Circonstances et péripéties de l’ouverture et de la fermeture de notre Ambassade au Nigéria – ( 2ème Partie )

Les lecteurs de cette 2ème Partie vont, bien entendu, être surpris par le titre qui mentionne à la fois une ouverture et une fermeture ! Mais, au fur et à mesure de ma narration, ils comprendront bel et bien !
Je disais donc, dans ma première partie, que nous nous étions retrouvés M.l’Ambassadeur Amor Ardhaoui, M . le comptable Larbi Dellagi et moi – même en poste à Lagos !
Nous nous étions installés dans trois chambres à l’hôtel Eko Holiday Inn, dans le quartier de Victoria Island et nous avions alors entrepris de rechercher quatre logements qui serviraient de Chancellerie, de Résidence et d’habitation respectivement pour le comptable et moi – même !
Entretemps, l’Ambassadeur Amor Ardhaoui présentait, accompagné de moi – même, ses Lettres de Créance au Président du Nigéria Shehu Usman Aliyu Shagari et entamait ses visites de courtoisie aux principaux membres du gouvernement nigérian !
Il faut signaler cependant que la Naira, monnaie nationale nigériane, était alors très forte. Elle valait beaucoup plus que le dollar américain ( qui était au plus bas ) et nous nous sommes alors rapidement rendus compte que la location des quatre logements allait coûter trop cher ! Cependant, nous ne désespérions pas et nous continuions nos recherches !
Nous finîmes par trouver quatre logements dans une tour récemment construite à Victoria Island ( Victoria Island et
Ikoyi étant, à Lagos, les deux quartiers les plus corrects et les  » plus sûrs  » !) . C’était, en fait, des appartements et bien que nous ayons choisi les moins chers possibles, je me souviens que les loyers étaient fort élevés ( Ceci étant dû principalement, comme je l’ai mentionné précédemment, au haut cours de la Naira ! ) .
Mais la goutte qui faisait déborder le vase, c’est que la société possédant les logements ( équivalente de la SNIT en Tunisie ) exigeait le paiement en avance de trois ans de loyer !
L’Ambassadeur Ardhaoui et moi – même entreprîmes alors des démarches auprès de tous les responsables du Ministère des Affaires Étrangères ( y compris le Ministre et le Vice -Ministre ) afin qu’ils interviennent auprès de cette société pour qu’elle renonce à cette exigence qui est nettement
au – dessus des moyens de la Tunisie, tout en ne manquant pas de leur rappeler ( courtoisement mais fermement ) que c’était à la suite de leurs pressantes démarches que nous avions décidé d’ouvrir notre Ambassade au Nigéria ! Ils nous assurèrent tous qu’ils intercéderaient en notre faveur auprès de la dite société, soulignant qu’ils étaient optimistes à ce sujet et qu’il ne fallait pas que nous nous  » tracassions  » outre mesure !
Par ailleurs, comme nous logions et prenions nos repas à l’hôtel, le comptable a fait les comptes et nous avions découvert, tous les trois, à notre plus grande stupéfaction, que tout notre salaire ne suffisait justement qu’à payer les frais de logement et de restauration et qu’il ne nous restait plus rien ! Devant ces faits , après m’être assuré de l’accord de l’Ambassadeur Ardhaoui, j’ai transmis une lettre à notre Ministère relatant précisément la situation ( avec chiffres à l’appui) où je sollicitais, en conclusion, ma mutation à un autre poste ou, le cas échéant, mon rappel à Tunis puisque je ne pouvais accepter que cette situation perdure !
On nous répondit en Décembre 1980 que le Département avait pris les décisions suivantes :
– Les familles des membres de l’Ambassade devaient rejoindre immédiatement Tunis. En fait, il n’y avait que la famille de M.l’Ambassadeur et la mienne qui nous ont donc quitté avant fin Décembre 1980 ! La famille du comptable n’était pas venue à Lagos parce que son épouse était enceinte et avait préféré demeurer à Tunis !
– Les frais de logement et de restauration à l’hôtel étaient pris en charge par le Département en attendant qu’une solution soit trouvée à la location des logements ! C’est pour alléger la facture que le Département avait décidé le retour à Tunis des membres de la famille !
Ainsi, donc, pour la première fois dans les Annales du Ministère des Affaires Étrangères, l’État prenait en charge les frais de logement et de restauration des membres
d’une Ambassade et leur salaire demeurait intact !
Pour revenir au problème de la location des quatre logements, il faut rappeler qu’en Avril 1981 avait eu lieu, à Tunis, le Congrès du PSD et à l’époque, les Ambassadeurs étaient invités à y assister ! Donc, Si Amor Ardhaoui s’est rendu à Tunis et je suis resté comme Chargé d’Affaires !
