dû démocratique
Umit Bektas/REUTERS

« Au Soudan comme en Algérie, les gens sont dans la rue pour réclamer leur dû démocratique »

Le politiste Jean-François Bayart décrypte dans les colonnes du Monde le mouvement des « printemps » algérien et soudanais ainsi que la crise sahélienne à la lumière de l’histoire du continent. Pour lui, les peuples africains ne cessent, malgré de multiples obstacles, de tenir bon pour réclamer leur « dû démocratique ».

Politiste spécialiste de politique comparée, Jean-François Bayart est un analyste des systèmes politiques, de l’Iran à la Turquie et, surtout, en Afrique. Le chercheur étudie les sociétés africaines « à la lumière de l’histoire précoloniale pour les analyser dans le présent, en prenant soin de se débarrasser des clichés qui polluent la pensée », explique ainsi le journal français Le Monde.

Dans une interview donnée au quotidien français, M. Bayart estime que les mutations actuellement à l’œuvre sont « impressionnantes ». Pour lui, « les mobilisations populaires n’ont fait que confirmer la richesse de la vie politique en Afrique et la force des attentes démocratiques ». Contrairement à ce que prétendent souvent les Occidentaux, « qui postulent l’inadaptation du multipartisme à la ‘culture africaine’, ou l’attachement des Arabes au culte du raïs (chef), les exemples de l’Algérie et du Soudan viennent, une fois encore, montrer le contraire ». « Nonobstant les accusations d’instrumentalisation par l’étranger et la répression, les manifestants tiennent bon. Les gens sont dans la rue pour réclamer leur dû démocratique », estime-t-il.

Les mouvements sociaux sont inscrits dans l’histoire

De manière générale, les « printemps arabes » de 2011 se sont inscrits dans la continuité de grèves ou d’émeutes antérieures. C’est le cas de la Tunisie, où « le début de la fin » du régime de Ben Ali « a commencé en janvier 2008 avec la grande grève du bassin minier de Gafsa ».

Il en va de même en Afrique subsaharienne. « Toute la décennie 1950 a été marquée par de fortes mobilisations sociales et politiques, qui ont d’ailleurs souvent divisé le mouvement nationaliste, comme en Côte d’Ivoire, ou lui ont opposé des partis prêts à jouer la prolongation de la domination coloniale sans pour autant être dépourvus de toute base sociale, comme au Cameroun », souligne l’historien. A la fin des années 1980, au sein même des régimes de parti unique, « une certaine libéralisation politique s’est imposée, avant que n’éclate la grande vague de revendication démocratique de 1989-1991 ». Et de nos jours, des formes de mobilisation « originale » assurent la poursuite et la continuation de cet « esprit démocratique », « comme les grins ouest-africains, des mouvements politico-musicaux tels que Y’en a marre au Sénégal ou le Balai citoyen au Burkina Faso, des ‘Parlements de rue’ ou de radio comme en Côte d’Ivoire dans les années 2000 ou en Ouganda ». Ainsi affirme-t-il que « quoi que l’on en dise, il y a une vraie vie politique en Afrique subsaharienne, une forte participation électorale, et celle-ci engendre des alternances politiques, comme au Sénégal ou au Ghana ».

Contre l’orientalisme

L’analyste dit récuser le postulat selon lequel il y aurait une contradiction entre l’Etat « importé et imposé lors de la colonisation » et les représentations locales du politique telles qu’héritées de l’histoire africaine, « ce que certains nomment la ‘culture africaine’, une notion évidemment trop générale et ‘orientaliste’ pour être utile ». Pour lui, les institutions, certaines pratiques politiques et les idéologies que la colonisation a implantées en Afrique « ont fait l’objet de multiples pratiques d’appropriation, et ce dès avant l’indépendance ».

Les Africains se reconnaissent ainsi dans toutes ces dimensions héritées de leur histoire. Ainsi, « il n’y a pas de jeu à somme nulle entre les répertoires du politique d’origine précoloniale et les répertoires nés de la colonisation ou de la période postcoloniale ». Il y a en revanche des « effets de composition, d’assemblage, d’hybridation, éventuellement de tensions créatrices ». D’où cette fameuse « ambiguïté » de l’Afrique dont parlaient le sociologue français Georges Balandier et l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane. « Je préfère pour ma part parler d’ambivalence », indique M. Bayart.

Ainsi, dans le présent des manifestations démocratiques actuelles, « les acteurs se définissent par rapport à ces différentes durées de leur histoire », revendiquant la démocratie « au sens libéral du terme » tout en ayant dans l’esprit « des appartenances lignagères ou locales, des représentations de la justice ou de la liberté, des idées de la cité qui participent de temporalités plus longues que celles de la greffe de l’Etat colonial ».

Restauration autoritaire ?

L’analyste estime que la réaction des hauts responsables militaires au Soudan et en Algérie est « un processus très classique de restauration autoritaire, que nous avons déjà vu à l’œuvre en Algérie, mais aussi dans la plupart des pays subsahariens au début des années 1990 ». Face à une vaste mobilisation, les détenteurs du pouvoir politique et économique peuvent avoir deux réactions, selon lui. « Calmer le jeu en donnant ‘à manger’, à l’instar du régime algérien au moment des ‘printemps arabes’. Ou tirer, comme cette même armée l’avait fait en 1988, puis dans les années 1990. Le coup d’Etat du maréchal Abdel Fatah Al-Sissi contre les Frères musulmans, en 2013, est l’archétype d’une telle restauration autoritaire. »

Et à l’heure actuelle, en Algérie comme au Soudan, le jeu reste « très ouvert ». Pour M. Bayart, il ne faut pas sous-estimer l’intelligence politique, « la violence, le cynisme, et aussi la base sociale des régimes autoritaires ébranlés par la mobilisation démocratique ». De plus, l’étranger ne sera d’aucun secours. Car « face à la ‘menace’ des jihadistes et des migrants, les pays occidentaux joueront, comme auparavant, la carte de l’ordre, fût-ce au prix de la répression. »

Quelles conséquences possibles de la révolte algérienne sur la région ?

Si la révolution emporte le vieux système militaro-politique, ce sera une véritable onde de choc, indique Jean-François Bayart. Et l’Algérie pourrait jouer un rôle de stabilisation important au sein du continent. « Le Maroc a très peur d’un éventuel afflux de réfugiés, mais aussi peut-être de perdre son vieil ennemi complémentaire, si commode pour légitimer sa politique au Sahara. Alger a toujours rêvé d’être l’hégémon de l’Afrique, mais son ambition se heurte à celles du Maroc et de l’Egypte. En outre, son attitude par rapport au jihadisme a été ambivalente. Elle a externalisé dans le Sahel ses propres jihadistes, après sa guerre civile des années 1990 », explique-t-il. Mais si une vraie révolution démocratique renverse le régime politico-militaire en place depuis l’indépendance, « l’Algérie peut redevenir un pôle de soft power d’envergure continentale, comme elle l’était, sur un mode révolutionnaire et tiers-mondiste, dans les années 1960-1970 ».

Sur la question du jihadisme, le politiste livre une analyse où la répartition des richesses joue un rôle central. Il estime ainsi que « sous le couvert du jihad, dans le Sahel, se déroule en réalité une guerre agraire dans le contexte d’accumulation primitive de capital […] et d’accroissement des inégalités sociales dont l’Etat est le vecteur, depuis la colonisation ». Pour lui, kes militants jihadistes du Sahel ou de Boko Haram sont moins l’expression de l’islam – celui-ci étant divisé, et « certaines de ses autorités spirituelles sont les premières victimes de ces mouvements armés » – que celle de la révolte des subalternes contre l’injustice d’un Etat et d’une politique de « développement » qui les a relégués dans la misère. De leur côté, les groupes jihadistes leur fournissent « une cause, une dignité, des ressources, et même des femmes, bien que ce soit horrible de le reconnaître ». Sur tous ces points, l’Etat « dit de droit » n’a rien à offrir, « et même tout à reprendre, du fait de sa violence et de son injustice, que la libéralisation économique a aggravées », souligne-t-il encore.

N.B.

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