ont été utilisées par des américains contre des américains, du sang a coulé et des personnes ont été tuées et blessées dans le temple de la démocratie américaine, la Coupole du Congrès en ce jour fatidique du 06 janvier 2021.

Avant d’en arriver là, le Président Trump, malgré l’évidence de sa défaite, a utilisé tous les moyens légaux et illégaux (d’ordre procédural, judiciaire, politique, par la voie de pressions sur des élus et des responsables de la machine électorale et enfin par la voie de la pression de ses partisans) pour obtenir gain de cause. Toutes ces tentatives ont certes échoué mais, en même temps, elles ont laissé une impression de « déjà vu » dans des…« républiques bananières ».La pression, encouragée, voire même provoquée, par le Président sortant sur le Congrès qui était en session spéciale de validation des résultats des élections et l’invasion avec des actes de vandalisme jamais vus auparavant du siège du pouvoir législatif ont été particulièrement dommageables et ont amené un grand nombre de responsables américains, y compris parmi les républicains, à demander la destitution immédiate du Président actuel conformément à la Constitution ou sa démission spontanée et son remplacement par le vice-président. Même si un tel développement est considéré comme peu probable à quelques jours de la passation du pouvoir, le fait qu’il soit souhaité offre une indication sur la crainte de ces responsables pour leur démocratie et pour l’image de leur pays surtout que M. Trump donnait des signes de vouloir commettre de nouveaux écarts pour assouvir sa haine contre un « establishment » qui ,selon lui, l’a « trahi ».

Même si rien ne viendra perturber la cérémonie d’inauguration du nouveau Président, ce dernier devra compter avec une personne qui a gouté au pouvoir politique, qui s’estime avoir été spolié et se croit muni d’une mission céleste pour «rendre à l’Amérique sa grandeur » en la débarrassant des « socialistes » et autres élites « corrompues » avec l’appui des jeunes blancs de l’intérieur, des populations rurales et des religieux évangélistes qu’il estime constituer l’âme de l’Amérique et son avenir. Sans tenir compte des républicains de souche que la rhétorique « trumpiste » a séduits, ces catégories ont donné à M. Trump l’essentiel des dizaines de millions qui ont voté pour lui le 03 novembre dernier. C’est un réservoir d’électeurs non négligeable dont M.Biden et le  Parti Démocrate(qui semblent se sentir libres d’agir à leur guise après s’être assuré le contrôle des deux chambres du Congrès) ainsi que les fidèles du Parti Républicain traditionnel seront obligés de tenir compte dans les années à venir sur le plan de la politique intérieure.

Il en est de même sur le plan extérieur. Certes, le monde, amis comme adversaires des Etats Unis d’Amérique, semblent avoir suivi avec consternation les évènements à Washington et certains étaient manifestement appréhensifs quant à l’avenir de la démocratie américaine et les répercussions éventuelles de sa « décadence »sur leurs propres expériences politiques. Nombreux sont soulagés, chacun pour ses propres raisons, de voir Trump enfin écarté du pouvoir. Mais, un sentiment général prévaut que le Président partant n’a pas dit son dernier mot. Car, outre les « bombes à retardement » qu’il a laissées derrière lui dans de nombreuses régions et même s’il ne commet aucune nouvelle aventure extérieure avant son départ( cela n’est pas à écarter), les grains de discorde qu’il a semées, l’idéologie individualiste(« populiste »), unilatéraliste et anti-multilatéraliste qu’il a prônée, les groupes imbus de cette idéologie à l’intérieur, et leurs émules à l’extérieur, qu’il a formés ou inspirés et dont il pourrait proclamer la direction sous une forme ou une autre(peut être en briguant un autre mandat présidentiel dans quatre ans),tout cela fait dire que l’on continuera pour un certain temps à entendre parler de ce milliardaire du bâtiment devenu politicien et qui a voulu maladroitement et précipitamment refaçonner son pays et  le monde à son image.

Ainsi, même si Trump va partir, le Trumpisme risque de subsister, à moins que M.Biden arrive à redresser la barre, que le Parti Républicain se ressaisisse et que, ensemble, ils parviennent à redonner au peuple américain confiance en sa démocratie et au monde le sentiment que l’Amérique des valeurs est de retour.

 

 

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