ouvrage sur Bourguiba
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Tunisie : l’ex-rédacteur en chef du Monde publie un ouvrage sur Bourguiba

L’essayiste et journaliste Bertrand Le Gendre publie une biographie « hors norme » de Habib Bourguiba, « ce personnage historique clé de la Tunisie et du monde arabe ». Il s’agit d’un travail « colossal », selon le correspondant à Tunis du journal français Le Point, Benoît Delmas. Il a décortiqué l’ouvrage dans une recension parue dans les colonnes du Point.

En 2019, Bourguiba est toujours omniprésent sur la scène politique et dans le discours de la société civile, alors que cette période est politiquement « instable ». La figure du fondateur de la République tunisienne « sert de boussole à une majorité de partis politiques », explique Benoît Delmas, qui rappelle qu’on loue toujours aujourd’hui « l’homme providentiel » qui a notamment « placé l’éducation au cœur du projet national » et accordé aux femmes des droits importants en 1956.

Une biographie qui fera référence

L’entrée de la Tunisie en démocratie libère l’histoire, la grande et la petite, explique M. Delmas. « Elle permet d’aborder frontalement, avec force sources, la statue érigée à la gloire de Bourguiba. De faire la part entre légendes, fantasmes et réalités historiques. » Bertrand Le Gendre, ex-rédacteur en chef au Monde, s’est attaqué au dossier Bourguiba. « Il ne se contente pas de retracer le destin d’un bâtisseur, d’un féroce politique, d’un visionnaire éclairé qui s’est peu à peu transformé en président à vie avant d’être déposé par Ben Ali en 1987. Il l’écrit entre lumières et ombres. »

Le voile, un « épouvantable chiffon »

Elu président de la République de Tunisie, Bourguiba dote le pays d’une Constitution progressiste pour le monde arabe, en fixant deux caps majeurs : l’éducation et l’émancipation de la femme. « Personne ne lui demandait, en 1956, de remédier au statut de la femme musulmane », précise ainsi le biographe. « Prenant de court la société, Bourguiba édicte un Code du statut personnel (CSP) : interdiction de la polygamie, divorce, mariage n’ayant lieu qu’avec le consentement des deux époux, maîtrise de la natalité… Le voile est qualifié ‘d’épouvantable chiffon’ ». Il n’ira toutefois pas jusqu’à édicter une loi pour l’interdire, mais préfère tabler sur « son abandon progressif ». « Dans les années 1970, il tentera d’imposer l’égalité successorale. Le roi Fahd d’Arabie saoudite dira à l’émissaire : ‘Bourguiba est maître chez lui, mais je ne l’appuierai pas…’ Driss Guiga, l’émissaire en question, expliquera : ‘la Tunisie n’avait pas d’argent, elle avait besoin de l’aide des Saoudiens et ne voulait pas les contrarier’ », rappelle entre le biographe dans son ouvrage.

L’éducation, une priorité pour la Tunisie

Au lendemain de l’indépendance, « la situation dont a hérité le jeune Etat est catastrophique », écrit M. Le Gendre, « sur 1000 habitants, 847 ne savent ni lire ni écrire ». La scolarisation ne concerne que 41 % des garçons et 16 % des filles. En 1958, Bourguiba promet que d’ici dix ans, tous les Tunisiens seront scolarisés. « Un défi faute d’infrastructures et d’enseignants en nombre suffisant. […] Le nombre d’élèves passe de 200 000 à 800 000. Mahmoud Messadi, secrétaire d’Etat à l’Education nationale, ‘désislamise’ l’enseignement. Le français est conservé à partir de la troisième année de primaire. Un choix pragmatique plus que politique : faute de maîtres arabophones en nombre suffisant, les enseignants français perdurent. Le Gendre n’idéalise pas les résultats de cette politique : ‘si la massification est méritoire’, ‘46 % des élèves abandonnent dès le primaire dans les années 1960’ », poursuit Benoît Delmas.

Un président autoritaire puis « à vie »

Dans les années 1970, la Tunisie connaît la crise, rappelle encore le journal français. La société ne regarde plus son chef politique avec le même enthousiasme qu’au lendemain de l’indépendance. La gauche s’épanouit, ce qui déplaît au président de la République. « Le 19 mars 1975, Habib Bourguiba devient président à vie. Les émeutes du pain, janvier 1984, ensanglanteront Tunis. Trois ans plus tard, le 7 novembre, Ben Ali accomplit son coup d’Etat médical : Bourguiba est jugé inapte à exercer ses fonctions par des médecins aux ordres du futur despote », rappelle encore le journal français.

« Tout autant que la figure de De Gaulle […] celle de Bourguiba demeure contemporaine. » Son style, son érudition, sa modernité (il a divorcé) en font un dirigeant qui tranche avec ceux du monde arabe. Les Tunisiens ne sont toutefois pas tous bourguibistes. Mais même ses opposants reconnaissent qu’il a mené le pays sur le sentier de l’éducation, souligne encore Benoît Delmas. Ainsi, en 1958, 16 % des filles étaient scolarisées. En 2019, les deux tiers des diplômés de l’enseignement supérieur sont des jeunes femmes. « Et ça, c’est à Bourguiba qu’elles le doivent. »

Bourguiba, de Bertrand Le Gendre. Editions Fayard. 444 pages.

N.B., avec Le Point

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