Borj Chakir, localité devenue le symbole de la crise des déchets en...

Borj Chakir, localité devenue le symbole de la crise des déchets en Tunisie

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Borj Chakir, une localité située à 8km de Tunis, était connue pour ses activités agricoles et ses oliviers, elle est désormais le symbole de la crise des déchets dans tout le pays, en abritant l’une des plus grandes décharges de la capitale, qui se développe chaque jour.

L’ampleur de la crise

Ainsi, une population de 50 000 personnes, qui résident entre Borj Chakir, Jayara, Sidi Hassine et Al’Attar souffrent à des degrés différents des conséquences désastreuses de cette décharge sur leur environnement, la qualité de leur vie, leur santé et leur quotidien.

Le site middleeasteye.net, s’est penché sur le sujet et l’a abordé à partir des témoignages des habitants de la localité, victimes directes de la décharge.

Ridha T, regarde son village de Borj Chakir, renommé autrefois pour ses oliviers, et fait le constat des changements considérables. Les cultures ont disparu, contre l’apparition de l’une des plus grandes décharges du pays avec ses montagnes de déchets et pourritures qui s’accumulent davantage chaque jour.

Une puanteur plane sur le village, résultat de 2.500 tonnes d’ordures apportées quotidiennement du Grand Tunis et déversées à proximité des 1.500 habitants de Borj Chakir. Cette odeur trahit l’existence de produits chimiques, dont le sulfure d’hydrogène, des produits qui ont pollué l’approvisionnement en eau, le sol, l’air sans oublier leur impact sur la santé des habitants.

« Lorsque le vent souffle dans cette direction, mon fils Mohammed commence à tousser », a déclaré T dans son café populaire, racontant comment son fils de 16 ans souffre depuis toujours d’une fatigue chronique et d’un problème cardiaque qui nécessite une intervention chirurgicale. A ce propos, l’adolescent a déclaré : « Je ne peux pas courir ou travailler dur parce que je me fatigue trop vite ».

Selon Ridha T, le rapport médical de son fils indique qu’il existe un lien fort entre son asthme et ses divers autres problèmes de santé et la toxicité de la décharge.

Borj Chakir est la preuve d’une catastrophe toxique en Tunisie: plus de la moitié de tous les équipements spécialisés dans les déchets ont été détruits durant la révolution de 2011, le manque de financement, et la décision de centraliser la gestion des déchets pour minimiser le coût a encore aggravé la crise.
Par ailleurs, les autorités ont mis en place des plans pour étendre la décharge de Borj Chakir, en l’amenant à moins de 25 mètres de certaines maisons de la localité. La quantité de déchets déversés est largement supérieure aux 44 tonnes autorisées par jour dans les sites d’enfouissement européens.
Le cas de Mohammed n’est pas isolé. «L’un des résidents a été diagnostiqué avec un cancer du poumon après avoir travaillé dans la décharge durant près d’une décennie», a déclaré T. « Un autre s’est fait amputer la jambe après avoir piétiné une seringue infectée ».

D’autres habitants affirment avoir été touchés. Semia, une jeune femme de 30 ans a révélé des croûtes et des éruptions cutanées sur ses deux jambes. Les médecins lui ont expliqué qu’elles résultent d’une réaction aux ordures de la décharge. « Les médecins ont dit que je ne peux rien faire contre cette maladie si je continue à vivre ici », a-t-elle avoué.

Des années gâchées

SOS BIAA, un groupe tunisien de défense de l’environnement, financé principalement par le Projet de développement des Nations Unies, l’UE, le Département d’Etat américain et le Parti social-démocrate d’Allemagne, a déclaré qu’il est la seule organisation qui observe l’impact de la décharge sur le village.
Une fonctionnaire du ministère de l’environnement, qui a demandé de garder son anonymat, a déclaré qu’elle ignorait s’il existe des études médicales officielles sur la façon dont les déchets affectent les résidents de Borj Chakir.

L’élimination des déchets en Tunisie a eu un passé tumultueux. Les manifestants ont endommagé les décharges de la municipalité locale lors de la révolution de 2011, pour manifester leur colère contre l’absence de toute politique adéquate de gestion des déchets. Cela s’est retourné contre eux.
Mounir Madjoub, ancien secrétaire d’État chargé de l’environnement, a déclaré à Inkyfada que «près de 60% des infrastructures municipales ont été brûlées ou détruites pendant la révolution».

Face au mécontentement de l’augmentation des déchets dans les rues, les champs et les plages, le ministère de l’environnement a recouru à des politiques de centralisation, affirmant que les municipalités locales n’avaient pas la capacité technique de gérer efficacement la collecte des déchets.
Mais cela, selon Morched Garbouj, un ingénieur en environnement et président de SOS BIAA, a conduit à faire de Borj Chakir la décharge de la plupart des déchets ménagers du Grand Tunis, indépendamment de la façon dont cela affecte le village et les environs. « Avant la révolution, nous ne pouvions pas parler », a-t-il déclaré. « Maintenant, nous pouvons parler, mais sans pour autant conduire à un changement. »

Le financement public de Borj Chakir n’a été possible que grâce à des prêts de la Banque mondiale, qui a soutenu l’enfouissement des déchets depuis au moins deux décennies.

La banque a prévu de conclure un partenariat avec l’Agence Nationale Tunisienne pour la Gestion des Déchets, et de financer un projet de dégazage pour éliminer les toxines. Certaines zones ont été nettoyées. Mais le nettoyage du reste a été retardé à partir de la révolution de 2011. Dans ce contexte, Mounir Ferchichi, un consultant en déchets environnementaux de la Banque mondiale basé à Tunis, a affirmé: « Après la révolution de 2011, tous les projets ont connu de longs retards et le budget a été perdu ».

Le projet a ressuscité en 2014, lorsque la banque a accordé un prêt de 22 millions de dollars pour l’expansion de la décharge, toutefois, sa gestion reste principalement la tâche des organismes gouvernementaux. Le défi est grand, car le niveau de sulfate d’hydrogène va jusqu’à 800% selon le laboratoire de recherches de SOS BIAA, un chiffre alarmant qui rend compte de l’ampleur de la pollution dans la région.
Le ministère de l’Environnement a déclaré qu’il «reconnaît les problèmes de capacité liés à la décharge de Borj Chakir et cherche un nouveau site», mais il ne le fera qu’après l’expansion financée par la Banque Mondiale.

Par le passé, des entreprises européennes ont géré le site de Borj Chakir, à l’instar de la société française Pizzorno, qui a quitté après l’expiration de son contrat en 2011. Plus tard, cette dernière a été critiquée par la Commission nationale des enquêtes sur la corruption et le détournement, un organisme chargé de l’examen des affaires douteuses liées à Zine al-Abidine Ben Ali.

Le panneau visible à l’extérieur de la décharge de Borj Chakir indique qu’elle est maintenant gérée par une société italo-tunisienne nommée Ecoti, qui a refusé de répondre ou commenter la situation actuelle de la décharge.

Ferchichi, s’exprimant au nom de la Banque mondiale, a déclaré que l’enfouissement de Borj Chakir fermerait probablement en 2019, bien qu’il n’y ait pas encore de déclarations officielles de la Banque mondiale ou du gouvernement tunisien.
Lorsqu’on lui a demandé pourquoi la mise en décharge était en expansion, malgré son impact sur les habitants de la ville de Borj Chakir, Ferchichi a simplement déclaré: «La responsabilité de la gestion du système revient à l’Agence nationale de la gestion des déchets».

Aucune incitation à la réforme

La décharge emploie jusqu’à 80 travailleurs, qui reçoivent le SMIG dans un contexte économique difficile où le chômage est élevé et les dépenses publiques sont réduites.

Les entrepreneurs et les camionneurs qui arrivent sur le site chaque jour sont payés en fonction de la quantité de déchets qu’ils délivrent dans le cadre d’un système qui récompense les rapporteurs des déchets.
Cela explique pourquoi à l’extérieur de la décharge le village se trouve également couvert d’ordures: tout le monde court après la récompense et si l’on juge trop coûteux de décharger dans le site officiel, on jette dans les rues avoisinantes.

A ce propos, Gabourj a déclaré que ce système de paiement est l’un des principaux obstacles à l’introduction d’une politique de recyclage efficace et répandue en Tunisie: actuellement, le recyclage permettrait de réduire la quantité de déchets livrés sur les sites et par conséquent, réduire les gains des entrepreneurs et des conducteurs. Selon lui : « La gestion des déchets devrait être laissée aux municipalités, de la même manière qu’elle fonctionne dans le reste du monde développé ».

Mais avec la Banque mondiale prêtant des fonds au gouvernement central, ce pouvoir décisionnel a été retiré des petites localités comme Borj Chakir. Les banques étrangères prétendent que le financement de ces projets aide un pays comme la Tunisie à devenir plus transparent, mais la réalité reflète un manque flagrant de responsabilité et trahit une gestion erronée de la situation.

« Ils financent un système qui est complètement dépassé », a déclaré Garbouj, soulignant que la Banque mondiale habilite les gouvernements à disposer de fonds qu’ils utilisent comme bon leur semble : « Les Tunisiens ne voient pas la chaîne d’un tel financement étranger… »
Pour T et les habitants de Borj Chakir, la survie est devenue un combat quotidien : « Nous essayons de survivre », dit-il. « Mais c’est très difficile ici. »

N.B

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