Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis ©flickr.com/photos/twiga_swala/

La Cathédrale de Tunis, un joyau architectural chargé de mémoire

La Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul et Sainte-Olive de Tunis, lieu de culte catholique fort d’une histoire extrêmement riche, constitue le centre névralgique de la communauté catholique de Tunis. Propriété du Saint-Siège, l’édifice est le siège de l’archevêque de Tunis, occupé depuis 2013 par Mgr Ilario Antoniazzi. En plus des rites catholiques traditionnels qui y sont offerts aux fidèles, un ensemble d’activités culturelles y sont également organisées, comme des concerts de musique caritatifs. Le Diplomate Tunisien a rencontré le vicaire de la Cathédrale de Tunis, le père Silvio Moreno, prêtre féru d’archéologie, auteur de quatre ouvrages sur l’histoire des Chrétiens de Tunisie. Il est revenu sur l’histoire et l’esthétique de ce lieu à l’architecture byzantine caractéristique qui, faisant presque face au Théâtre municipal, marque le quartier de Bab Bhar du sceau du génie de l’architecture occidentale. Il nous a également parlé des activités qui rythment aujourd’hui la vie de la communauté catholique qui fréquente cet édifice majestueux. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Construite à la fin du XIXe siècle, la Cathédrale de Tunis a été bâtie dans un lieu lui-même chargé d’une longue histoire… Comment résumeriez-vous cette épopée ?

P. Silvio Moreno : La Cathédrale de Tunis est en effet bâtie sur l’ancien cimetière Saint-Antoine, qui fut octroyé au XVIIe siècle par les autorités beylicales à la communauté catholique de Tunis. D’abord destiné à l’inhumation d’esclaves, il fait par la suite office de cimetière de la colonie européenne de Tunis. Le père Jean Le Vacher (1619 – 1683), disciple de Saint Vincent de Paul devenu vicaire apostolique et Consul de France à Tunis en 1648, le fait entourer d’un mur d’enceinte et y édifie, aux alentours de 1659, une chapelle à laquelle il donne le nom de l’abbé Saint-Antoine.

Mais en raison de la densification de la population européenne à Tunis durant la première moitié du XIXe siècle, la surface du cimetière Saint-Antoine ne suffit plus à l’accueil de toutes les dépouilles. Sous l’épiscopat de Mgr Fidèle Sutter (1796 – 1883), des travaux d’agrandissement sont ainsi entrepris sur le terrain qu’occupait le jardin de la mission catholique.

En 1850, le bey Ahmed Ier en fait donation au Prélat. Le cimetière finira toutefois par pâtir de mauvaises conditions en matière, notamment, de salubrité publique. Une situation qui est restée inchangée lorsque Charles Lavigerie (1825 – 1892) prit possession, en octobre 1881, du vicariat apostolique de Tunisie, succédant à Mgr Sutter. M. Lavigerie affirme ainsi la nécessité de le supprimer dans une note qu’il envoie le 9 novembre 1881 au Consul de France pour lui présenter un projet d’arrêté beylical évoquant le nécessaire transfert des cimetières chrétiens. Outre le Consulat de France, d’autres édifices commencent en effet à peupler l’actuelle avenue Bourguiba, et la présence d’un cimetière à cet endroit commence à sérieusement poser problème.

Fin novembre 1881, Mgr Lavigerie entreprend la construction d’une pro-cathédrale, qui ne sera que provisoire, sur une parcelle de terrain hors des limites du cimetière, située à l’angle de l’actuelle avenue Habib Bourguiba et de la rue d’Alger. Il suggère aussi en 1883 de décréter l’interdiction de toute nouvelle sépulture à Saint-Antoine. S’il finit par obtenir gain de cause de façon partielle en 1884, ce n’est que sept années plus tard que le cimetière Saint-Antoine est officiellement désaffecté sur décision des autorités beylicales. Dès lors, plus aucun obstacle n’empêche l’autorité diocésaine à qui appartient l’emplacement d’y élever une cathédrale.

En 1890, le cardinal Lavigerie, aux confins de sa vie, souhaite bénir lui-même la première pierre de la future Cathédrale de Tunis, qui fut posée le 19 mai de la même année, soit quatre jours après la consécration solennelle de la Cathédrale de Carthage. Lors de cette bénédiction, Charles Lavigerie place la Cathédrale de Tunis sous le patronage d’un saint français, le fondateur des Lazaristes Saint Vincent de Paul, et d’une sainte italienne, la martyre Sainte Olive, tous deux ayant foulé le sol de la Tunisie. Le cardinal Lavigerie a lui-même pris part à la conception du dessin architectural retenu, en puisant son inspiration dans les vestiges de la Basilique chrétienne découverte dans le Henchir Rhiria, à quelques kilomètres de Béja. La construction a pris fin en 1897.

D.T. : L’architecture et l’ornementation de la cathédrale sont impressionnantes et témoignent d’un long travail d’exécution. Comment les décririez-vous ?

S.M. : La fondation de la cathédrale, qui fait 75 mètres de longueur et 32 mètres de largeur, est composée d’une masse imposante de plus de 2000 poutres provenant d’une forêt d’eucalyptus. Le marbre, provenant de Djebel Oust, est son principal matériau de construction. L’édifice est de style néo-roman, comme beaucoup de constructions de cette époque. La façade est surplombée d’une arcade aveugle et d’une mosaïque du Christ Pantocrator (Christ en gloire, NDLR). Trois parties composent la façade : une travée centrale, dont la décoration rappelle l’église Saint-Augustin du 8e arrondissement de Paris, et deux tours de plan carré couronnées par des dômes en forme de tiare qui font écho à ceux de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre située dans le 18e arrondissement de Paris. Sur cette façade ouvragée, on peut aussi observer des ornementations d’inspiration orientale ou romane et des statues d’anges.

A l’intérieur, à la croisée du transept, une coupole de pierre repose sur des pendentifs de style byzantin. Des chapiteaux palmiformes sont finement sculptés autour du chœur, et à l’intérieur des arcs, des médaillons présentent des motifs eucharistiques empruntés aux basiliques paléochrétiennes de Carthage.

La cathédrale abrite aussi, depuis 1996, le reliquaire – aujourd’hui vide – en bronze doré de Saint-Louis, un chef d’œuvre ciselé par l’orfèvre lyonnais Armand-Caillat, ainsi que d’autres reliques provenant d’églises désaffectées de Tunisie.

Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Reliquaire1) © Photo/Nejiba Belkadi
Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Reliquaire1) © Photo/Nejiba Belkadi
Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Reliquaire2) ©Photo/Nejiba Belkadi
Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Reliquaire2) © Photo/Nejiba Belkadi

La grande fresque située au-dessus du chœur est, elle, signée du peintre français Georges Le Mare. Elaborée de 1928 à 1930, elle dépeint trois représentations symboliquement associées à l’histoire de la Cathédrale de Tunis : à gauche, l’arrivée du père Jean Le Vacher en Tunisie pour plaider en faveur des esclaves auprès du bey de Tunis au cours du XVIIe siècle ; à droite, la Tunisie du début du XXe siècle ; et au centre, l’apothéose de Saint Vincent de Paul, le patron de la cathédrale.

Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Choeur) ©Photo/ Nejiba Belkadi.
Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul de Tunis (Choeur) ©Photo/ Nejiba Belkadi.

D.T. : Depuis, d’importants travaux de rénovation ont eu lieu…

S.M. : Les vitraux saccagés par la guerre ont en effet dû être remplacés. Le projet, ambitieux, avait été confié à un maître-verrier de Grenoble, Paul Montiollet. En mars 1959, les travaux sont achevés, donnant aux visiteurs la possibilité d’en admirer de nouveau la beauté : les vitraux offrent en effet de somptueux jeux de lumière.

En mars 1966, des travaux de réhabilitation sont également entrepris pour déplacer et reconcevoir le maître-autel. Une initiative qui n’a toutefois pas modifié le style d’aménagement intérieur de la cathédrale. Dégagé de son retable et du tabernacle, l’autel se présente désormais sous la forme épurée d’une table faite d’une dalle de marbre soutenue par un massif orné de six motifs mosaïcaux. Pour en supporter le poids, les voûtes de la crypte ont été renforcées. L’ancienne chapelle – baptistère à l’entrée de l’église – a, elle, été transformée en bureau d’accueil pour recevoir les fidèles.

En 1997 également, la cathédrale fait l’objet de nombreux travaux de rénovation visant notamment à restaurer la façade, réparer les murs et retaper le grand orgue de la cathédrale, considéré comme l’un des plus anciens d’Afrique.

D.T. : Comment vit actuellement la communauté catholique de votre paroisse ? Combien de personnes compte-t-elle ?

S.M. : La démographie de la population chrétienne en Tunisie a beaucoup évolué au cours de ces dernières décennies, suite au départ de nombreux Européens et à l’arrivée de migrants Africains. Quant à la communauté pratiquante de la Cathédrale de Tunis, elle est passée d’environ un millier de personnes en 1965 à 300 personnes trente ans plus tard. Elle compte actuellement dans ses rangs environ 200 personnes, dont un grand nombre de laïcs qui, pour une grande part, sont des jeunes Africains subsahariens travailleurs ou étudiants. Dans une moindre mesure, il y a aussi des expatriés italiens et français.

Elle intègre bien sûr aussi des coopérateurs de la pastorale, des sœurs et des prêtres religieux issus de l’Institut du Verbe incarné, qui se rendent disponibles pour servir la communauté des fidèles. Nous formons ainsi une équipe soudée dont l’action répond à notre mission d’être au service et d’épauler les membres de la paroisse. Vivant dans une logique de fraternité et de solidarité, nous mettons en place un ensemble d’actions de charité dédiées entre autres à l’accompagnement de personnes fragiles ou démunies, et notamment les personnes âgées.

Enfin, on mène aussi des activités culturelles visant à partir à la découverte de l’histoire du Christianisme en Tunisie. Parmi elles, des visites de sites archéologiques permettant aux jeunes de la Cathédrale de Tunis de s’instruire, à la lumière des fouilles et de l’histoire, du long parcours, parfois éprouvant, des Chrétiens qui ont vécu en Tunisie, ainsi que de ce qui resté de leurs réalisations architecturales.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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