Entretemps, malgré les multiples rappels de l’Ambassade, aucune réponse relative à la location des quatre logements n’était parvenue et le Département en était informé !
C’est justement au cours de ce Congrès du PSD ( exactement le 15 Avril 1981 ) que M . Béji Caïd Essebsi ( Allah Yarhamou Wi Naamou )a été nommé Ministre des Affaires Étrangères ! Il revenait donc à lui de prendre une décision définitive concernant ce problème ! Si Amor Ardhaoui avait eu le loisir de le rencontrer et de lui exposer la situation avec les détails nécessaires !
Enfin,Si Amor Ardhaoui revint, fin Mai 1981, avec la décision, prise par Si Béji Caïd Essebsi, de fermer l’Ambassade puisqu’il était clair qu’il était impossible de trouver une solution acceptable à la Tunisie pour le problème des logements !
Mais le gros problème qui restait sur nos bras, Si Amor Ardhaoui et moi – même, c’est comment annoncer
 » diplomatiquement  » la fermeture de l’Ambassade ?
Comme le Ministre des Affaires Étrangères nigérian Ishaya Audu était en mission hors du pays, nous sommes alors allés voir le Vice – Ministre et lui avons présenté avec force détails la situation tout en le prévenant que si une solution acceptable à la Tunisie n’était pas trouvée rapidement, l’Ambassade serait fermée à la date du 30 Juin 1981 !
De mon côté, avec le plein accord de Si Amor Ardhaoui, j’entrepris la démarche suivante :
J’écris une lettre adressée au PDG de la société possédant les appartements où l’Ambassade lui demande officiellement de lui faire la faveur de renoncer à l’exigence du paiement du loyer de trois années d’avance, lui soulignant que l’Ambassade était disposée à payer une année de loyer d’avance puisque le Budget de l’Ambassade nous était servi annuellement !
J’ai donc pris rendez – vous avec ce PDG et lui ai présenté la lettre. Comme il s’entêtait à s’attacher à la condition du paiement de trois années d’avance ( une somme mirobolante ) , j’eus la  » lumineuse  » idée ( qui était préméditée et qui faisait partie de la  » tactique  » à propos de laquelle je m’étais déjà entendu avec l’Ambassadeur Amor Ardhaoui ! ) de lui demander de répondre officiellement et par écrit à la lettre de l’Ambassade pour souligner que la société ne pouvait accorder cette faveur ! Je lui prétextais alors qu’une telle lettre officielle de sa part pourrait nous aider à convaincre nos Autorités à nous transmettre exceptionnellement une avance de trois années de loyer !
En fait, comme vous l’avez certainement vite compris, mon intention mûrement préméditée était de rendre la partie nigériane entièrement coupable, de ses propres aveux, de la fermeture de l’Ambassade de Tunisie à Lagos !
Mon idée était aussi d’anticiper les évènements et ainsi, si à l’avenir les Autorités nigérianes nous reprochaient de nouveau l’absence d’Ambassade au Nigéria, il n’y aurait alors qu’à leur produire la lettre du PDG de la société immobilière !
En effet, cette lettre nous fut bel et bien transmise et elle doit figurer, en bonne place, dans les Archives de notre Ministère !
Et ainsi, l’Ambassade de Tunisie à Lagos qui avait  » ouvert  » ses portes le 1er Octobre 1980 les a fermées le 30 Juin 1981 !
Pour votre gouverne, après la fermeture de l’Ambassade à Lagos,Si Amor Ardhaoui a été nommé Ambassadeur au Togo ( où, n’en déplaise aux Autorités nigérianes, il a continué à couvrir le Nigéria comme cela était le cas auparavant ! ) ,
Si Larbi Dellagi a été muté à notre Ambassade en Mauritanie et personnellement, j’ai été affecté à notre Ambassade au Zimbabwe ( encore une ouverture ! ) .
J’ai tenu à vous transmettre tout ce qui précède parce qu’il donne une idée précise de tous les aléas qu’un diplomate peut rencontrer lors d’une ouverture ( et éventuellement fermeture ) d’une Mission Diplomatique ainsi que sur les moyens de négocier  » diplomatiquement  » en faveur de son pays pour dégager entièrement sa responsabilité et la rejeter sur  » l’autre partie  » !
Je sais que notre Ambassade au Nigéria a été ouverte à nouveau en 1990 et que Si Mohamed Mouldi Kéfi, Si Adel Smaoui et Si Othman Jerandi ( pour citer ceux que je connais ) , à qui je fais un clin d’oeil amical, y ont été Ambassadeurs !
L’Ambassade a aussi été transférée à Abuja, en raison du
 » déplacement  » de la capitale du Nigéria vers le centre du pays !
Mais j’ignore personnellement quelles ont été les conditions de la nouvelle ouverture de l’Ambassade !
Ont – elles été pires ( ce dont je doute fort ) ou ont – elles été meilleures ? Je serais fort curieux de le savoir !

MOHAMED MEDDAH – ( ancien diplomate )

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