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Anne-Clémentine Larroque : « Plus les sociétés deviennent islamistes, plus les individus rompent avec la religion »

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La chercheuse et maître de conférence en relations internationales à Science Po Paris, Anne-Clémentine Larroque, évoque dans un ouvrage paru en janvier 2018 la sécularisation des partis islamistes arrivés au pouvoir en Tunisie, en Egypte et au Maroc depuis les Printemps arabes de 2011.

Une analyse de terrain exhaustive

Dans un ouvrage très documenté paru en janvier 2018 et intitulé « L’islamisme au pouvoir », la chercheuse estime qu’en plus de la nécessité d’appréhender les logiques de fonctionnement et de structuration auxquelles obéissent ces partis politiques se réclamant de l’islam, il est aujourd’hui devenu essentiel de faire la distinction entre islam politique et militantisme d’essence jihadiste, deux visages distincts opérant au sein du large spectre de l’islam politique et dont les représentants (des Frères musulmans aux organisations jihadistes) sont tous qualifiés d’islamistes. Si les médias et certains analystes voient dans la motivation des partis islamistes de se hisser au pouvoir la même visée politique que celle revendiquée par les jihadistes, à savoir l’instauration d’un califat islamique mondial, la réalité est selon elle plus complexe et doit être dégagée des simplifications découlant de la binarité du traitement médiatique de ces questions. Son analyse prouve également que l’exercice du pouvoir par les partis islamistes tunisien, marocain et égyptien a eu de fortes conséquences sur les rapports que ces derniers entretiennent avec les groupes islamistes ultra-radicaux et qu’il a surtout eu pour conséquence d’opérer une relative sécularisation au sein de leurs instances de décision.

En Tunisie, la jeune chercheuse a étudié, en se basant sur des entretiens menés avec différents acteurs politiques et de la société civile, les conséquences de l’exercice du pouvoir par Ennahdha qui s’est étalé de 2011 à 2014 au sein du gouvernement d’union nationale et à l’issue duquel ce mouvement s’est redéfini comme étant un parti de musulmans démocrates. Elle a également examiné le parcours du parti égyptien émanant des Frères musulmans, le Parti de la liberté et de la justice (PJL), qui a remporté les législatives de 2012 avant de se voir destitué par l’armée un an plus tard. Enfin, la spécialiste raconte dans son ouvrage l’expérience du Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc, qui a lui aussi remporté les législatives de 2011 dans le royaume chérifien dirigé par le « Commandeur des croyants » avec lequel les islamistes ont dû composer. Tous ces partis partagent donc un point commun selon Mme Larroque : ils ont été menés à travers leur ascension au sommet de l’Etat vers une relative sécularisation et, par là même, une rupture avec leur aile extrémiste.

L’expérience du pouvoir divise les mouvements islamistes et mène à la sécularisation

Ainsi, en Tunisie, Ennahdha a fait le choix de couper les ponts avec les jihadistes d’Ansar al-Charia en 2013. « Par conséquent, le parti s’est coupé de son électorat jeune qui recherchait justement la transgression des salafo-jihadistes et un idéal d’absolu. [Car] l’exercice du pouvoir crée effectivement des divisions au sein des partis islamistes, des ruptures parfois définitives », explique la chercheuse dans une interview accordée à « Libération » le 8 juillet. Pour elle, les islamistes ont vécu deux phases, le passage de la prédication à la politique, puis de l’opposition au pouvoir. Ce sont les deux phases de leur sécularisation. « C’est notamment le cas pour Ennahdha en Tunisie et le PJD au Maroc. Ainsi, la nouvelle Constitution tunisienne, élaborée entre autres avec Ennahdha, proclame la liberté de conscience. Et dans le sud de la Tunisie, certains islamistes se réclament aussi de l’ancien chef d’Etat, Moncef Marzouki, ancien militant des droits de l’homme et représentant de la gauche laïque, analyse-t-elle. Au Maroc, nous constatons aussi les prémices d’une sécularisation. Le roi et son entourage ont bien conscience que la société marocaine est en train de changer très rapidement. Il y a de plus en plus de porosités avec le monde occidental. Des femmes commencent à se dévoiler. Ce changement est accompagné de façon discrète par le pouvoir. Par pragmatisme, mais aussi par intérêt, car il est promoteur de partenariats avec l’Union européenne. »

En s’appuyant sur les travaux de l’islamologue Adrien Candiard, la chercheuse explique à quel point toute islamisation de la société s’accompagne forcément d’une sécularisation : « Plus les sociétés deviennent islamistes, plus les individus, surtout les jeunes, rompent avec la religion et décident de ne plus pratiquer l’islam. C’est le cas en Egypte, beaucoup de jeunes gens s’éloignent de l’islam face à une salafisation qui vient du Moyen-Orient, et surtout d’Arabie Saoudite. »

Paradoxes internes à la sécularisation

Mais malgré le processus de sécularisation et de démocratisation à l’œuvre, même au sein des partis traditionnellement islamistes, la Tunisie reste le pays pourvoyeur du plus gros contingent de jihadistes sur les terrains de conflits libyen, syrien et irakien. Comment expliquer ce paradoxe ?

« C’est l’effet balancier inverse de celui décrit par Adrien Candiard : en sécularisant, on islamise en même temps. C’est aussi la preuve qu’un dialogue se libère en Tunisie. C’est bien le signe d’une démocratisation en cours. Tous les extrêmes peuvent s’exprimer, et c’est toujours mieux de les laisser parler plutôt que de tenter de les étouffer. Ce dialogue ouvert ne peut être que cathartique. Ces oppositions ont lieu au sein même d’Ennahdha. Des gens qui sont aux antipodes les uns des autres échangent, même si c’est de façon conflictuelle. Ces discours a priori incompatibles ont eu des effets très sains sur l’évolution des mentalités », affirme Anne-Clémentine Larroque dans la même interview.

Mais la crise identitaire et sociale qui pèse sur les jeunes Tunisiens tentés d’aller grossir les rangs des organisations jihadistes a aussi des origines socio-économiques. « Les réformes économiques et sociales qui étaient attendues ne se sont pas faites. Les progrès concernant les libertés existent mais ceux concernant la dignité, surtout socio-économique, ont été oubliés. Entre 2011 et 2017, les conditions de vie des Tunisiens se sont globalement détériorées, la dette publique est passée de 40% du PIB à 70%. D’où la relance de nouveaux mouvements de contestation qui risquent d’être plus extrêmes que ceux de 2011 », alerte la spécialiste.

Les dangers de la politique répressive égyptienne contre les Frères musulmans

Parce que l’Egypte n’a pas su donner leur place aux islamistes des Frères musulmans au sein des institutions élues, elle risque fort de rater « l’expérience cathartique » menée en Tunisie et d’opérer un retour en arrière avec Al-Sissi, renouvelant peut-être par la même occasion l’expérience dramatique des années noires vécues en Algérie après l’interdiction du FIS. La chercheuse y voit un risque d’échec de la « libéralisation de la conscience politique ».

« Sissi ne fait que donner du grain à moudre aux plus extrémistes, ou à ceux qui pensent que l’islamisme politique est la solution. Même s’ils ont été déçus par Morsi. Mais la révolution a été arrêtée, suspendue, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe plus. Aujourd’hui, des gens continuent de s’organiser dans des quartiers populaires du Caire. Certes, les Frères musulmans se sont massivement exilés en Turquie, et un peu au Qatar. Mais en favorisant une clandestinité du mouvement, Sissi favorise aussi une plus grande radicalité, prévient-elle. Plus il y a de répression et de diabolisation, plus le mythe, le fantasme des Frères musulmans, reste intact. »

 

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