Phill Magakoe / AFP

Afrique du Sud : la réouverture des affaires liées à l’apartheid « crée la possibilité de juger les auteurs de crimes contre l’humanité »

Ce nouvel examen des fais permettra de mieux faire connaître aux Sud-Africains cette période noire et les atrocités commises par le régime de Pretoria, selon Kylie Thomas qui l’explique dans The Conversation. Un article traduit et co-publié par Thierry Cruvellier, du site Justice Info/Fondation Hirondelle.

Le 27 octobre 1971, les parents du militant anti-apartheid sud-africain Ahmed Timol sont informés que leur fils s’est suicidé en se jetant par la fenêtre d’une salle de la place John Vorster, au célèbre quartier général de la police, dans le centre de Johannesburg. L’homme était membre du parti communiste sud-africain ainsi qu’un enseignant très apprécié. Mais sa famille est convaincue qu’il a été assassiné par la police, un point de vue partagé par tous les opposants à l’apartheid de l’époque.

La chercheuse Kylie Thomas indique qu’écrivant sous son nom de plume « Frank Talk », le leader de la conscience noire Steve Biko a exprimé sa méfiance à l’égard d’une version des faits manifestement fabriquée : « On a ‘empêché’ le regretté Ahmed Timol de franchir en courant le pas de la porte, mais il s’est avéré impossible de l’empêcher de ‘sauter’ par la fenêtre du 10e étage de Vorster Square pour y trouver la mort. »

46 ans plus tard, la justice reconnaît le meurtre d’Ahmed Timol

L’article de Steve Biko, qui paraît dans le bulletin d’information de l’Organisation des étudiants sud-africains, au début de 1972, connaît une large diffusion. Peu de temps après, le Congrès national africain (ANC), interdit, soumet un mémorandum aux Nations unies appelant à l’expulsion de l’Afrique du Sud de l’organisation mondiale et à la dénonciation de l’apartheid comme crime contre l’humanité.

Le mémorandum assure que la mort de Timol n’a pas été le résultat d’un suicide mais d’un meurtre. Mais peu de temps après, le magistrat JJL de Villiers statue, à l’issue d’une enquête, que personne n’est responsable de la mort de Timol, poursuit The Conversation. « Il aura fallu 46 ans pour que la vérité sur le meurtre de Timol soit reconnue devant un tribunal. Bien que des dossiers importants aient illustré la transformation du système de justice pénale en Afrique du Sud depuis 1994, cette affaire est la première à promulguer ce que l’on peut réellement considérer comme une justice réparatrice », lit-on dans The Conversation.

Un juge a ordonné que Joao Rodrigues, un commis de la Direction de la sûreté et apparemment la dernière personne à avoir vu Timol avant sa mort, soit accusé du meurtre de Timol ainsi que d’avoir empêché ou fait obstruction à l’administration de la justice. Rodrigues a demandé une suspension définitive des poursuites. Si cette suspension était accordée, elle s’appliquerait non seulement à Rodrigues mais aussi à tous les anciens agents de sécurité et agents de l’Etat qui seraient de fait dispensés de rendre compte de leurs actes à l’avenir. La défense de Rodrigues soutient qu’un procès contre lui serait inéquitable en raison du temps qui s’est écoulé depuis le meurtre de Timol.

Autre développement récent, indique l’auteur, « le ministre sud-africain de la Justice a annoncé la réouverture de l’enquête sur la mort du syndicaliste Neil Aggett, qui se serait suicidé après avoir été détenu et torturé par les services de la sûreté, en 1982 ».

Les silences devant la Commission-vérité

Presque tous les acteurs de l’apartheid ont été « absorbés dans la vie civile et n’ont pas été punis ». La réinterrogation de ces affaires crée la possibilité de juger les auteurs de crimes contre l’humanité. Cela pourrait changer radicalement la façon dont la société perçoit la réalité de l’apartheid, comment celui-ci continue d’affecter le présent, et comment les gens vivent et appréhendent l’impunité et l’injustice.

Ainsi, rappelle encore Kylie Thomas, « en 1995, un organisme aux allures de tribunal, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), a été créé en Afrique du Sud. Quiconque se considérait avoir été victime de violences pendant l’apartheid pouvait se présenter et faire entendre sa voix. Les auteurs d’actes de violence pouvaient également témoigner et requérir une amnistie des poursuites. Hawa Timol a témoigné sur le meurtre de son fils. Cependant, aucun des agents de la sûreté impliqués dans l’arrestation et l’interrogatoire de Timol ne s’est manifesté. Personne n’a non plus demandé l’amnistie pour son rôle dans le meurtre de Timol. En 1971, Timol avait été la 22e personne à mourir en détention aux mains de la sûreté depuis qu’elle avait inauguré les détentions sans procès. Il était le septième à s’être soit disant suicidé ».

Vingt-deux ans plus tard, en 2017, l’enquête sur Timol a finalement été rouverte. « Le 12 octobre, le juge Billy Mothle a rendu un jugement historique et infirmé les conclusions de l’enquête de 1972. » Une décision qui réaffirme ce que la famille Timol avait toujours soutenu : qu’Ahmed Timol ne s’était pas suicidé mais avait été assassiné par des membres de la sûreté sud-africaine, après avoir été soumis à un interrogatoire et torturé.

Commission d’enquête sur l’échec des poursuites

Le rapport final de la CVR a été publié en 2003, et trois cents affaires de violations graves des droits de l’homme ont été transmises au ministère public pour faire l’objet d’enquêtes et de poursuites des responsables. « En 2015, l’échec de l’Etat à poursuivre les dossiers de la CVR a été révélé lorsque Thembi Nkadimeng a cherché à contraindre l’Autorité nationale des poursuites à poursuivre les agents de la Sûreté accusés d’avoir torturé et tué sa sœur, Nokuthula Simelane, une militante anti-apartheid enlevée en 1983. Il s’est avéré que des ‘ingérences politiques’ » avaient bloqué l’affaire.

Le 5 février 2019, dix commissaires de la CVR ont écrit une lettre au président Cyril Ramaphosa pour demander la création d’une commission d’enquête sur les raisons pour lesquelles les dossiers de la CVR n’ont pas été poursuivis. Dans leur lettre, les commissaires défendent que « le fait de ne pas enquêter sur ceux qui n’ont pas été amnistiés et de ne pas les poursuivre constitue une trahison profonde à l’égard de tous ceux qui ont participé de bonne foi au processus de la CVR. Cela sape complètement la base même de la transition historique de l’Afrique du Sud ».

Aujourd’hui, la réouverture des affaires Timol et Aggett permet de mieux faire connaître et faire comprendre au public les nombreux cas de personnes torturées et assassinées sous l’apartheid. « Elle rappelle également que les auteurs d’atrocités ont presque toujours échappé à leurs responsabilités et n’ont jamais été tenus comptables de leurs actes », souligne enfin The Conversation.

N.B.

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer