Aya Chebbi
Aya Chebbi, émissaire de l’Union africaine pour la jeunesse. DR

Aya Chebbi, la jeune diplomate qui veut « bousculer l’Union africaine » (Le Monde)

Aya Chebbi, Tunisienne de 32 ans nommée émissaire de l’Union africain (UA) pour la jeunesse, souhaite redéfinir les objectifs du panafricanisme et promouvoir un dialogue intergénérationnel au sein de l’organisation africaine, celle-ci étant fréquemment accusée d’être déconnectée de la réalité de la jeunesse du continent.

Fin février, à Addis Abeba, Aya Chebbi assistait au troisième forum d’empowerment (autonomisation) de l’Afrika Youth Movement, une organisation rassemblant des jeunes originaires de 40 pays qu’elle a mise en place en 2012. « Au début c’était un groupe Facebook, aujourd’hui il y a plus de 10 000 membres », s’est félicitée la Tunisienne de 32 ans promue diplomate en Ethiopie et devenue l’émissaire de l’Union africaine (UA) pour la jeunesse. Elle s’est ainsi éloignée du militantisme « radical » auparavant promu sur son blog, ProudlyTunisian (« fièrement Tunisienne »).

« Je garde mon esprit de militante »

« Je suis en transition vers la diplomatie, mais je garde mon esprit de militante », a-t-elle toutefois assuré. Selon elle, c’est son « parcours panafricaniste de mobilisation et de plaidoyer » qui aurait séduit le jury de l’UA, écrit Le Monde. Après avoir contribué à la formation de jeunes d’une vingtaine de pays à la résistance civile, notamment par le biais d’Internet, elle veut désormais profiter de cette mission diplomatique de deux ans pour amplifier la voix de cette jeunesse qui représente les deux tiers de la population du continent, indique l’envoyée spéciale du Monde, Emeline Wuilbercq, à Addis Abeba.

« Les jeunes ont leur propre langage, leur propre vision des choses » tandis que « le leadership est déconnecté », estime en effet Aya Chebbi. Rappelant que l’âge moyen des dirigeants africains est de 66 ans, elle n’a pas manqué de souligner que « 41 ans les séparent de l’âge moyen de la population ». La nouvelle génération des jeunes Africains représente ainsi une « majorité silencieuse », a insisté la jeune Tunisienne.

« Les gens pensent que je suis folle »

Dans une institution hiérarchisée comme l’UA, cette diplômée en relations internationales (à Tunis) et en études orientales et africaines (à Londres), « qui prend volontiers comme modèles la fondatrice de la cité de Carthage, Elissa, et le leader anticolonialiste Thomas Sankara, détonne », note Le Monde. Pour Rotimi Olawale, fondateur de la plateforme Youth Hub Africa, « son style unique de militantisme et son énergie risquent d’être vus d’un mauvais œil par les diplomates de l’UA, plutôt habitués à un certain conservatisme ». En effet, avant d’avoir obtenu son actuel statut de diplomate, elle était interdite de territoire en Egypte, où elle a été observatrice de l’élection présidentielle en 2012 avec la Fondation Carter.

Le Monde la décrit comme une femme qui a pris l’habitude de bousculer les mentalités. Issue d’un milieu conservateur, « elle tenait tête à ses oncles qui voulaient qu’elle porte le voile comme toutes les femmes de sa famille, dont sa mère, invoquant le droit de choisir ». « J’étais rebelle, mais mon père me défendait. Il m’a donné le courage d’être audacieuse. Encore aujourd’hui, les gens pensent que je suis folle mais ma famille est fière de moi », plaisante-t-elle.

Ses expériences lui ont permis de développer une curiosité pour la diversité culturelle en Tunisie. Aya Chebbi a ainsi pu observer l’intolérance et les injustices liées à la couleur de peau, la langue ou la religion. « A 16 ans, je vivais dans une ville où il y avait un bus pour les Blancs et un bus pour les Noirs », raconte-t-elle pour dénoncer le racisme qui, souligne-t-elle, est persistant dans le Maghreb.

« Le problème en Afrique du Nord, c’est que les gens ne traversent pas les frontières. J’ai commencé à découvrir mon identité africaine quand j’ai voyagé et rencontré d’autres populations », a-t-elle expliqué. Elle souhaite désormais jouer un rôle de « pont » entre le nord et le sud du Sahara. Au Kenya, où elle a produit en 2013 un documentaire sur le rôle des femmes et des jeunes pendant les élections, elle-même était « considérée comme une mzungu, une Blanche », explique le journal français.

Redéfinir le panafricanisme

Fortement attirée par la force de rassemblement du panafricanisme, elle aimerait que sa génération, celle des jeunes, le redéfinisse selon les nouveaux enjeux d’aujourd’hui. « Si ses précurseurs voulaient affranchir le continent du joug du colonialisme, elle estime qu’il faut aujourd’hui le ‘libérer de la pauvreté, de la corruption, de la mauvaise gouvernance et de la dépendance financière’ », indique encore le quotidien français. « A la génération de ses pères qui a créé des Etats, elle a envie de crier que ‘la nouvelle génération ne veut plus de frontières mais l’e-citoyenneté, l’e-gouvernance, la libre circulation des personnes… en un mot : le passeport africain !’. »

Mais, interroge Le Monde, aura-t-elle assez de poids au sein de l’UA ? Ce poste permettra-t-il réellement de poser les jalons d’une politique en faveur de la jeunesse ? « L’organisation a en tout cas promis d’aller dans ce sens dans sa feuille de route sur le dividende démographique adoptée en 2017 et dans la Charte africaine de la jeunesse approuvée en 2006. Reste que pour l’heure, aucun budget n’a été débloqué pour l’émissaire et les neuf membres du conseil consultatif censé l’aider dans sa tâche. L’absence d’appui financier de l’UA aux actions de l’Union panafricaine de la jeunesse, créée en 1962, constitue d’ailleurs l’une des critiques de sa présidente, Francine Muyumba », note le journal français.

La jeune militante tunisienne tient pourtant à ce qu’un lien se forme et se consolide entre la jeunesse et l’UA, celle-ci étant régulièrement accusée d’être trop bureaucratique et déconnectée des réalités vécues par les Africains. « Je ne cesse de dire ce que je pense », dit-elle, refusant toutefois de commenter les manifestations en Algérie et souhaitant d’abord se renseigner sur la position de l’UA : « Je suis une porte-parole du président de la Commission de l’UA. Je ne peux pas être dans la contradiction. […] Le plus important en Algérie ou dans n’importe quel pays africain, c’est de respecter la volonté de la jeunesse », a-t-elle déclaré.

N.B., avec Le Monde

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer