Situation en Libye : l’amiral Kamel Akrout dresse un tableau mitigé

C’est un tableau aussi lucide qu’inquiétant qu’a présenté l’amiral Kamel Akrout à propos de la situation qui prévaut actuellement en Libye, lors d’une conférence qu’il a tenue le 11 février au siège de l’Amicale des anciens élèves du cycle supérieur de l’ENA. Organisée par l’Association des études internationales (AEI) en partenariat avec l’Association tunisienne des anciens ambassadeurs et consuls généraux (ATAACG), la conférence a été en particulier pour l’amiral l’occasion de dresser un état des lieux exhaustif, mais dans une perspective qu’il connaît bien : celle de la sécurité et de la géopolitique.

Répercussions alarmantes

Pour l’amiral Akrout, outre les répercussions importantes du conflit libyen sur la situation socioéconomique tunisienne (si l’économie tunisienne est en berne depuis 2011, c’est notamment en raison de la perte du marché libyen qui représentait un débouché de choix pour les entreprises tunisiennes), la Tunisie risque surtout, à terme, de se voir céder sa place de partenaire commercial privilégié de la Libye au profit de pays comme la Turquie. La présence d’Ankara se fait ainsi de plus en plus prégnante en raison notamment du « développement du transport maritime entre Istanbul et Misrata », a indiqué Kamel Akrout, rappelant que deux bateaux par semaine et des vols quotidiens assuraient les échanges, commerciaux notamment, entre les deux pays.

Les répercussions sociales ne sont pas moins alarmantes : 1,5 million de Libyens sont aujourd’hui installés en Tunisie, ce qui représente 15 % de la population tunisienne, dont tout un pan faisait déjà face à un chômage de masse avant 2011. Par ailleurs, la migration clandestine favorisée par le chaos libyen constitue aujourd’hui un phénomène d’une ampleur inédite. Car « les 6200 km de frontière entre nos deux pays, qui ne peuvent être absolument étanches sur une zone aussi vaste sans que les infrastructures soient disponibles, ne peuvent qu’aggraver la situation », a-t-il alerté.

Mais ce sont les retombées sécuritaires qui ont le plus lourdement impacté la Tunisie. « Les attaques terroristes majeures que nous avons encaissées, a-t-il dit, celles de Sousse ou de Ben Guerdane, ont toutes été planifiées en Libye par des terroristes entraînés en Libye. Ce pays s’est ainsi érigé en foyer terroriste, surtout depuis l’opération Serval et le regroupement de terroristes en groupes armés organisés, opérant parfois des replis tactiques dans le sud libyen livré à l’anarchie, comme c’est par exemple le cas du groupe de Mokhtar Bel Mokhtar. » Enfin, des conséquences sur les comptes publics sont également à souligner : l’Etat tunisien met en œuvre des investissements massifs pour jouer son rôle de protecteur de migrants secourus en mer, en particulier dans les zones dites de « search & rescue », notamment par l’acquisition de patrouilleurs et de navires de surveillance, comme les OPV, « sur les frais du contribuable tunisien ».

Plusieurs forces en présence sur le terrain

Rappelant la longue liste des acteurs présents directement ou indirectement dans la guerre civile libyenne, Kamel Akrout a fait que remarquer que celui qui mène le Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par les Nations unies, Fayez al-Sarraj, a « laissé passer plusieurs opportunités qui lui auraient permis d’avancer vers un véritable processus de résolution du conflit ». Cette « personnalité politiquement passive, à la limite de la naïveté », est pourtant soutenue, a-t-il rappelé, par des géants de la région, comme la Turquie ou le Qatar. De son côté, le maréchal Haftar, chef de l’armée nationale libyenne, « a instauré un rapport de force visant à faire de lui une personnalité incontournable pour tout règlement du conflit ». Pour lui, le maréchal, qui tient à devenir l’homme fort de toute la Libye et non plus seulement de l’Est du pays, est en train de s’enfermer dans une vision étriquée du conflit, bien qu’il contrôle aujourd’hui une large partie du territoire libyen. Il est soutenu en cela, politiquement et militairement, par l’axe formé des Emirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et de l’Egypte, mais également par la Russie, via les mercenaires du groupe Wagner.

Quant aux Etats occidentaux, qui se préoccupent en premier lieu de la préservation de leurs intérêts nationaux, ils ont été contraints de tenir compte du rapport de force en présence, le maréchal Khalifa Haftar contrôlant actuellement environ 80 % du territoire libyen. Ainsi la France a-t-elle été accusée de soutenir M. Haftar. Inquiète de la prolifération des organisations armées terroristes et de ses conséquences dans la région, la France a ainsi envoyé en Libye des forces spéciales aux côtés des forces du maréchal, notamment lors de la bataille de Benghazi. La France avait néanmoins pris le leadership sur la question libyenne en 2017, rappelle M. Akrout. En effet, en juillet 2017, c’est Paris qui a organisé une rencontre entre le maréchal Haftar et Fayez al-Sarraj dans le but de faire avancer le processus de réconciliation alors en berne. Mais depuis, l’Elysée « a commencé à afficher un positionnement contradictoire, apportant à la fois un soutien à Haftar, pour protéger notamment les champs pétroliers exploités par les entreprises françaises et se trouvant dans la zone sous domination du maréchal, et au gouvernement d’al-Sarraj, soutenu par la communauté internationale »… L’Italie soutient également Sarraj mais se trouve dans une position d’impuissance à véritablement peser sur le processus politique de réconciliation. « Les Etats-Unis, eux, brillent par leur absence, laissant la voie libre à la Russie pour consolider son hégémonie sur la région ». L’absence des Américains profite également aux puissances régionales. Parmi celles-ci, l’Algérie, qui se réaffirme comme un acteur important sur le plan régional, surtout suite aux élections organisées fin 2019, pouvant peser sur la redéfinition des conditions de négociation relatives au processus de paix.

Pas d’avancées majeures depuis la conférence de Berlin

La conférence de Berlin, tenue les 19 et 20 janvier 2020 sous l’égide des Nations unies, en présence de l’Union africaine et d’une dizaine de pays, s’était déroulée alors que le maréchal Haftar avait refusé de signer un accord de cessez-le-feu qui avait été accepté par le GNA. Qu’en a-t-il donc été de cet événement présenté comme une étape majeure censée faire advenir les prémices d’un processus de paix ? « Les puissances réunies lors de la conférence de Berlin se sont engagées à respecter l’embargo qu’elles avaient elles-mêmes violé par le passé, à ne plus interférer dans le conflit libyen et à renforcer la trêve et le cessez-le-feu avec l’appui de Poutine et d’Erdogan », a-t-il rappelé, soulignant l’influence de plus en plus prépondérante qu’exercent Ankara et Moscou en Libye. La création d’un mécanisme de suivi du conflit, avec notamment l’organisation d’une conférence sur la sécurité qui se tient actuellement à Munich, est en revanche une bonne nouvelle. La réunion de Munich a notamment été l’occasion de discuter de la question de la livraison des armes ainsi que de la nécessité de respecter l’embargo et de parvenir à une cessation des hostilités. Ce comité international chargé d’appliquer les accords de Berlin doit d’ailleurs se réunir mensuellement sous la direction des Nations unies et d’une co-présidence tournante, actuellement assurée par l’Allemagne.

Mais, sur le fond, la conférence de Berlin « n’aura permis aucune avancée concrète sur le plan politique », regrette Kamel Akrout. Pour lui, personne ne croit vraiment à la possibilité que le cessez-le-feu instauré le 12 janvier puisse être respecté. Car depuis cette date, des combats ont lieu régulièrement autour de Tripoli et les armes continuent d’affluer vers la Libye. Ainsi, en mai 2019, sous l’œil des caméras, « 58 véhicules blindés anti-mines en provenance de Turquie ont fait leur entrée dans le port de Tripoli », comme le rappelle RFI. De son côté, le GNA se fait régulièrement livrer des drones turcs qui lui parviennent par le port de Misrata. Le pays, qui comprend des dizaines de groupes armés, cristallise ainsi les incertitudes en ce qui concerne la dissolution des milices et l’unification des forces sécuritaires et militaires. Enfin, les deux principaux protagonistes du conflit ne se sont pas réunis à Berlin. Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar n’ont pas non plus pris part aux négociations qui se sont tenues lors de cette conférence.

Enjeux énergétiques

Par ailleurs, des pays comme la Grèce, Chypre et Israël « auraient bien apprécié » faire partie de la table des négociations de la conférence de Berlin. Ces pays sont de nouveaux acteurs clé en matière d’exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale. Tout comme l’Egypte, qui devrait s’affirmer comme un hub gazier majeur dans la région, et qui s’est lancée dans la négociation d’accords de coopération avec l’Etat hébreu pour conclure des contrats gaziers. « Le 2 janvier, Israël, la Grèce et Chypre ont conclu un accord sur le projet de gazoduc East Med qui permettrait d’approvisionner l’Europe. Ce projet était menacé par la conclusion le 27 novembre d’un accord entre la Turquie et le GNA libyen qui redéfinit les frontières maritimes turco-libyennes et garantit à Ankara des droits dans le projet East Med », a-t-il précisé. Ainsi, la Turquie « s’offre des droits sur la zone » par laquelle devrait passer le gazoduc : le gaz ne saurait être exporté sans son consentement, et Ankara pourrait demander « au moins une part des revenus du gaz ». Cette coopération turco-libyenne vient ainsi s’opposer, voire menacer les accords entre les Egyptiens, les Chypriotes, les Grecs et les Israéliens. Ces alliances complexes qui se heurtent les unes aux autres expliquent en partie l’internationalisation du conflit et la recrudescence des rivalités régionales, celles-ci étant en outre fortement liées à la récente découverte de gisements gaziers en Médirranée orientale.

La crise libyenne est aussi une crise tunisienne

La Tunisie n’est pas sans être impliquée dans cette reconfiguration géopolitique : elle « a un problème avec Malte », dit M. Akrout. Car « notre plateau continental, dont la délimitation avait été fixée avec l’Italie en 1970, attise les convoitises de Malte, poussée par l’Italie à en rediscuter le partage, la zone réclamée par les Maltais étant riche en gaz naturel, a-t-il fait remarquer. Le partage du plateau continental entre la Libye et la Turquie nous concerne donc directement. »

Autre défi pour la Tunisie : mettre plus en avant et faire reconnaître aux Européens « le rôle de police » qu’elle s’efforce d’assurer au profit des Occidentaux pour ce qui concerne les efforts coûteux mis en place pour la gestion de la migration clandestine. Un enjeu d’autant plus important que « la Tunisie ne dispose pas de suffisamment d’infrastructures pour assurer aux migrants des conditions de vie décentes » et que les Etats africains ne « coopèrent pas avec la Tunisie pour organiser le retour des migrants et leur réintégration dans leurs pays d’origine ».

Surtout, en cas de basculement de la Libye dans une guerre civile généralisée, nous subirons un vaste mouvement de réfugiés autrement plus important vers le territoire tunisien, soutient-il. Kamel Akrout pointe également le possible « soutien que peuvent apporter les divers groupes terroristes basés en Libye aux mouvements radicaux tunisiens ». Enfin, une détérioration supplémentaire de la situation pourrait « mener à une fermeture des frontières, ce qui affecterait considérablement les régions frontalières tunisiennes déjà fortement précarisées », a-t-il encore dit.

N.B.

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