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[Ces Tunisiennes qui font l’histoire] Bchira Ben Mrad : le combat féministe au coeur de la lutte pour l’indépendance

C’est une grande militante féministe que la figure de Bchira Ben Mrad (1913-1993). La fondatrice de l’Union musulmane des femmes de Tunisie (UMFT), qu’elle a d’ailleurs présidé de 1936 à 1956, est née au sein d’une famille tunisoise d’intellectuels religieux (ouléma), étant la fille d’un Cheikh El Islam, Mohamed Salah Ben Mrad, et la petite-fille d’un mufti de Tunis, Hmida Ben Mrad. Preuve qu’il n’existe pas de contradiction entre le fait d’avoir reçu une éducation religieuse d’une part et de développer par la suite – bien que peut-être en réaction à cela – un esprit profondément féministe d’autre part.

Son père a joué un grand rôle dans l’intérêt qu’a commencé à développer Bchira Ben Mrad pour l’activisme féministe, et lui a même apporté un soutien matériel afin qu’elle puisse mener des activités concrètes de participation aux débats d’idées dans la Tunisie d’avant l’indépendance. « Sheikh Ben Mrad apporta son soutien à l’activisme de sa fille autour des questions féminines, lui offrant ses conseils, louant un bureau pour elle, et ouvrant pour elle un forum dans sa revue Chams al-Islam […] », explique dans un ouvrage intitulé Des femmes écrivent l’Afrique : L’Afrique du Nord, Khédija Arfaoui, écrivain et universitaire.

Militantisme féministe

Un moment déterminant dans le développement intellectuel de la jeune Bchira Mrad semble être intervenu au cours d’une discussion mouvementée sur la situation politique du pays et la place que peuvent y tenir les femmes. Dans un entretien accordé à l’universitaire Noura Borsali, Mme Ben Mrad indique que la discussion s’était tenue, entre des dirigeants nationalistes, dont notamment Mahmoud El Materi, et focalisée sur l’avenir politique de la Tunisie. C’est là que s’est, dit-elle, enraciné chez elle, alors même qu’elle n’était âgée que de 13 ou 14 ans, « un sentiment patriotique » fort et qu’elle a, par ailleurs, eu l’idée de « créer un cadre qui permette aux femmes d’être actives au sein du mouvement national ». Le soutien de son père aidant, elle se mit alors, grâce également à ses lectures de l’Egyptienne Houda Echaâraoui (une des pionnières du mouvement féministe en Egypte), à voir germer dans son esprit l’idée de mettre en place des actions tangibles pour faire avancer à la fois la cause nationale et le combat féministe en Tunisie.

En 1936, Ali Belhouane et d’autres militants qui, comme lui, ont fait office de grandes figures dans l’émergence du mouvement national en faveur de l’indépendance de la Tunisie, organisent sans succès une kermesse pour collecter des fonds en faveur des étudiants maghrébins installés en France. Mme Ben Mrad saisit cette occasion pour proposer d’en organiser une semblable, avec les femmes. Elle obtient l’accord de plusieurs dirigeants nationalistes, dont M. Belhouane et Mongi Slim, et créé un comité d’organisation composé de Naïma Ben Salah, Tawhida Ben Cheikh (première femme médecin en Tunisie), les filles Hajjaji, Hassiba Ghileb ou encore Nébiha Ben Miled. Ce cercle de femmes aspirant à l’émancipation réussit à rassembler 9000 personnes au Dar El Fourati, demeure d’une famille de commerçants, et à collecter une importante somme d’argent remise aux responsables nationalistes.

L’UMFT

Le mois de mai de la même année, la jeune militante jette les premières bases de l’UMFT, organisation féminine d’une importance cruciale et qui deviendra d’ailleurs la première du genre en Tunisie. Avec le soutien de son père et de ses sœurs, elle édite de nombreux articles dans la revue de son père, Chams al-Islam (Le soleil de l’islam). En parallèle, elle se met à écrire pour Tunis al Fatat, un magazine fondé en 1938. « Elle y envoya des articles en soutien du nationalisme tunisien et de l’émancipation et de l’éducation des femmes », écrit encore Khédija Arfaoui dans le même ouvrage.

Collaborant avec le Néo-Destour, l’UMFT s’est donné pour objectif, dès sa fondation, d’établir des réseaux de connaissances favorisant les rencontres et les échanges entre les femmes, et visant à les orienter vers l’éducation et l’instruction et à promouvoir la mise en place d’institutions destinées aux jeunes et aux enfants. Les membres permanents du bureau sont Hamida Zahar (secrétaire générale et sœur de Bchira), Tawhida Ben Cheikh, Nébiha Ben Miled et Essia Ben Miled (sœur de Bchira), Hassiba Ghileb, Souad Ben Mahmoud, Naïma Ben Salah, Jalila Mzali et Mongiya Ben Ezzeddine.

« Notre préoccupation était l’indépendance du pays »

Fortement lié au mouvement national d’émancipation de la tutelle coloniale, le combat féministe en Tunisie a ainsi été fortement marqué par le dynamisme de Mme Ben Mrad. Elle aura en effet voyagé partout dans le monde, prononçant à chaque fois de fervents discours galvanisant les femmes auprès d’elle et organisant des réunions dans le cadre de ses activités au sein de l’Union des Femmes. Ce qu’elle a surtout souhaité, c’est sensibiliser les femmes et les encourager à participer à la vie politique de leur pays, « en particulier à la lutte pour l’indépendance et à la résistance à la culture coloniale », poursuit Khédija Arfaoui. C’est en effet sous sa direction que l’Union des Femmes décida de prendre un positionnement fort contre la colonisation, ce qui permit un rapprochement entre l’Union et le Destour. Le 18 avril 1937 eut lieu un grand rassemblement en l’honneur de Tawhida Ben Cheikh, première femme médecin dans le monde arabe, au cours duquel Bchira Ben Mrad lança un appel fort en faveur de l’accès des femmes à l’éducation et à la connaissance. Une réunion qui, écrit encore Khédija Arfaoui, constituera un moment fondateur dans l’histoire de l’éducation des filles, suscitant en effet la création d’écoles de filles en Tunisie. « On avait demandé que les femmes soient instruites car une société dont la moitié est ignorante ne peut avancer, d’autant plus que l’islam a encouragé l’instruction des femmes. A part cela, on ne parlait pas de droits des femmes du fait qu’on était en pleine lutte de libération nationale. Notre préoccupation première était l’indépendance du pays », soulignait la militante dans son entretien avec Noura Borsali.

Quant aux droits octroyés aux Tunisiennes en 1956, Mme Ben Mrad ne pense pas qu’il s’agit d’un miracle politique bourguibien. « Bourguiba était certes pour l’émancipation des femmes, disait-elle. Mais je pense que l’acquisition de ces droits est le résultat de la précieuse participation des femmes à la lutte de libération nationale. Les femmes ont manifesté dans les rues, connu la prison, créé des projets, tenu des discours… »

N.B.

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