journal

Un journal maintient en vie le patrimoine italien en Tunisie

La Tunisie accueillait autrefois une importante population italienne, notamment la famille Finzi, qui a fondé « Il Corriere di Tunisi », un journal en langue italienne actuellement détenu presque à elle seule par Silvia Finzi, militante inflexible et passionnée pour la tolérance et le multiculturalisme. Le journal al-Monitor a consacré un article à la directrice de ce « seul journal en langue italienne du monde arabe », publié deux fois par mois.

Assise dans son bureau, sis avenue de la Liberté, Mme Finzi explique qu’elle tient à sauvegarder la mémoire de la Tunisie plurielle, dans une interview accordée au média basé aux Etats-Unis et spécialisé dans les affaires de la région MENA. « Silvia Finzi est l’une des dernières figures de ce qu’elle appelle la ‘Tunisie plurielle’ et multiethnique qui a prévalu jusqu’à dix ans après l’indépendance du pays en 1956 », explique al-Monitor. Elle descend d’une famille italienne qui vit en Tunisie depuis cinq générations. Autrefois première communauté étrangère du pays, les Tunisiens d’origine italienne, ainsi que leur patrimoine, ont commencé à occuper moins de place au sein de la société tunisienne à partir du milieu du XXe siècle, rappelle également l’article.

Une histoire oubliée

« L’histoire de la migration italienne en Tunisie a été pour ainsi dire oubliée, alors qu’elle n’est pas si différente de celle des nombreux Tunisiens » qui tentent aujourd’hui d’atteindre les côtes méridionales de l’Italie, a également fait remarquer Mme Finzi. La victoire de Salvini en Italie et la prédominance d’un climat troublant imprégné de xénophobie qu’il a déchaîné inquiète profondément la détentrice du journal italien. D’autant que Salvini a qualifié la Tunisie de pays exportateur de criminels, une déclaration qui a coïncidé avec la tragédie du naufrage d’un bateau surchargé de migrants tunisiens près des îles Kerkennah, faisant 122 morts.

Or « beaucoup d’Italiens qui sont venus ici étaient des migrants illégaux ! », a lancé Mme Finzi à al-Monitor. La famille de Silvia Finzi était l’une des nombreuses familles émigrées d’Italie en Tunisie au cours des XIXe et XXe siècles. L’histoire des Italiens de Tunisie, peu évoquée aujourd’hui, est celle de l’asile politique et de la migration économique, dit-elle. Les Italiens ont commencé à s’installer à Tunis au début du 19e siècle et la plupart étaient des « soi-disant » exilés politiques luttant pour l’unification de la péninsule italienne. Leur arrivée a été encouragée par les beys. Ahmed Ier (qui a régné de 1837 à 1855), en particulier, cherchait à faire contribuer les élites italiennes à la mise en œuvre de son programme de modernisation économique.

« Un colonel italien a fondé la première école militaire tunisienne en 1837. L’une des personnalités les plus influentes de cette époque était Giuseppe Raffo, un Italien né à Tunis qui était ministre des Affaires étrangères et conseiller des beys. Les migrants économiques, principalement originaires d’Italie du sud, se sont également aventurés à travers la Méditerranée. Après l’installation du protectorat français en 1881, de plus en plus d’Italiens sont arrivés de Sicile et de Sardaigne, la plupart d’entre eux ayant trouvé du travail dans les mines de Gafsa et de Metlaoui, dans le sud », explique encore Mme Finzi. « Les autorités coloniales françaises avaient besoin de main-d’œuvre, mais personne en France ne voulait venir en Tunisie, alors elles ont eu recours aux Italiens », a-t-elle rappelé. En conséquence, les Italiens ont dépassé le nombre de Français. Au début du XXe siècle, la communauté italienne comptait 100 000 membres, contre 70 000 Français.

