Islam
De gauche à droite, Joseph Maïla, Rachid Benzine et Hachem Saleh/Mizane.info

A l’UNESCO, des intellectuels arabes ouvrent le procès de « l’Islam au XXIe siècle »

Une conférence internationale intitulée « L’Islam au XXIe siècle » s’est tenue à l’UNESCO les 26 et 27 février. Plus d’une trentaine d’intervenants s’y sont exprimés au cours de débats sur les thèmes « islam et liberté de conscience », « islam et violence », « islam et égalité » ou encore « islam et médias ».

Des universitaires et islamologues (Rachid Benzine, Youssouf Sangaré), des philosophes (Youssef Siddiq, Khaldoun Nabwani, Antoine Assaf, Razika Adnani), des actrices engagées pour la cause des femmes dans le monde arabe (Nayla Tabbara, Asma Lamrabet), des imams et théologiens (Mohamed Bajrafil, Tareq Oubrou) des juristes (Salwa Hamrouni), des enseignants (Héla Ouardi, Joseph Maïla), des écrivains (Hélé Béji, Hachem Saleh), des institutionnels (Ghaleib Bencheikh, Mohamed Sghir-Janjar), des journalistes (Samira Ibrahim, Nadia Bey), etc., étaient présents, comme le précise le magazine français Mizane Info. La plus grande partie de ces intervenants sont issus du monde arabe (Tunisie, Liban, Egypte, Syrie, Algérie). Une forte représentativité tunisienne est à remarquer : parmi les Tunisiens présents figurent notamment les analystes et écrivains Héla Ouardi, Hélé Béji, Hakim Karoui, ou encore Khaled Béji.

Constat d’échec

Les organisateurs de la conférence se sont dits convaincus qu’une meilleure compréhension de l’Islam et de la complexité de sa situation contemporaine est le moyen le plus sûr pour éviter les chocs de religions et ouvrir la voie à un dialogue « basé sur le respect mutuel et la quête de l’universel ».

Mais cette conférence internationale censée être le lieu d’un échange d’idées plurielles a « vite dégénéré en procès, pêle-mêle, de l’orthodoxie islamique, du fondamentalisme radical, de l’islamisme, etc. », explique toutefois Mizane Info.

Le constat d’échec de ces deux journées de débat est ainsi sans appel. D’abord en matière de fréquentation. Le nombre de 500 personnes annoncé par les organisateurs était « très surestimé », explique Mizane Info qui y était présent. Sur la seule journée de mardi durant laquelle trois tables rondes sur quatre ont été organisées dans une salle dont la capacité d’accueil était supérieure à 800 personnes, pas plus de 150 personnes n’ont fait le déplacement. « Un public âgé, avec assez peu de jeunes. »

Ensuite, sur l’éclairage théologique annoncé. Sur 34 intervenants, on comptait en tout deux religieux, un imam et un théologien (Tareq Oubrou et Mohamed Bajrafil). Le magazine précise en outre que le premier n’a pris la parole qu’au terme de la seconde journée et a concentré son intervention sur sa conception de la sécularisation.

Occulter la dimension religieuse de l’islam en n’ayant pas invité de théologiens, d’imams ou de prédicateurs qualifiés pour en débattre et en éclairer les enjeux a par ailleurs indubitablement orienté le cours des débats dans une direction plutôt antireligieuse, estime encore Mizane.

La teneur des débats, « l’orientation clairement hostile à la posture religieuse d’un nombre conséquent d’intervenants », l’intitulé même des sujets (ex : islam et violence), l’absence de parole donnée au public (à l’exception de la conclusion finale de la seconde journée) : tous les ingrédients étaient réunis pour « ruiner à la racine ces valeurs pourtant emblématiquement arborées dans un communiqué ». « La paix », « la tolérance », « le dialogue » et « le respect mutuel » ont laissé place à une « imprécation en règle et à un vaste procès à charge de l’islam, sans avocat de la défense », poursuit Mizane Info.

Dans une veine « agnostique et désacralisante », le Syrien Hachem Saleh, présenté comme un grand connaisseur des « fondamentalismes » et des « Lumières occidentales » a ainsi présenté le Coran comme une « biographie du Prophète », « l’épopée d’un héros » qui a changé la face du monde, un texte qui reflèterait ses ambitions politiques, etc, ajoutant que « les musulmans ne sont pas prêts à accepter cette vérité historique du Coran ».

La convergence idéologique des luttes

Le penseur syrien Khaldoun Nabwani a évoqué pour sa part successivement la présence de la violence dans toutes les religions, la nécessité d’adapter l’islam à la démocratie, de laïciser l’islam et de le libérer du fiqh. Tout en soulignant que le déni de reconnaissance était une source de violence et que la dictature demeurait la cause principale de toutes les violences dans le monde arabe, Khaldoun Nabwani a expliqué que la violence était toujours à l’origine du droit, des lois et qu’il fallait forcer les musulmans et les mouvements islamiques à accepter le « joug de la démocratie ». L’homme a finalement plaidé pour une transformation de l’islam d’une religion en foi. « Il faut libérer Allah du fiqh », et ainsi subjectiviser le rapport à l’islam, a-t-il estimé.

La seconde critique, d’une nature plus objective, est venue de femmes engagées pour le droit des femmes dans le monde arabe et musulman. La marocaine Asma Lamrabet, connue pour ses travaux de relecture critique de la tradition jurisprudentielle musulmane et la libanaise Nayla Tabbara, directrice de l’Institut de la citoyenneté et de gestion de la diversité de la fondation Adyan, s’en sont faites le relais. Pour Asma Lamrabet, la question de l’altérité religieuse et l’appel à la relégation de certains musulmans (kafir, mouchrik) sont à questionner de manière profonde. Le takfirisme a provoqué une déshumanisation de l’Autre non musulman. « L’égalité homme / femme est le maillon faible de la tradition musulmane, l’une des impasses les plus complexes et les plus difficiles à déconstruire, la première matrice des inégalités où viennent se greffer toutes les autres discriminations. Le patriarcat reste le socle de toutes les inégalités », a-t-elle fait valoir.

La supériorité masculine est par ailleurs mise à mal « par l’émancipation des femmes qui se voit de plus en plus ». « L’islam permet la polygamie, il impose la soumission des femmes aux hommes, il les voile, leur refuse le droit d’hériter à part égale, les répudie : toutes les bases de l’inégalité sont ici. Elles sont majoritairement admises comme des fondements du sacré dans l’imaginaire musulman », a-t-elle souligné

L’écrivain marocaine a également appelé à faire la part entre l’islam spirituel révélé et l’islam institutionnel. Il faut, dit-elle, montrer « ce que le Texte dit, ce qu’il ne dit pas et surtout ce qu’on lui fait dire ».

N.B.

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