Carthage

A Carthage, le site archéologique « mité par les spéculateurs » (Le Monde)

A Carthage, un site archéologique classé est grignoté par l’urbanisation, au grand désespoir des militants de la préservation du patrimoine, explique le journal français Le Monde dans une enquête réalisée par son correspondant en Tunisie Frédéric Bobin.

« Villas ventrues »

Il explique ainsi qu’on a beau scruter la mémoire de Carthage, “son socle phénicien, sa strate romaine ou même sa couche byzantine, on ne voit guère qu’une constellation de villas ventrues, boursouflures de béton chaulé”. “Il faut fouiner assidûment de l’oeil pour deviner çà et là, survivances ébréchant le magma, un gradin de théâtre, une colonne de basilique, un fragment de thermes ou une voûte de citerne », ajoute le journaliste français.

Convoitises

Abdelmajid Ennabli, archéologue et ancien conservateur du musée et du site, a ainsi montré au correspondant du Monde une photo aérienne éloquente de la zone Carthage-Sidi Bousaïd. « Seule une tache verte, miraculeuse trouée bucolique, vient oxygéner une nappe urbaine compacte. […] D’une superficie de 300 hectares, la zone – dite de Bir Ftouha – est classée ‘terrain archéologique’, donc en principe inviolable », explique-t-il. Ainsi, pour l’archéologue tunisien, « céder sur Bir Ftouha, c’est comme faire sauter les digues d’un barrage ». Et « la marée des convoitises » se fait de plus en plus menaçante : « Il suffit de voir ce gros bloc de béton nu cerné d’échafaudages pour comprendre que la digue autour de Bir Ftouha prend déjà l’eau. »

M. Ennabli et ses compagnons, qui militent en faveur de la préservation du patrimoine immatériel de Carthage, pensaient avoir évité le pire en obtenant après la révolution l’annulation de « décrets scélérats » pris par le régime de Ben Ali.

« A la fin des années 1990, l’ex-président, cédant aux sollicitations des affairistes de son entourage, avait déclassé ces 300 hectares jusque-là protégés par leur inscription dans le parc archéologique, les livrant de facto à la spéculation. A Bir Ftouha, des résidences de haut standing – les publicités vantaient leur localisation ‘au coeur de Carthage’ – avaient ainsi surgi du trou de verdure. Achetés pour une bouchée de pain, les lots de ce quartier dit des ‘Résidences de Carthage’ ont été revendus à prix d’or », poursuit le quotidien français.

Des villas qui continuent d’éclore en toute impunité

Et de poursuivre : « On pensait la mise à sac arrêtée depuis 2011. Des villas continuent pourtant d’éclore en toute illégalité. Les propriétaires pratiquent la politique du fait accompli, pariant sur la faiblesse de l’Etat tunisien face aux puissances d’argent. ‘Un argent sale’, précisent les militants du patrimoine en référence à l’économie informelle qui a prospéré ces dernières années en Tunisie et dont les barons guignent avidement Carthage […]. »

Les arrêtés de démolition pris par la mairie n’étant pas exécutés, c’est le sentiment d’impunité qui règne. « Quand des clôtures sont fichées en guise d’avertissement administratif devant les huit maisons illégalement érigées sur le site du Grand Cirque (non encore exhumé), les occupants les démantèlent, sûrs de leur bon droit. Leur argument : pourquoi le quartier du Grand Cirque, plutôt populaire, serait-il bridé alors que celui des Résidences de Carthage, plus huppé, défie librement la loi ? Situation devenue inextricable à force de laxisme. Le combat archéologique vire à la lutte des classes », analyse encore Le Monde.

Indécision de l’Etat

Seule l’adoption d’un plan de protection et de mise en valeur (PPMV) permettra de sauver de la spéculation le site de Carthage, inscrit en 1979 sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Car cela « donnerait du sens aux restrictions officielles, parfois non comprises par une partie de la population, en ouvrant la perspective de nouvelles fouilles – aujourd’hui gelées – et donc d’une pleine valorisation du potentiel archéologique du site ». Le PPMV, selon ses promoteurs, permettra un aménagement urbain dans lequel le public pourrait se reconnaître.

Mais voilà plus de vingt ans que le dossier est en souffrance et la révolution de 2011 n’y a pas changé grand-chose, souligne M. Bobin. « Il y a des résistances car une fois le PPMV adopté, la spéculation deviendra beaucoup plus difficile », lui a ainsi dit un militant associatif. Et l’indécision de l’Etat plonge M. Ennabli dans l’amertume. « On travaille à contre-courant avec l’énergie du désespoir, regrette-t-il. C’est vraiment douloureux pour nous. Toute ma vie d’archéologue vouée à Carthage risque d’être défaite ainsi par la cupidité des spéculateurs. ».

N.B.

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer