Abdelaziz Bouteflika
Fayez Nureldine / AFP

Abdelaziz Bouteflika, retour sur son règne

Après avoir été réélu au premier tour en 2004, en 2009 et en 2014, un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika semblait acquis il y a encore quelques semaines. Mais l’annonce de sa candidature à la prochaine présidentielle a déclenché, à partir du 22 février, un tollé et une contestation inédite.

Plusieurs médias sont revenus sur le long parcours politique de cet homme d’Etat inclassable aujourd’hui confronté à une contestation inédite de la poursuite de sa présidence. « Jusqu’au bout, le président affaibli aura tenté de s’accrocher au pouvoir. C’était sans compter [sur] la détermination d’une population à bout et le lâchage de plusieurs de ses fidèles », souligne par exemple RFI. Mardi 2 avril 2019, c’est en effet l’un d’entre eux, le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, qui a appelé le chef de l’Etat algérien à quitter le pouvoir instamment.

« Fin diplomate et fin politicien »

Abdelaziz Bouteflika ou 60 ans de l’histoire de l’Algérie, titre pour sa part France Info. En 1962, le pays arrache son indépendance avec les accords d’Evian. Abdelaziz Bouteflika devient alors le plus jeune ministre des Affaires étrangères au monde à l’âge de 26 ans. « Fin diplomate et fin politicien, il s’impose comme figure du tiers-mondisme et porte la parole de l’Algérie auprès de l’ONU. En 1999, il fait son grand retour après plusieurs années d’exil. Avec le soutien de l’armée, il met fin à huit ans de guerre civile. Un conflit contre les islamistes qui aurait fait officiellement 200 000 morts », rappelle de son côté France Info.

Mais déjà à 25 ans, il devint ministre de la Jeunesse et du Tourisme dans le premier gouvernement de l’Algérie nouvellement indépendante sous la présidence d’Ahmed Ben Bella. Un poste qui n’était pas à la hauteur des ambitions d’Abdelaziz Bouteflika, soulignent les observateurs. Déjà repéré par Houari Boumedienne en 1958, en pleine guerre d’Algérie, c’est donc le portefeuille des Affaires étrangères qui lui est confié alors qu’il n’a que 26 ans.

Ses talents de diplomate se révèlent au monde lorsqu’il préside la 29e session de l’Assemblée générale des Nations unies en 1974. La politique diplomatique de l’Algérie, pays leader d’un tiers-monde en plein essor dans l’opinion, « sera pour le jeune ministre un espace à sa mesure », estime RFI. Avec le Groupe des 77 et le Mouvement des non-alignés, il incarne alors la parole de l’Algérie qui porte haut et fort.

En 1973, il est le premier ministre des Affaires étrangères à être reçu en visite officielle en France et fait figure de principal interlocuteur de Paris pour la révision des accords d’Evian et la nationalisation des sociétés françaises du secteur de l’énergie. « Le Quai d’Orsay découvre un ministre brillant, qui connaît ses dossiers sur le bout des doigts. Dans ses mémoires, Valéry Giscard d’Estaing décrit un ‘personnage surprenant’ : ‘Il disparaît parfois pendant plusieurs semaines, sans qu’on retrouve sa trace. Il lui arrive de venir faire des visites incognito à Paris, dont nous ne sommes pas prévenus. Il s’enferme dans l’appartement d’un grand hôtel où se succèdent de charmantes visites. », raconte pour sa part le journal suisse Le Temps. Lors de sa présidence de la 29e session de l’Assemblée générale des Nations unies, en 1974, Abdelaziz Bouteflika accueille à New York comme un chef d’Etat le président de l’Organisation de libération de la Palestine, Yasser Arafat, qui prononcera un discours historique. « La même année, l’Algérien fait exclure l’Afrique du Sud ségrégationniste des travaux de l’ONU », rappelle encore Le Temps.

« Traversée du désert »

Abdelaziz Bouteflika conservera le portefeuille des Affaires étrangères jusqu’à la mort de Houari Boumedienne en 1978. L’élection de Chadli Bendjedid « marque un changement d’époque pour l’Algérie et même si Abdelaziz Bouteflika conserve un poste de ministre d’Etat, il n’est plus à l’avant-scène », souligne RFI. Et d’ajouter : « L’heure des comptes a sonné et il devra justement en rendre. Epinglé par la Cour des comptes pour avoir détourné 60 millions de francs qu’il avait placés sur deux comptes en Suisse, exclu des instances du Front de libération nationale (FLN), Abdelaziz Bouteflika entame une traversée du désert qui durera dix-huit ans. »*

Il connaît alors son exil européen. En 1987, il revient en Algérie où il retrouve, en 1989, sa place au Comité central du FLN. Mais de violentes émeutes surgies en 1988 déstabilisent le pouvoir de Chadli Bendjedid qui cèdera en 1992 sous la poussée du Front islamique du salut (FIS) qui remporte le premier tour des législatives. « Le processus électoral est interrompu, Mohamed Boudiaf reprend les rênes à la tête d’un Haut comité d’Etat en janvier 1992 ; il est assassiné six mois plus tard. Le pays s’enfonce dans la guerre civile. En 1994, l’armée propose à Bouteflika la présidence mais il refuse, jugeant sa marge de manœuvre trop restreinte », rappelle encore RFI. Cinq ans plus tard, en 1999, M. Bouteflika devient le septième président d’Algérie avec 74 % des suffrages.

