Le port de Beyrouth ravagé ce mercredi matin, au lendemain des deux explosions. Photo : AFP / Anwar Amro

Beyrouth, ville martyre : au moins 113 morts et près de 300 000 désormais sans domicile

Le port de Beyrouth (nord de la ville) est devenu une somme de ruines surplombées de colonnes de fumée, et la ville est désormais jonchée d’immeubles endommagés alors que le pays connaît une crise économique sans précédent qui alimente depuis longtemps la colère d’une population qui ne cesse de dénoncer l’incurie et la corruption de la classe politique. Pompiers et secouristes tentent ce mercredi de retrouver des victimes, au lendemain des deux énormes explosions qui ont fait au moins 100 morts et des milliers de blessés. Le Diplomate Tunisien a récolté le témoignage d’une habitante d’un quartier de l’est de Beyrouth, qui se dit fortement « choquée » face à un paysage « apocalyptique ».

Au moins 100 morts, des milliers de blessés et des centaines de milliers de sans-abri : la ville de Beyrouth est « sinistrée » et « apocalyptique », et ses habitants abasourdis et fortement choqués au lendemain de déflagrations impressionnantes par les dégâts qu’elles ont causés. Sur les réseaux sociaux, les Libanais expriment, comme cela a souvent été le cas ces dernières années, leur dépit et leur colère contre une classe dirigeante régulièrement accusée de corruption. Beaucoup estiment que l’explosion n’est que le résultat de sa mauvaise gestion et de sa négligence.

« On est complètement à terre »

Selon le témoignage, accordé au Diplomate Tunisien dans un entretien sur WhatsApp, Diane Jarjour, jeune habitante du quartier d’Achrafieh (est de la capitale), des disparus sont encore recherchés par les habitants au milieu de scènes aux allures d’apocalypse. « C’est l’enfer, c’est le cauchemar, un choc surréel », affirme-t-elle dans un témoignage troublant. « Dieu merci, ma famille et moi-même, qui n’ai qu’une blessure au bras, avons été préservés, mais la vue des blessés et des immeubles anéantis est un énorme choc, une vision infernale. Les blessés et leurs familles vivent un drame tragique, et nous autres qui avons été épargnés physiquement, on est complètement à terre psychologiquement », a-t-elle assuré.

Des médecins qui travaillaient « à la lumière de leurs téléphones portables »

« Les ambulances ne nous répondaient même plus, au bout d’un moment hier soir, tant l’ensemble du système médical était sollicité et sachant que certains hôpitaux de la ville étaient déjà assez chargés par les malades du coronavirus dont les médecins voulaient éviter la propagation », ajoute Diane Jarjour. En effet, les hôpitaux n’ont pu accueillir que les blessés gravement atteints, contraints d’envoyer les autres aux pharmacies qui, elles, manquaient de piqûres pour les victimes de blessures potentiellement atteintes d’infections, « ce qui a été mon cas », témoigne encore Diane.

« Beaucoup de gens ont dû aller à l’autre bout de la ville pour atteindre un hôpital, des urgences encore capables de prendre en charge des blessés pour leur appliquer des points de suture, et d’autres cas beaucoup plus graves. C’était la course cauchemardesque aux pharmacies et aux hôpitaux. Les structures hospitalières ont d’ailleurs été gravement atteintes, avec des vitres cassées et des dégradations matérielles importantes ». Quant aux médecins, assure-t-elle encore, « ils travaillaient à la lumière de leurs téléphones portables puisque le pays connaît de graves pénuries d’électricité depuis une trentaine d’années ». Une scène également rapportée par plusieurs témoins locaux sur le réseau social Twitter.

Rappelons que la pénurie de courant est elle aussi attribuée à une gestion corrompue des services publics de ce pays longtemps qualifié de « Suisse du Moyen-Orient ». Bien que le rationnement de l’électricité fasse partie du quotidien des Libanais depuis la guerre civile de 1975-1990, une recrudescence des coupures de courant est constatée depuis le mois de juin, celles-ci pouvant durer jusqu’à 20 heures. Le Liban, classé au 42e rang des pays les plus corrompus selon l’organisation Transparency International, possède un réseau électrique « occupant le 4e rang des plus mauvais au monde », selon un rapport du cabinet international McKinsey cité par l’Agence France-Presse.

Du nitrate d’ammonium stocké sans précaution

Selon les autorités libanaises, quelque 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées « sans mesures de précaution » dans le port de Beyrouth, sont à l’origine des puissantes explosions, les pires vécues par la capitale libanaise, malgré son histoire minée par quinze années de guerre civile. « La situation est apocalyptique, Beyrouth n’a jamais connu ça de son histoire », a estimé le gouverneur de Beyrouth, Marwan Aboud.

Présentées comme accidentelles, ces explosions ont été d’une puissance telle qu’elles ont été enregistrées par les capteurs de l’institut américain de géophysique (USGS) comme un séisme de magnitude 3,3.

Le souffle dégagé par ces déflagrations a été clairement ressenti jusque sur l’île de Chypre, à plus de 200 km de là, précise l’AFP. Un reporter de cette agence de presse a lui constaté que le paysage autour du port, ce mercredi, était ahurissant à force de débris : les conteneurs « ressemblent à des boîtes de conserve tordues, les voitures sont calcinées, le sol jonché de valises et de papiers provenant de bureaux soufflés par l’explosion ».

300 000 personnes sans abri

Pire encore : le gouverneur de Beyrouth a indiqué que jusqu’à 300 000 personnes étaient désormais sans domicile en raison des énormes dégâts provoqués dans cette ville sous les décombres où cadavres et survivants sont toujours recherchés. Le gouverneur a également estimé les dommages, qui ont touché selon lui plus de la moitié de cette ville qualifiée de martyre, à plus de trois milliards de dollars.

L’explosion a fait voler en éclats de verre les vitres des domiciles dans la plupart des quartiers de Beyrouth et de sa grande banlieue, et les artères de la ville restent jonchées de débris de verre. L’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, la FAO, craint à brève échéance une possible pénurie de farine pour le Liban, des silos de céréales installés près du port ayant été ravagés.

Les Libanais en colère

Le Premier ministre, Hassan Diab, dont le gouvernement est contesté par une partie de la population et a encore été fragilisé par la démission lundi du ministre des Affaires étrangères, a décrété trois jours de deuil national et promis que les responsables devraient « rendre des comptes ». « Il est inadmissible qu’une cargaison de nitrate d’ammonium, estimée à 2750 tonnes, soit présente depuis six ans dans un entrepôt, sans mesures de précaution. C’est inacceptable et nous ne pouvons pas nous taire », a déclaré le Premier ministre devant le Conseil supérieur de défense, selon un porte-parole cité par l’AFP. Une source au sein des services de sécurité libanais a d’ailleurs indiqué à l’AFP que le nitrate d’ammonium avait été saisi sur un bateau en panne il y a six ans et entreposé au hangar numéro 12 du port, « sans aucun suivi ».

Aide internationale

De nombreux pays ont répondu aux appels à l’aide des Libanais, notamment la France, qui doit envoyer mercredi trois avions d’assistance humanitaire pour acheminer plusieurs tonnes de matériel médical et sanitaire, ainsi que des membres de la sécurité civile. Le président français, Emmanuel Macron, se rendra au Liban demain jeudi pour « rencontrer l’ensemble des acteurs politiques », selon l’Elysée.

Les Etats-Unis ont également proposé leur aide, ainsi que l’Allemagne dont la représentation diplomatique compte des blessés, et certains pays du Golfe.

Ce drame qui secoue la ville survient alors que le pays du Cèdre subit sa pire crise économique depuis des décennies, marquées par une dépréciation inédite de sa monnaie, une hyperinflation, des licenciements massifs et des restrictions bancaires drastiques.

Le patriarche des maronites prône la neutralité

Dans un pays en faillite et déchiré par la rivalité entre Iraniens et Américains comme par son fractionnement confessionnel, beaucoup en appellent à la mise en place d’un système de neutralité. L’idée a été lancée début juillet par le cardinal Béchara Boutros Rahi. « Aujourd’hui, le Liban s’est isolé du monde entier, ce n’est pas notre identité. Notre identité est une neutralité positive et constructive : pas un Liban guerrier », a expliqué à La Croix le patriarche des maronites, qui appelle de ses voeux une neutralité « déclarée », voire « garantie » par l’Organisation des Nations unies. Ce n’est qu’en cessant de « s’impliquer dans la politique des axes régionaux et internationaux » et de subir « leurs ingérences extérieures » que le Liban pourrait selon lui retrouver la maîtrise de son destin.

Nejiba Belkadi

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