Après la désignation de son nouveau Secrétaire Général : l’Organisation...

Après la désignation de son nouveau Secrétaire Général : l’Organisation des Nations Unies est-elle à la veille d’un nouveau départ ?

0
PARTAGER

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant de Tunisie auprès de l’ONU

L’Organisation des Nations Unies vient de procéder à la désignation de la personnalité qui aura la lourde tâche, à partir du 1er Janvier 2017, de diriger son Secrétariat Général. Il s’agit de M. António GUTERRES, de nationalité portugaise. Le rédacteur des lignes qui vont suivre s’est abstenu de commenter les longues discussions qui ont eu lieu au sein du Conseil de Sécurité avant cette désignation et a préféré attendre que l’Assemblée Générale de l’Organisation donne-ce jeudi 13 octobre 2016-par acclamation son accord. En effet, il importe de rappeler que le choix du Secrétaire Général de l’ONU est l’affaire de l’ensemble des 193 membres de l’Organisation, car il déterminera l’avenir de la Communauté Internationale pour les cinq et probablement les dix prochaines années.
La Charte des Nations Unies a certes donné aux quinze membres du Conseil de Sécurité, en particulier aux « cinq permanents »la responsabilité, parfois abusivement utilisée, d’effectuer la sélection initiale, mais l’Assemblée garde celle de rendre ou non cette sélection effective. Le dialogue que l’Assemblée a eu cette année avec l’ensemble des dix candidats avant le début du processus de sélection a confirmé le souci de la « majorité silencieuse » de s’assurer que le personnage qui serait finalement choisi réponde aux conditions minimales de probité, d’équité, de courage et de compétence.
Dans une opinion parue dans ce même espace en date du 24 juin 2016, intitulée « Election du nouveau Secrétaire Général de l’ONU : Cela nous concerne aussi » l’auteur de ces lignes a eu l’occasion d’attirer l’attention sur l’importance de cette élection pour les pays arabes, y compris la Tunisie, et pour l’ensemble des pays de petites et moyennes dimensions et ce compte tenu des conditions particulières par lesquelles le monde passe actuellement. Il a appelé ces pays à suivre de près les tractations qui avaient déjà commencé à ce sujet afin d’essayer de les influencer un tant soit peu dans le sens de leur intérêt de voir l’Organisation internationale accorder à leurs préoccupations l’importance qu’elles méritent et de ne plus se laisser guider par les seules préoccupations des plus puissants de ce monde.
Les pays de la « majorité silencieuse », en particulier les pays arabes, y compris la Tunisie, ont-ils pesé sur les discussions et ont ils réussi à se faire entendre ? En tout état de cause, le choix de M.GUTERRES laisse présager un nouveau départ pour l’Organisation, à condition que ces pays fassent preuve de vigilance pour éviter toute déviation qui risque de faire durer la situation d’incertitude porteuse de tous les dangers que l’Organisation et le monde vivent actuellement.
M. António GUTERRES, satisfaisant à la condition de la répartition géographique équitable qui donnait la préférence cette année à un candidat européen, a du rivaliser avec des candidats de l’Europe de l’Est qui considérait de son droit d’obtenir ce poste pour la première fois de l’histoire, ainsi qu’avec un certain nombre de candidatures féminines motivées par à un souhait largement partagé de voir enfin une femme accéder à ce prestigieux poste. Le choix qui s’est finalement porté sur l’ancien Premier Ministre portugais et Haut Commissaire des Nations Unies pour le Réfugiés, peut être vu comme une reconnaissance de son expérience personnelle et des efforts qu’il a déployés pour venir en aide aux plus faibles dans les zones de conflit. C’est également un hommage à un pays de dimensions moyennes, qui, après avoir mené sa «révolution des œillets »contre la dictature salazariste ,s’est engagé dans une transition démocratique et une transformation économique réussies ainsi qu’une politique étrangère sage et équilibrée , un pays qui est aujourd’hui arrimé à l’Union Européenne mais qui n’a jamais tourné le dos aux pays défavorisés dont il était naguère proche.
La présélection de M.GUTERRES par le Conseil de Sécurité a été suivie d’une série de réactions : Les Ambassadeurs des membres du Conseil de Sécurité ont trouvé le temps entre deux tours d’âpres discussions et de disputes au sujet de la Syrie pour prendre une photo de groupe et se féliciter de « leur » succès sans, bien sûr, parler des concessions qu’ils ont pu tenter de soutirer au nouveau premier responsable international avant de lui donner leur aval, notamment s’agissant des nominations aux postes de secrétaires généraux adjoints et autres hautes fonctions .Rares sont les pays du Sud qui ont réagi comme il se doit à cet évènement. Il est cependant heureux de voir que notre Ministre des Affaires Etrangères a fait paraitre un communiqué informant l’opinion publique qu’ au cours d’un entretien téléphonique il a félicité M.GUTERRES ,en saluant sa « grande expérience »,tout en l’assurant de « son soutien » et lui exprimant la volonté de la Tunisie de coopérer avec lui « afin d’atteindre les nobles objectifs de l’ONU, parmi lesquels la paix, la croissance et le développement durable ».
Quelles que soient les intentions des uns et de l’autre tout au long et à la suite du processus de sélection, il faut aujourd’hui prendre toute la mesure de l’évènement :
• Le Secrétaire Général de l’ONU a d’abord un rôle de gestion de la machine administrative et opérationnelle de l’Organisation, machine dont le Secrétaire Général sortant a essayé d’améliorer le rendement par des mesures empruntées au secteur privé , mais en faisant perdre à la fonction publique internationale sa spécificité, en augmentant sa précarité et en la rendant plus soumise que jamais aux influences nationales .Il importe de s’assurer que le nouveau Secrétaire Général redonne à la fonction publique internationale sa renommée d’antan , sa confiance en elle-même et la confiance des Etats membres en elle ,afin qu’elle soit capable d’attirer et de maintenir les meilleures compétences en tenant compte d’une répartition géographique aussi équitable que possible. Ceci doit être également vrai pour les premiers postes de responsabilité dits « politiques »qui doivent répondre aux exigences d’égalité entre les différentes régions du monde, surtout celles qui connaissent des difficultés particulières. Les pays arabes et africains, y compris la Tunisie, ont le droit de revendiquer une représentation à la mesure de leur poids numérique, démographique et économique et des enjeux qu’ils connaissent.
• Le Secrétaire Général est également le « chef de file »du Système des Nations Unies avec la multitude d’agences et programmes appartenant à la famille internationale qu’il doit savoir orienter dans le sens des intérêts globaux de la Communauté des nations sans dédoublement des efforts et sans gaspillages des moyens disponibles. Mais pour réussir dans ce domaine, il est appelé à maintenir sa propre organisation dans les meilleures conditions de travail en introduisant rapidement les améliorations nécessaires. Or, ceci n’a pas été toujours le cas comme l’atteste l’échec de toutes les tentatives menées depuis plus d’une vingtaine d’années à réformer le Conseil de Sécurité pour y apporter les modifications que la situation actuelle du monde exige. Cet Organe, ayant la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationale, reste sclérosé dans son fonctionnement, déséquilibré dans sa composition et donc incapable de faire face aux nombreux défis politiques et sécuritaires auxquels le monde est confronté. Apparemment conscient de l’incapacité d’améliorer la situation au Conseil de Sécurité et dans d’autres Organes, le Secrétaire Général sortant propose à son successeur de « créer un Groupe d’experts de haut niveau pour trouver des solutions pratiques pour améliorer le processus de décisions ».Est –ce suffisant ? Il faut surtout de la volonté politique du Secrétaire Général et des Etats membres, tous les Etats membres.
• Le Secrétaire Général a aussi un rôle politique éminent qu’il peut choisir de mettre en exergue (comme ce fut le cas pour le suédois Dag Hammarskjöld) ou de minimiser (comme l’ont fait plusieurs Secrétaires Généraux après lui) préférant céder sur ce plan aux exigences des plus puissants. Le monde multipolaire d’aujourd’hui a besoin d’un leadership mondial déterminé et efficace qui ne peut être que celui de l’Organisation des Nations Unies et de son Secrétaire Général qui sont appelés à donner des orientations claires quant aux priorités et aux moyens de les atteindre. Les priorités doivent être celles des plus forts comme des moins forts et les moyens doivent être ceux de la paix et de la solidarité plutôt que l’arrogance et l’agression. Maintenant que l’Accord de Paris sur le Climat est sur le point d’entrer en vigueur, cessons par exemple de braquer l’attention du Système des Nations Unies et de la communauté internationale sur ce problème. Maintenant que la non prolifération nucléaire devient une donnée du monde contemporain, sauf dans quelques cas isolés que l’AIEA suit sans relâche, adressons nous plutôt à la prolifération des Kalachnikov. Occupons nous de questions plus proches des préoccupations actuelles du monde, surtout sa partie défavorisée et celle dont l’unité et l’existence même sont en danger : La lutte contre la pauvreté et en faveur du développement durable, l’élimination du terrorisme et de l’intolérance, le rétablissement de la paix et de la concorde dans les zones en conflit par le dialogue et non l’intervention étrangère, doivent redevenir les maîtres-mots de l’action internationale. A cause de son hésitation et des politiques erronées suivies par certains, la communauté internationale a perdu plusieurs années, voire plusieurs décennies, pour traiter efficacement ces problèmes, alors que les crises se multipliaient avec leur train de souffrances que l’on connait.
Le nouveau Secrétaire Général, pour avoir observé et traité avec humanité la souffrance et ce pendant dix ans en sa qualité de Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés, est particulièrement bien placé pour en mesurer les effets dévastateurs sur la vie des individus et des Nations. Pour avoir dirigé pendant plus de six ans une administration publique nationale, en qualité de Premier Ministre de son pays d’origine, et plus tard une administration internationale en tant que premier responsable du HCR, il pourrait évaluer correctement les besoins d’une fonction publique internationale compétente, motivée et au dessus de tous soupçons. Il pourrait par la même occasion avoir la capacité de pousser pour des réformes courageuses qui briseraient les tabous et iraient contre la volonté des plus puissants de maintenir le statuquo et préserver leurs avantages. Enfin, ayant été pendant plus de cinq ans Président d’une puissante entité politique multilatérale, « l’Internationale Socialiste », il pourrait avoir la compétence nécessaire pour négocier des rapports de coopération et de partenariat efficaces avec les autre organisations du Système des Nations Unies ainsi qu’avec les organisations régionales, dans le cadre de la complémentarité et le souci du bien commun.
En conséquence, il est permis de considérer qu’avec M. Antonio GUTTERES, réputé pour être un homme d’action, l’ONU est effectivement à la veille d’un nouveau départ, pourvu qu’il sache préserver son autonomie d’action et utilise les larges prérogatives que la Charte lui confère sans permettre aux centres du pouvoir international de guider son action comme elles ont souvent tendance à le faire. Certes, après sa confirmation par l’Assemblée Générale M.GUTERRES a préféré indiquer qu’il accueillait ce choix avec «humilité », mais il n’a pas oublié d’ajouter qu’il le faisait également avec « un profond sens des responsabilités ». Tout en reconnaissant les « limites » contraignant le Secrétaire Général, il s’est dit pleinement conscient des défis auxquels l’ONU est confrontée et a affirmé son attachement aux valeurs qu’elle défend : la paix, la justice, la dignité humaine, la tolérance et la solidarité, en mettant l’accent sur la diversité « sous toutes ses formes » qui caractérise le monde d’aujourd’hui et qui « peut le rassembler plutôt que le séparer ».
La Tunisie pourrait trouver en cet homme de convictions et d’action, ressortissant d’un pays ami dont le parcours contemporain est si proche du sien, un soutien à ses efforts d’achever sa transition démocratique et économique dans les meilleures conditions possibles. Les affinités méditerranéennes et les nombreuses occasions qui se sont offertes aux responsables tunisiens d’hier et d’aujourd’hui pour travailler avec lui dans une parfaite entente (la dernière fois dans la maitrise sur le territoire tunisien des conséquences des évènements en Libye de 2011-2012 sur la population civile libyenne et les réfugiés) devraient permettre d’entretenir avec le nouveau Secrétaire Général des relations solides de coopération.
Ali HACHANI

Pas de commentaires

Laisser un Commentaire