Stagnation économique

A 62 ans, il se retrouve à la tête d’un pays rongé par la guerre civile dont le souvenir est encore traumatique aujourd’hui. Abdelaziz Bouteflika s’engage à mettre fin à la discorde nationale. C’est la Concorde civile : « 6000 hommes rendent les armes, les maquis se vident, la tension se relâche mais le terrorisme est loin d’être éradiqué », indique la radio française. Par ailleurs, tout au long du règne de Bouteflika, « la Kabylie jouera le rôle de caillou dans la chaussure du président ». La région se soulève en effet en 2001 : ce sera le Printemps noir ». Des émeutes qui feront 126 morts et des milliers de blessés. Malgré la reconnaissance des victimes comme « martyrs » et une politique de concessions et de reconnaissance de la spécificité berbère, la méfiance restera toujours forte des deux côtés.

Grâce à la richesse obtenue des hydrocarbures qui se chiffre en milliards, l’Algérie a pu progresser. Constructions, création d’emplois, amélioration de l’approvisionnement en eau… Des améliorations certes notables mais qui « demeurent toutefois bien en deçà des immenses besoins des 38 millions d’Algériens dont près de la moitié a moins de 25 ans », pointe RFI. Les émeutes contre la vie chère de janvier 2011 ont rappelé au monde et au pouvoir algérien, surtout, que tout n’allait pas aussi bien qu’on ne le pensait. Une situation d’autant plus inquiétante que l’économie du pays repose à 99 % sur les hydrocarbures, « une rente actuellement bien entamée et dont les spécialistes prédisent le tarissement dans la prochaine décennie. Un coup de frein brutal est d’ailleurs intervenu dès 2015 avec la chute des cours du pétrole », poursuit RFI.

Problèmes de santé

Agé de 82 ans, le chef de l’Etat algérien avait connu ces dernières années plusieurs problèmes de santé. Depuis son AVC en 2013, Abdelaziz Bouteflika « aura été un président à éclipses », pointe RFI. Le 27 avril 2013, le Premier ministre annonce que le président Bouteflika vient de faire un malaise « sans gravité » et qu’il a été admis à l’hôpital. Jusque-là, la santé du président était un « véritable tabou » qui, en tant que tel, a engendré rumeurs et spéculations. Ainsi, en dépit de l’assurance donnée par ses médecins sur l’état de santé de l’homme fort d’Algérie qui « n’occasionne aucune inquiétude » et qui nécessite surtout du repos, la réalité s’est révélée tout autre.

A l’époque, les autorités algériennes n’avaient parlé que d’un « ulcère hémorragique au niveau de l’estomac » alors que selon des rapports diplomatiques américains, révélés par WikiLeaks, il s’agissait d’un cancer de l’estomac. « Cela ne l’empêche pas toutefois en 2014 de briguer un quatrième mandat et d’être élu en dépit de tout », analyse le média français.

Le mandat de trop

Au fil des années, Abdelaziz Bouteflika était parvenu à redresser son pays sur la scène internationale. En s’associant avec les Etats-Unis dans la lutte antiterroriste, l’homme d’Etat et son entourage étaient devenus incontournables dans la région.

Le 22 février, des centaines de milliers de personnes descendent contre toute attente dans les rues du pays pour crier leur désaccord avec le gouvernement. « Personne n’avait senti venir le soulèvement », commente le journal suisse Le Temps. « Semaine après semaine, les milliers deviennent des millions. Toutes les rues d’Algérie exigent désormais son départ. Son clan tente d’ultimes manœuvres : une lettre promettant des réformes, une «conférence nationale», puis l’annulation des élections, le renoncement à sa candidature… »

Les ultimes années Bouteflika ont été conformes à l’idée qu’on se fait d’une fin de règne, analyse RFI. Mais il aura néanmoins réussi, malgré l’affaiblissement de son état de santé, à évincer le puissant général Mohamed Mediène, le patron du Département du renseignement et de sécurité (DRS) qui disparaît. « Dans le même élan, une brochette de généraux sont méthodiquement écartés en même temps que Bouteflika crée et place sous son autorité directe la Direction des services sécuritaires (DSS). Ainsi, en rompant avec des décennies de tutelle des généraux, Abdelaziz Bouteflika parvient enfin à accomplir ce qu’il souhaitait au-delà de tout en 1999 : reprendre en main le pays. Cela aurait dû lui permettre de préparer sa succession en ayant toute les cartes en main. »

N.B., avec RFI

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer