Aux sources du tunisien

Aux sources du tunisien

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Nous continuons notre série aux sources du tunisien avec un nouveau mot. En cette occasion, nous partageons avec vous la toute dernière version de l’Alphabet Elyssa (version 2.1), quelque peu modifié par rapport à celui de l’article précèdent.

اَنْزَاصْ anzāṣ [an.za:sʕ]

Nous aimons tous une bonne poire audessert, surtout la variété jaune et parfuméede chez nous. Mais elle est tellement commune, pourquoi en parler ici ? Disons que l’histoire du mot « anzaṣ » est aussi juteuse que le fruit lui-même.

Slāṭa mtaɛ ɣalla
A la saison des poires, nous apercevons partout à travers le pays les étalages de fruits avec des petites pancartes donnant le prix du kilo de “اجّاص” [ijjāṣ], arabe standard pour poire. Le même mot est utilisé dans d’autres langues sémitiques(hébreu, syriaque) pour désigner le même fruit, mais ça n’apas toujours été ainsi.
En fait, au Machrek, la poire était plutôt connue comme “كمثري” [kamŧari], alors que “ijjāṣ” était toujours qualifié, ou de “عثماني” [ijjāṣ ɛoŧmēni] pour designer la prune, que nous appelons chez nous “عوينة” [ɛwīna], ou bien de “شتوي” [ijjāṣ citwi] pour designer la poire sauvage, notre “زعرور” [zaɛrūr]. Ceci dit, toutes les sources s’accordent sur le fait que la poire s’appelait et s’appelle toujours “ijjāṣ” au Maghreb, en Andalousie, et à Malte, où les habitants la connaissent plutôt comme “lanġas”.

D’où vient le “n” et où est passé le “j” ?
Comment “ijjāṣ” est devenu “anzāṣ” ? Ici, nous témoignons de deux phénomènes phonologiques distincts : (1) l’assimilation du “n”, typique des langues sémitiques, (2) l’assimilation du “j”, typique de la langue tunisienne. Commençons par le premier : le “n”, en proximité des consonnes “d”et “t”, tend à disparaitre, ce qui explique pourquoi l’arabe “anta” devient l’hébreu “ata”. Nous connaissons par ailleurs ce phénomène à travers le dialecte égyptien :“ye bitt” pour “ye bint” [o fille !]. Ce qui nous inviterait à conclure que le mot à l’origine était bien “anjāṣ” et non “ijjāṣ”. La deuxième assimilation phonologique, celle du “j” en “z”, est bien de chez nous. C’est pourquoi le boucher tunisien est un “zazzār”et non pas un “jazzār”, que “Jarzīs” est “Zarzīs” et que “Jarzūna” est “Zarzūna”: la proximitédu “z” ou du “ṣ” transforme le “j” en “z”. Ce qui explique “anzāṣ” ou lieu de ‘anjāṣ”.

Si la femme de ton beau-frère est une amande, le mari de ta belle-sœur est une poire…

Pour conclure, nous vous laissons avec une dernière pépite :Une particularité de la langue tunisienne est que la femme du frère du mari soit appelée “lūza”. Mais saviez-vous qu’en syriaque le mari de la sœur de la femme est “ajīṣ” ? Comme quoi, la belle-famille n’est qu’une grosse salade de fruits…

Références
Bocthor, Ellious. Dictionnaire Français-Arabe. Éd. Caussin De Perceval. II vols. Paris: Firmin Didot Frères, 1829.
Cherbonneau, A. «Définition lexigraphique de plusieurs mots usités dans le language de l’Afrique septentrionale.» Journal Asiatique Janvier 1849.
De Dombay, Francisci. Grammatica Linguae Mauro-Arabica Juxta Vernaculi Idiomatis Usum. Vienne: Apud Camesina, 1800.
Dozy, Reinhart. Supplément aux Dictionnaires Arabes. Vol. I. Leyde: E. J. Bill, 1881. II vols.
Hebrew Union College. The Comprehensive Aramaic Lexicon Project. s.d. <http://cal.huc.edu/>.
Höst, Georg. Efterretninger om Marokos og Fes. Copenhague: N. Möller, 1779.
Pelissier, E. «Description de la Régence de Tunis.» La Commission Scientifique d’Algérie. Exploration Scientifique de l’Algérie. Paris: Imprimerie Impériale, 1853.
Schiaparelli, C. Vocabulista in Arabico. Florence: Tipographia dei Successori Le Monnier, 1871.
Stumme, Hans. Grammatik des Tunisischen Arabisch Nebst Glossar. Leipzig: J. C. Hinrichs’sche Buchhandlung, 1896.

R.H

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