Amnesty International demande la fin des poursuites contre Emna Chargui

L’ONG de défense des droits humains Amnesty International demande aux autorités tunisiennes de suspendre les poursuites initiées à l’encontre d’Emna Chargui pour avoir partagé un article satirique sur les médias sociaux. L’article, qu’elle a partagé sur son compte Facebook, a été jugé par certaines personnes comme une offense à l’islam.

Depuis qu’elle a publié son texte humoristique sur Facebook, Emna Chargui, 27 ans, a reçu des messages haineux comportant des menaces de mort ou de viol. « Mais les autorités n’ont pris aucune mesure pour la protéger ou enquêter sur ces menaces », a souligné l’organisation de défense des droits de l’homme. « La poursuite d’Emna est une autre illustration de la manière dont, malgré les progrès démocratiques de la Tunisie, les autorités continuent d’utiliser le droit répressif pour saper la liberté d’expression », a déclaré Amna Guellali, directrice adjointe pour l’Afrique du Nord à Amnesty International.

La liberté d’expression : un acquis menacé

« Il est inacceptable qu’une personne soit condamnée à une peine de prison pouvant aller jusqu’à trois ans simplement pour avoir partagé un message satirique sur Facebook », a-t-elle ajouté. Guellali estime en outre qu’un tel procès envoie un message inquiétant à la population qui indique que toute personne qui ose exprimer une opinion controversée sur les réseaux sociaux risque d’être punie. « Nous demandons aux autorités de mettre immédiatement fin à ses poursuites et d’enquêter sur les menaces de mort et de viol inquiétantes qu’elle reçoit. »

قالت منظمة العفو الدولية اليوم، قبل محاكمة آمنة الشرقي التي من المقرر إجراؤها في 28 ماي، إنه يجب على السلطات التونسية…

Publiée par Amnesty International Tunisia sur Mercredi 27 mai 2020

Le 2 mai, Emna Chargui, 27 ans, avait partagé une photo sur Facebook contenant un texte humoristique qui imite le format des versets coraniques sur la pandémie de COVID-19. La publication, qui indique notamment que le virus est provenu de Chine et qu’il faut se laver les mains, a suscité une forte réaction de la part de certaines personnes sur les réseaux sociaux qui l’ont trouvé offensant, appelant à ce que la jeune femme soit « punie ».

Le 4 mai, Emna a été convoquée par la police judiciaire qui l’a interrogée en présence de son avocat. Le lendemain, elle a été entendue dans le bureau du procureur par sept enquêteurs, selon l’ONG Human Rights Watch (HRW). L’un d’entre eux lui aurait expliqué qu’il « n’y a pas de liberté d’expression quand on touche à la religion ». Le 6 mai, elle a comparu devant le parquet qui n’a pas autorisé son avocat à l’accompagner. L’interrogatoire qu’elle a subi contenait notamment des questions liées à ses convictions religieuses. L’une des personnes qui l’ont interrogée lui aurait même demandé si elle avait consulté un psychothérapeute, suggérant qu’elle pourrait être mentalement perturbée. Selon les termes du décret-loi sur la liberté de la presse, la jeune femme est passible d’un an à trois ans de prison ainsi que d’une amende de 1000 à 2000 dinars.

Plusieurs associations apportent leur soutien à Emna Chargui

Le 6 mai, le procureur du tribunal de première instance de Tunis l’a inculpée d' »atteinte au sacré », d’« incitation à la haine contre la religion par des moyens hostiles » et d’« infraction à des religions autorisées » sur la base des articles 52 et 53 du décret-loi n° 115-2011 sur la liberté de la presse.

Mais, comme l’indique Amnesty International, le droit garanti à la liberté d’expression peut s’étendre à l’expression d’opinions que certains pourraient considérer comme choquantes ou offensantes. « Le gouvernement tunisien doit modifier ses lois afin qu’elles respectent les droits humains et cesser de poursuivre les gens pour leur expression pacifique », a ajouté Amna Guellali.

Plusieurs organisations tunisiennes des droits de l’homme, dont la Ligue tunisienne des droits de l’homme, le Comité supérieur des droits de l’homme et des libertés fondamentales, l’ATFD ou encore l’AFTURD ont exprimé leur soutien à la blogueuse Emna Chargui et dénoncé le « harcèlement judiciaire » auquel elle s’est retrouvée subitement confrontée. Elles ont également exprimé, dans une déclaration commune, leur rejet de toute tentative de restreindre les libertés garanties par la Constitution et dénoncé les poursuites pénales déclenchées « abusivement contre elle à propos de l’aberrante affaire de la ‘sourate Corona' ». Ce réseau associatif déplore également les insultes, intimidations et menaces proférées contre elle sur les réseaux sociaux.

« Un rire qui fait pleurer »

La procédure engagée par le ministère public est « d’autant plus contestable » que l’article 102 de la Constitution du 27 janvier 2014 fait de la magistrature un « pouvoir indépendant qui garantit […] la suprématie de la Constitution […] et la protection des droits et des libertés », et que « le ministère public fait partie de la justice judiciaire » (article 115), pointent les organisations signataires du texte de soutien à Mme Chargui. La justice, quant à elle, se base sur l’article 6 de la Constitution selon lequel « l’Etat s’engage à […] protéger le sacré et empêcher qu’on y porte atteinte ». Mais dans le même temps, elle dispose que « l’Etat protège la religion, garantit la liberté de croyance, de conscience ». L’article « illustre à lui seul les contradictions et les ambivalences de la nouvelle Constitution tunisienne », estime HRW. Enfin, les organisations de défense des droits de l’homme estiment que les pratiques judiciaires qui visent la jeune internaute sont contraires aux dispositions des traités relatifs aux droits humains ratifiés par la Tunisie, dont notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dans son article 19.

Certains représentants de la société civile ont exprimé leur inquiétude que l’attitude des autorités, face à cette « blague » qui a mal tourné, ne dissimule en réalité leur intention de faire « taire les gens ». « La convocation par la police d’une citoyenne tunisienne, pour un texte qui utilise le style du Coran, fait vraiment rire », a ainsi déclaré à l’AFP l’islamologue Olfa Youssef. Et d’ajouter : « Mais c’est un rire qui fait pleurer. » « Le seul acquis de la révolution est la liberté d’expression, ce genre d’affaires n’est donc pas acceptable, et c’est une perte de temps pour la justice », a pour sa part réagi auprès de l’AFP la militante Saïda Garrach, ancienne porte-parole de la présidence de la République.

Des libertés transformées en délits

Enfin, le réseau associatif regrette les « manœuvres d’intimidation » qui ciblent les personnes en les convoquant par des représentants des autorités judiciaire et policière, et le fait qu’elles soient systématiquement traduites devant les tribunaux dans le but de les punir simplement de leur « audace à exercer l’une des libertés individuelles reconnues [mais] transformées paradoxalement en délits ». Surtout, leur mise en comparution devant les tribunaux pour s’être simplement pacifiquement exprimés engendre la peur parmi les Tunisiens et les Tunisiennes de et peut ainsi « les décourager d’exercer leurs libertés individuelles, en particulier la liberté d’expression ».

La justice tunisienne a décidé jeudi de reporter l’audience de l’internaute mais sans fixer de date. Emna Charki, s’est présentée libre devant la Cour correctionnelle du tribunal de première instance de Tunis mais son dossier n’a pas été ouvert, a indiqué à l’AFP son avocate Inès Trabelsi.

N.B.

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