Mais avec la montée en puissance du pouvoir des Français et leur mainmise sur les affaires de l’Etat, les droits des Italiens ont été réduits à peau de chagrin, estime-t-elle. « Nous étions les pauvres blancs. Ils nous ont payé un tiers de moins qu’auparavant. Après le [recul du fascisme en Europe] en 1944, ils ont même interdit toute manifestation d’appartenance à l’Italie de la part de notre communauté. Nous étions considérés comme ayant pris parti pour Mussolini. Nos journaux, nos écoles et nos organisations ont donc été fermés. Une grande partie de la propriété de la communauté a également été confisquée. » Même mouvement de stigmatisation après l’indépendance de la Tunisie en 1956, lorsque « le dirigeant national, Habib Bourguiba, a traité les résidents ayant la citoyenneté de pays occidentaux comme des colonialistes. Ainsi, de nombreux Italiens de Tunisie ont été expulsés », se rappelle-t-elle encore.

Lancement du journal au début du 19e siècle

Le premier ancêtre de la rédactrice en chef du journal, un carbonari [militant politique pour l’unification de l’Italie], est arrivé à Tunis en 1829 après avoir fui Livourne en raison de son appartenance au mouvement révolutionnaire. Peu après son arrivée, il a fondé la première imprimerie du pays. En 1869, la famille lance un journal en langue italienne, Il Corriere di Tunisi. L’imprimerie a depuis fermé ses portes, mais le journal, produit sous le format tabloïd, est toujours publié, tous les deux mois, après avoir été suspendu sous l’administration française et repris après l’indépendance.

S’il continue aujourd’hui d’exister, Il Corriere le doit essentiellement aux efforts déployés sans relâche par Mme Finzi pour le maintenir à flot. Bien que professeure à l’Université de la Manouba, elle trouve toujours le temps de rédiger, d’écrire des articles, d’imprimer le journal et de mettre à jour le site Web presque quotidiennement. Il Corriere, qui couvre principalement l’actualité tunisienne, est aujourd’hui la seule publication en langue italienne du monde arabe. Son lectorat ne dépasse pas 3000 personnes. Finzi admet qu’il est parfois difficile de trouver des fonds pour le soutenir, la communauté tunisienne d’origine italienne comptant moins de 800 personnes.

« Peu de gens continuent de le lire, mais le papier est comme un cordon ombilical qui nous lie à notre histoire », a déclaré une Tunisienne d’origine italienne de lignée sicilienne et génoise, à al-Monitor. « Nous sommes les derniers ici. Il ne reste plus rien de notre passé que des souvenirs. »

Héritage architectural

Parmi les rares empreintes que les immigrés italiens ont laissées derrière eux figure l’héritage architectural. « En se promenant dans les villes portuaires où la plupart des Italiens se sont installés, on remarque les maisons de style rococo et des églises blanchies à la chaux qui témoignent de leur présence passée », indique al-Monitor. Pour le média américain, « la Tunisie plurielle est particulièrement visible à La Goulette. Les Italiens, les Juifs et les Musulmans arabes vivaient ensemble dans ce quartier. L’icône du cinéma Claudia Cardinale, connue pour ses rôles dans les classiques de Sergio Leone et Fellini, était originaire d’une famille sicilienne à La Goulette. Elle a grandi en parlant le dialecte sicilien avec le français et l’arabe tunisien ».

A al-Monitor, Mme Finzi a également confié travailler sur un projet de création d’archives officielles dédiées à la mémoire de l’identité plurielle tunisienne. Déterminée à défendre la tolérance, elle est engagée politiquement sur les fronts tunisien et italien, que ce soit contre la xénophobie de Salvini ou contre l’intégrisme en Tunisie, explique le site américain. « Je suis Italienne mais heureuse et fière d’être également tunisienne », a-t-elle fait valoir. « Nous sommes ici depuis 160 ans. Pourquoi ne resterions-nous pas encore pendant 200 ans ? »

Quant au Corriere di Tunisi, Finzi se battra pour en maintenir la publication aussi longtemps que possible. Elle a promis à son père qu’elle le ferait. « Je le fais pour que notre histoire ne disparaisse pas complètement, mis je crains que cela ne meure avec moi », conclut-elle.

A voir aussi

Une pensée sur & ldquo; Un journal maintient en vie le patrimoine italien en Tunisie & rdquo;

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer