Sophie Bessis

Les spécificités tunisiennes selon Sophie Bessis

Au moment où les Tunisiens s’interrogent sur leur passé, leur identité, les fondements de leur culture et les spécificités de leur pays, la connaissance de leur histoire devient pour eux « l’une des conditions de l’agir », selon l’intellectuelle Sophie Bessis. Son « Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours », a fait l’objet d’une recension par la politologue Khadija Mohsen-Finan, dans les colonnes d’Orient XXI.

Les récits des vainqueurs

Tout en étudiant les différentes périodes qui se sont succédé (punique, romaine, brièvement vandale, byzantine et arabo-musulmane), Sophie Bessis interroge la manière dont l’histoire a été écrite. Un questionnement qui constitue « l’axe le plus important de l’ouvrage », souligne Mme Mohsen-Finan. Le livre montre en effet qu’en Tunisie comme ailleurs, l’histoire a été écrite par les vainqueurs qui ont introduit une « hiérarchie entre les civilisations », et « imprégné la lecture de l’histoire d’un ‘balancement’ entre un Orient qui renvoie nécessairement à la tradition et un Occident qui correspond à la modernité ». Pour Mme Bessis, il faut s’écarter de cette grille de lecture biaisée, et dépasser une autre tendance qui « s’attache au contraire à mettre en valeur le legs arabo-musulman, écartant toute la période antérieure à l’arrivée des Arabes, négligeant ainsi les influences étrangères à l’arabité et à l’islam dans la construction de la personnalité tunisienne ».

L’historienne estime que ces lectures « partielles et tronquées », qui ont valorisé le sacré musulman, ont aussi servi l’idéologie nationaliste. « En introduisant le doute et le scepticisme dans la narration, [Sophie Bessis] nous invite à reconsidérer les découpages et les périodisations de cette longue histoire. Quels sont les moments qui peuvent être considérés comme fondateurs ? Est-ce l’arrivée des Arabes, et avec eux de l’islam ? Ou plutôt la conquête ottomane qui signe la fin de l’Ifriqiya médiévale et donc l’entrée du pays dans l’époque moderne ? L’instauration du protectorat français en 1881 correspond-elle au point de départ de la période contemporaine ? Naturellement, chacun de ces découpages est porteur de sa propre lecture du fait historique », lit-on encore sur Orient XXI.

L’entrée dans la « modernité politique »

L’année 1830 constitue une date fondatrice dans l’entrée de la Tunisie dans la modernité. Khadija Mohsen-Finan indique que plus de 250 ans de présence ottomane a, en effet, mis fin à la référence religieuse comme raison d’Etat, même si la « sécularisation » a, selon Mme Bessis, concerné l’Etat sans pour autant affecter les représentations de la société tunisienne elle-même. « C’est durant cette période qu’un Etat a été mis en place, que le territoire a été délimité, qu’une administration a été instaurée et que les bases d’une nation ont été jetées. Toutefois, l’Etat ottoman n’a pas généré de progrès technique, ‘cet autre pilier de la modernité’. Dès lors, l’archaïsme de l’appareil productif et des structures sociales sur lequel il est resté assis l’a rendu vulnérable aux appétits des puissances européennes », commente encore Khadija Mohsen-Finan.

A partir de cette même année, la dynastie husseinite tente de revendiquer l’autonomie de son pouvoir par rapport à l’Empire Ottoman. C’est la naissance du mot « Tunisie », qui lui vient du nom de sa capitale, et l’adoption d’un drapeau différent, même s’il est très inspiré du drapeau de la Sublime Porte, ajoute Mme Mohsen-Finan. C’est aussi l’époque de l’adoption d’une série de réformes institutionnelles, les tanzimat, qui ont pour but de repartir sur de nouvelles bases malgré les « archaïsmes internes » et les « défaites extérieures ». Ces tentatives réformatrices correspondent en réalité à une période de remise en question du fonctionnement du monde ancien. Pour Sophie Bessis, les deux grandes réformes qui ont façonné l’entrée du pays dans la modernité politique sont le Pacte fondamental en 1857 et l’adoption d’une Constitution en 1861.

Spécificités tunisiennes

L’une des spécificités de la Tunisie est d’ordre linguistique, « ses habitants s’exprimant entre eux en arabe depuis des siècles ». Mais elle est aussi religieuse puisque les Tunisiens appartiennent dans leur quasi-totalité à la religion musulmane dans sa version malékite, rappelle Orient XXI. Enfin, l’entrée précoce de la Tunisie dans la modernité politique « a aussi participé de cette singularité ou ‘tunisianité’, définie comme ce ‘quelque chose que les Tunisiens ont en propre, n’ayant cessé au cours des âges de le cultiver’ ».

Si Habib Bourguiba s’est posé en artisan de cette spécificité tunisienne, Sophie Bessis affirme qu’un « véritable concentré de singularité » existait déjà, Bourguiba n’ayant fait que lui donner une certaine épaisseur supplémentaire, « probablement pour mieux se démarquer du panarabisme ». Et cette singularité « ne s’est pas éteinte avec ceux des leaders qui s’en sont emparés pour construire le roman national ». L’ouvrage revient d’ailleurs longuement sur les présidences des deux premiers chefs d’Etat de la Tunisie indépendante. Pour l’historienne, il s’agit du prolongement d’un même projet sociopolitique, notamment par la promotion d’un statut élevé de la femme dans l’optique de faire de celui-ci un « outil stratégique d’insertion dans la modernité ». Les deux hommes d’Etat ont également fait preuve de la « même obsession anti-islamiste, et n’ont eu aucun scrupule à manipuler les institutions et à modifier la Constitution pour prolonger leur règne », indique Khadija Mohsen-Finan. Celle-ci explique que s’il y a bien consensus sur ce constat, les éléments de différenciation que propose l’historienne sont plus « surprenants ». Sophie Bessis oppose en effet un Bourguiba qui a eu une gestion « éminemment politique de la chose publique » à un Ben Ali qui a été l’artisan de la mise en place d’un Etat policier, instaurant une « dictature vulgaire ».

La « spécificité tunisienne » : une notion à réinterroger

Sophie Bessis pense que l’« exception » tunisienne a façonné le déroulement de la révolution « atypique » de 2011 et affirme qu’il existe une continuité dans ce parcours, c’est-à-dire que les spécificités de cette « tunisianité » continuent d’être à l’oeuvre en cette période post-révolutionnaire, et notamment par l’art du compromis, devenu un élément incontournable de la pratique politique de la Tunisie d’aujourd’hui, malgré les divisions partisanes.

Toutefois, « singularité ou tunisianité, il s’agit dans tous les cas d’un construit politique qu’il faut nécessairement réinterroger, tant il recoupe un débat identitaire qui a toujours été présent, mais qui fait rage depuis la révolution de 2011, contribuant à fracturer le pays », souligne enfin Khadija Mohsen-Finan.

N.B., avec Orient XXI

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