Photo : Bengt Oberger / Via Wikipédia

[Figures historiques] Qui était Nawal el-Saadawi, la militante égyptienne décédée dimanche ?

Figure importante du féminisme en Egypte et dans l’ensemble du monde arabe, Nawal el-Saadawi s’est éteinte ce dimanche 21 mars, provoquant une foule d’hommages partout dans le monde.

Nawal el-Saadawi est née le 27 octobre 1931 près du Caire. Ecrivain et psychiatre, elle est surtout connue pour avoir été une icône égyptienne du féminisme dans le monde arabe. Son parcours est marqué par l’expérience de la prison, qu’elle a connue en 1981 pour s’être opposée à la loi du parti unique sous le président Anouar el-Sadate. Nawal el-Saadawi est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages traduits dans une trentaine de langues. Intellectuelle intrépide dans une société égyptienne largement conservatrice, elle osait mettre sur la table de nombreux sujets tabous. La lutte pour les droits des femmes qu’elle revendiquait avec panache, ses idées aux antipodes de celles des islamistes et son charisme galvanisant les foules lui ont valu de devoir quitter son pays à plusieurs reprises en raison des nombreuses menaces qu’elle a essuyées de la part d’islamistes radicaux.

Originaire de Kafr Talha, un petit village près du Caire, Nawal el-Saadawi grandit au sein d’une fratrie de neuf enfants. C’est son père, fonctionnaire au ministère de l’éducation, qui l’incite à rejoindre l’école et l’ouvre ainsi à l’instruction. Brillante élève, elle intègre en 1949 la faculté de médecine et sort diplômée de l’école de médecine du Caire en 1955 pour ensuite poursuivre ses études à l’université Columbia à New York où elle obtient une maîtrise en santé publique. Elle exercera la médecine à l’université ainsi qu’au Centre de santé rurale à Tahala, et dirigera l’éducation à la santé publique au sein ministère de la Santé. Mais en 1972, elle sera révoquée de son poste ministériel pour avoir publié en 1969 La femme et le sexe, ouvrage qui traite de sexualité, de religion et du traumatisme de l’excision en Egypte, pays où les mutilations génitales infligées aux femmes restent hélas fréquentes.

Opposante politique

En 1981, ses opinions politiques l’ont menée droit vers la prison, après qu’elle a été accusée de « crimes contre l’Etat ». C’est là qu’elle s’est employée à écrire ses « Mémoires d’une prison de femmes » sur un rouleau de papier toilette, avec un crayon à sourcils introduit par une prisonnière. « Tout, dans ce pays, est dans les mains de l’Etat et sous son contrôle direct ou indirect », écrit dans ses Mémoires la militante égyptienne pour qui les lois aussi bien reconnues que « tacites », la tradition et la crainte de l’autorité « depuis longtemps établie et profondément enracinée » se trouvent à la source du problème égyptien.

Egalement active au sein du tissu associatif de son pays, elle fonde en 1982 l’Association arabe pour la solidarité des femmes, association dont les activités seront interdites à partir de 1991. Si ses sujets de prédilection sont axés sur la question de l’intégrisme religieux et de l’émancipation des femmes, Saadawi n’hésitait pas à dénoncer également la corruption, les brutalités policières, les blocages politiques et l’oppression exercée à l’encontre des opposants au régime égyptien.

Le rôle fondamental de l’éducation

Elle s’est toujours opposée avec force à la polygamie, l’inégalité devant l’héritage entre les hommes et les femmes et surtout l’excision. Dans ce sens, en 2007, l’institution théologique Al-Azhar avait porté plainte contre elle pour atteinte à l’islam. Dans son roman, Innahu al-dam (C’est le sang), paru à Beyrouth en 2014, elle témoigne encore, à 83 ans, de la même ténacité à poursuivre son travail de défense des droits des femmes. Elle y dénonce de nombreuses dérives de la société égyptienne : le harcèlement, le viol et les violences faites aux femmes, la stigmatisation de celles qui ne veulent pas porter le voile, la répression des opposants politiques, mais également la corruption généralisée, y compris « dans le service de la santé où des cadavres sont vendus par pièces aux étudiants de la faculté de médecine », précise L’Orient Littéraire. Rappelant que le port du voile est une pratique préexistante à la religion musulmane, elle affirme la nécessité de la combattre. C’est « le voile de l’ignorance », dit-elle, qui « obscurcit l’esprit et l’asservit, le menant droit au fanatisme ». Pour elle comme pour toutes et tous les féministes, c’est par l’accès à l’éducation et l’instruction, la construction par chaque femme de sa conscience de citoyenne, seul rempart contre l’ignorance (et donc la soumission) et la persistance de certains préjugés désuets, que la libération de la femme peut véritablement advenir.

Le blog Edyptophile rappelle ces propos tenus par Saadawi dans une interview donnée à Arte en 2013 : “Pour faire évoluer les esprits, il faut l’éducation. La démocratie commence dans l’enfance à la maison. La démocratie ce n’est pas une décision prise au parlement qui se décrète un jour. La démocratie c’est un art de vivre. Dès l’enfance, je dois être éduquée pour comprendre et respecter l’égalité, avec mon frère, ma soeur, les gens qui travaillent pour moi. Je dois être un être humain dès l’enfance. Mais parce que le système est malade et inégalitaire, et qu’il existe une oppression sexuelle, une oppression de classe, les enfants sont contaminés par de très mauvaises valeurs contraires à la démocratie. C’est pour ça qu’ils ne peuvent pas être démocratiques de façon soudaine, juste en allant aux urnes. C’est un apprentissage. Il faut éduquer les enfants, comment respecter l’égalité pour que ça coule dans leurs veines. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Le système éducatif sert le système politique.”

Contre les tyrans de tous bords

Pour L’Orient Littéraire, le charisme et les prises de parole en public ont donné à l’engagement de Nawal el-Saadawi une « aura incontestable » dans l’ensemble du monde arabe. Car bien que la plupart de ses écrits traitent du cas de son Egypte natale, « ils expriment les souffrances et les injustices dont sont victimes les femmes dans tout le monde arabe ». Ses opinions et l’ensemble des critiques qu’elle formule ne visent toutefois pas le seul monde arabe. Grâce à sa plume percutante, c’est les tyrans de tous bords qu’elle dénonce inlassablement, tout comme les injustices économiques et les crises sociales qu’elle décrit comme des tares frappant toutes les sociétés. Nawal el-Saadawi participe ainsi au mouvement Occupy Wall Street à New York « qui ressemblait selon elle par certains côtés aux manifestations Place Tahrir », indique le magazine libanais. Quant aux violences faites aux femmes, elles persistent aussi bien dans le monde dit moderne, comme en témoignent les nombreuses agressions sexuelles qui ont lieu sur les campus des universités américaines, phénomène récurrent dans ce milieu qu’elle a bien connu.

Nombreuses sont les distinctions décernées à Nawal El-Saadawi. Parmi elles, citons le prix du Conseil supérieur de littérature (1974), le prix littéraire de l’amitié franco-arabe (1982), le prix littéraire de Gubran (1988), le prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe (2004), Docteur Honoris Causa de l’Université Libre de Bruxelles (2007) et la médaille de commandeur de l’Ordre national du Mérite que lui a remise l’Etat français en 2014.

Nejiba Belkadi

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