Photo : Le blogue de Normand Nantel

Clusters, clapping, distanciation sociale… Ces nouveaux mots de la crise qui énervent les linguistes

Si la crise du Covid-19 a fait apparaître de nouveaux mots français quotidiennement utilisés comme « déconfinement », « reconfinement » ou autre « redéconfinement », les anglicismes, eux, énervent les linguistes.

Inédite, la situation de crise sanitaire mondiale a fait apparaître un nouveau vocabulaire tout droit venu du monde anglo-saxon. « Distance sociale », « cluster », « clapping »… Ces nouveaux mots et expressions ont surgi dans l’ensemble du monde francophone pour exprimer les réalités nouvelles qu’a fait advenir l’inattendu Covid-19. Un vocabulaire inédit, trop emprunt d’anglicismes, qui fait bondir le Professeur de TV5MONDE, Bernard Cerquiglini. Celui-ci « milite pour une utilisation de mots issus du français pour nommer notre quotidien chamboulé par la crise du Covid-19 », indique la chaîne française.

Dans une société qui parle français, l’usage de la langue commune qui est le français est d’autant plus utile, en sa qualité de vecteur de cohésion, en temps de crise pandémique et de lutte collective. Pourtant, ce que l’on constate dans les sociétés qui font usage de la langue française, c’est que nombre de termes véhiculés par la communication gouvernementale sont en réalité des anglicismes : ainsi parle-t-on de « clapping » (applaudissement), effectué tous les soirs à 20h par les Français à partir de leurs fenêtres pour saluer les efforts fournis par le personnel soignant, de « distance sociale », expression empruntée à l’anglais, ou encore de « cluster », qui signifie regroupement.

Des mots qui, pourtant, existent en français

« En médecine, on peut utiliser le mot ‘grappe’ pour désigner un regroupement de malades. Mais l’idée est de désigner un lieu dans l’espace, et éventuellement dans le temps, où se concentrent beaucoup de maladies. Or on a un mot pour cela en français et dans toutes les langues romanes ! C’est le ‘foyer’ d’infection, et tout le monde le comprend », explique Bernard Cerquiglini. « Cluster, ça fait peut-être bien, moderne, mais c’est incompréhensible, et c’est contre-productif », plaide-t-il.

S’agit-il d’une revanche de l’anglais, qui lui-même a beaucoup emprunté au français ?

Le vocabulaire médical est d’abord apparu en France dès le XVIe siècle avec, notamment, le médecin et anatomiste Ambroise Paré, père de la chirurgie moderne. Ne connaissant ni le latin ni le grec, ce dernier publiait ses traités en français, et écrivait, dans l’un de ses avis : « Je n’ai voulu escrire en autre langaige que le vulgaire de nostre nation, ne voulant estre de ces curieux, et par trop supersticieux, qui veulent cabaliser les arts et les serrer soubs les loix de quelque langue particulière »…

La langue française a ainsi beaucoup contribué à forger un langage médical spécifique, et « en a beaucoup donné au monde », souligne encore le linguiste. Ainsi, de nos jours, presque toutes les langues du monde comprennent des mots formés sur le patronyme Pasteur (« pasteuriser » et « pasteurisation » par exemple). Un progrès lexical qui, peut-être, explique que nous assistions aujourd’hui à une revanche de l’anglo-américain, « qui veut se montrer plus moderne que nous », ajoute-t-il.

S’approprier la langue pour désigner la réalité de ce qui nous arrive

Pour lui, les journalistes sont les premiers à devoir prendre en charge une « refrancisation » du vocabulaire lié aux phénomènes sociaux que nous vivons. Mais également les responsables politiques, dont les termes sont repris. Il faut mettre à disposition des citoyens du vocabulaire, des définitions, et surtout du sens, qui est à reconstruire. « Je crois qu’en période de pandémie et de lutte collective, il importe de rappeler que le français, c’est ce que nous partageons », défend le linguiste.

Et les mots français nouveaux qui apparaissent, comme « déconfinement » ou « reconfinement », prouvent que la langue française est constamment capable de se renouveler grâce, notamment, aux nombreux préfixes et suffixes dont elle dispose. Ces derniers donnent en effet naissance, tous les ans, à des termes permettant de traduire des réalités nouvelles et qui finissent par être validés par les dictionnaires usuels. Une richesse lexicale trop souvent négligée. Mais qui, pourtant, est largement suffisante pour ne pas aller emprunter des mots aux autres langues. Alors, déconfinons le français !

Nejiba Belkadi

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