COOPERATION INTERNATIONALE ET DIPLOMATIE ECONOMIQUE TUNISIENNE

COOPERATION INTERNATIONALE ET DIPLOMATIE ECONOMIQUE TUNISIENNE

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Par Mongi LAHBIB, ancien ambassadeur, ancien Secrétaire général du  Ministère de la coopération internationale et de l’investissement extérieur.

 

L’option de rattachement de la coopération internationale au Ministère des Affaires Etrangères, envisagée à un certain moment, lors des tractations relatives à la constitution du gouvernement d’union nationale n’a pas été finalement retenue. Ce qui pourrait s’expliquer, entre autres, par l’évitement de la formation de pôles regroupant plusieurs Départements.Pareille mesure aurait nécessité du temps, de l’énergie et des moyens qui manquaient eu égard à l’urgence et aux conditions dans lesquelles fut formé le nouveau gouvernement.

Il n’en demeure pas moins qu’une réflexion pourrait être entamée, à cette occasion, dans une perspective d’avenir.Le rattachement de la coopération internationale au Département serait de nature à renforcer la diplomatie économique et préfigurer la diplomatie de développement de la Tunisie.

La majorité des Ministères des Affaires Etrangères, notamment en Europe et en Afrique, incluent la composante coopération internationale dans leurs attributions alors que d’autres pays y accolent le commerce extérieur ou l’immigration.

  1. Rappel historique :

Le Ministère disposait dans les années 70 d’une direction générale de la coopération internationale élevée, au début des années 80, au rang de Secrétariat d’Etat confié à Feu Ahmed Ben Arfa, alors que le Département comportait des directions politiques avant leur réorganisation, plus tard, en directions géographiques.

Cette réorganisation n’a pas mis fin aux missions de coopération notamment culturelle, de projets et de programmes e tmême de coopération financière bilatérale.

Contrairement à une idée largement répandue le ‘’démantèlement’’ de la coopération par soustraction de la coopération financière et technique est antérieur à la création du Ministère de la Coopération Internationale et de l’Investissement Extérieur. (MCIIE).Cette opération remonte aux années 70 avec le rattachement de ces attributions au Ministère du Plan du temps de Si Mansour Moalla et la création de l’Agence Tunisienne de Coopération Technique en 1972.

Le Ministère du Développement de l’Investissement et de la Coopération Internationale, héritier du MCIIE, regroupe ainsi quatre directions générales dédiées à la coopération bilatérale, régionale et multilatérale et à la coopération économique technique et financière.Et ce en plus de l’ATCT, qui relevait auparavant du Premier Ministère, et de l’agence FIPA formée à partir de services de la promotion des investissements extérieurs de l’API.

La question se pose concernant les modalités de transfert d’une partie au moins de ces services au Ministère des Affaires Etrangères et leur articulation avec les directions existantes, en plus du sort des cadres concernés par ce transfert éventuel et la continuité des relations avec les institutions financières extérieures.

  1. Expériences comparées.

Le Ministère marocain des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale comporte des directions générales de relations bilatérales, régionales et multilatérales ainsi qu’une direction générale de coopération économique, de l’action culturelle et de diplomatie publique et des acteurs non étatiques. Un club diplomatique composé notamment d’ambassadeurs à la retraite, apporte son appui audit Ministère.

En Algérie des unités transversales de commerce, des finances internationales, de l’environnement et de l’énergie nucléaire figurent à l’organigramme du Ministère des Affaires Etrangères.

En Belgique le MAE à également la charge du commerce extérieur et de l’aide au développement.

Alors qu’en France le Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International est chargé en plus de l’aide au développement de la diplomatie culturelle, économique, du commerce extérieur, de la coopération éducative, numérique et scientifique.

  1. Interaction et articulation entre Affaires Etrangères et Coopération Internationale 
  • Compte tenu des attributions constitutionnelles du Président de la République en matière de défense, de sécurité nationale et des affaires étrangères, il serait souhaitable d’envisager la création d’un conseil supérieur de la politique étrangère présidé par le Chef de l’Etat.

Cet organe, complément du conseil de la sécurité nationale, aurait pour charge de veiller au respect des fondements de la politique étrangère, de décider des orientations stratégiques et d’imprimer l’impulsion politique en la matière.La diplomatie ayant pour mission la mise en œuvre et la concrétisation des orientations prises a ce sujet.

  • Un conseil national interministériel de la coopération internationale, présidé par le Président du Conseil des Ministres, pourrait être également constitué en vue d’assurer l’impulsion, la coordination et le suivi des actions en la matière et définir la carte de déploiement des services extérieurs tunisiens à l’étranger.

  • Le Département n’a pas intérêt à s’empêtrer dans la gestion ni à tout régenter en matière de coopération internationale. Même du temps de la direction générale et du Secrétariat d’Etat spécialisés, les services concernés du Département n’embrassaient pas l’ensemble des dossiers notamment en matière de coopération financière et technique.

La ligne de partage des attributions en l’occurrence pourrait être la suivante :

  • maintenir la programmation des projets à présenter au financement extérieur au niveau du Ministère de Développement, en fonction des priorités des plans de développement.
  • Confier l’ensemble des négociations et de suivi au Ministère des Affaires Etrangères en coordination avec les départements concernés qui assurent l’exécution des accords conclus en la matière

Ce rappel de la ligne de partage tient compte de la capacité d’absorption du Département de l’efficience de la conduite de la politique de coopération et des besoins des Ministères concernés en fonction des priorités nationales de développement.

A cet égard il serait relativement aisé d’adjoindre, par voie sélective, au Département:

  • la négociation et le suivi des accords avec les fonds nationaux étrangers de développement en vue d’assurer une plus grande cohérence dans la conduite de nos relations bilatérales avec les pays concernés, la négociation multilatérale avec les institutions et organismes financiers régionaux et internationaux étant de nature et de modalités différentes.
  • L’ATCT dont la composante relative au détachement de coopérants tunisiens à l’étranger est primordiale. Ce qui conforterait, le cas échéant, les attributions du Secrétaire d’Etat à l’immigration et des tunisiens à l’étranger eu égard à l’importance de la coopération technique dans nos relations avec les pays arabes et africains. Et ce en plus de l’appui à l’internationalisation des entreprises tunisiennes particulièrement de travaux publics et de construction et l’extension du réseau d’expertise tunisienne à l’étranger.

  • Il s’agit enfin d’améliorer le « logiciel » des relations interdépartementales ayant un impact sur notre politique des affaires étrangères mal menée et malmenée aux débuts de la Révolution. Certes des progrès importants ont été enregistrés depuis. Il serait cependant souhaitable de consolider ce redressement en confortant le consensus national concernant les fondamentaux de notre politique étrangère ce qui contribuerait à mettre cette politique à l’abri des contingences électorales et idéologiques et réaffirmer notre positionnement sur la scène régionale et internationale au service des intérêts supérieurs de la patrie dans la continuité, le changement et l’ouverture.
  1. la diplomatie économique levier de développement et vecteur d’affirmation de notre présence à l’étranger.
  • La diplomatie économique est définie comme étant « l’ensemble des mécanismes et pratiques adoptés par des acteurs publics ou privés dans le but de réaliser les objectifs économiques d’un Etat par le recours à des moyens politiques ou de réaliser des objectifs politiques par le recours à des moyens économiques ».

Dans une économie mondialisée marquée par l’ouverture des frontières et l’interdépendance des intérêts, à l’orée de la quatrième révolution industrielle, les objectifs de la diplomatie économique évoluent en direction de l’insertion dans l’économie mondiale et l’affirmation de la présence et de l’influence des Etats à l’étranger.

A titre d’exemple une direction des entreprises et de l’économie internationale et du tourisme fut créée en France au sein du Ministère des Affaires Etrangères afin d’accompagner le développement à l’international des PME et promouvoir l’attractivité du site français.

Des personnalités influentes, y compris un ancien Premier Ministre, furent désignées comme représentants du MAE français en matière de diplomatie économique dans des pays particulièrement ciblés.

  • En Tunisie la diplomatie économique constitue actuellement l’une des priorités de la politique étrangère du pays.La réussite de cette diplomatie demeure cependant tributaire de plusieurs facteurs dont notamment :
  • l’amélioration de la situation du pays en matière de sécurité, de stabilité politique ainsi que la reprise de l’activité économique, l’apaisement du climat social et l’amélioration de l’environnement des affaires.
  • l’adoption d’une stratégie proactive de pénétration et d’implantation dans des pays et zones prioritaires en particulier dans le cadre de développement du partenariat sud-sud notamment en Afrique et en Asie en plus des marchés traditionnels.
  • la mise en œuvre des moyens financiers et logistiques adéquats pour la mise en œuvre de la diplomatie économique.
  • la constitution de réseaux d’appui et de lobbying en concertation avec la diaspora tunisienne à l’étranger, entre autres, à travers des conseillers sur place du commerce et des IDE.
  • la mutualisation et l’actualisation de l’information économique et financière en Tunisie et en provenance des pays partenaires. A cet égard la réussite de la prochaine conférence internationale sur l’investissement en Novembre prochain à Tunis, notamment pour la présentation du Plan 2016-2020 et du nouveau code d’investissement, est primordiale. Compte tenu de l’importance des données sur la dette il serait indiqué d’intensifier les efforts pour harmoniser, voire unifier, la base de données à ce sujet entre les Ministères des Finances, du Développement et de la BCT.
  • le développement de la coopération décentralisée, notamment dans les pays dont les entités régionales disposent d’importantes attributions, à la faveur des nouvelles dispositions constitutionnelles de décentralisation en Tunisie.
  • S’inspirant des exemples du club diplomatique au Maroc et du Conseil de Coopération Internationale en France un organe similaire consultatif pourrait être créé auprès du Ministre des Affaires Etrangères avec la participation notamment de représentants d’organisations professionnelles, de l’Association des anciens ambassadeurs et consul généraux et de think tanks spécialisés.

Outres leurs fonctions traditionnelles les chefs de nos missions diplomatiques et consulaires pourraient servir d’éclaireurs, de catalyseurs et de facilitateurs à travers les missions de veille et d’information stratégique, d’accompagnement et d’appui à nos entreprises à l’étranger.

  • C’est à travers des actions ciblées, concertées,proactives et prospectives que la Tunisie pourrait, notamment à travers la diplomatie économique, affirmer sa présence et son influence dans le cadre d’une politique étrangère alliant continuité, ingéniosité et ouverture.

La diplomatie économique n’est pas l’apanage d’un Département mais la résultante des efforts de différents intervenants publics et privés. Efforts fédérés par le Ministère des Affaires Etrangères en combinant coopération culturelle, technique, économique, tourisme et des IDE pour promouvoir le site Tunisie et renforcer sa visibilité.

Pionnier, à maintes occasions, notre pays a par le passé ouvert la voie. Jeune démocratie d’une vieille civilisation,  la Tunisie a les atouts et la capacité de faire entendre à nouveau sa voix sur la scène régionale et internationale. Renouant ainsi avec la diplomatie d’influence qu’elle a su si bien exercer au début de l’indépendance, particulièrement en Afrique, sans commune mesure avec la modestie de ses dimensions et de ses moyens.

Ce fut le temps d’un « smart power »-avantterme-qui transforma  les défaites et crises en succès politiques et diplomatiques. En commençant par le bombardement de Sakiet Sidi Youssef qui fit tomber la 4e république en France. Puis la crise de Bizerte, calamiteuse sur le plan militaire, muée en succès onusien suivi  d’une série de visites officielles et de périples historiques de Feu Bourguiba notamment au Moyen Orient et en Afrique. Avec cependant le bémol de l’annonce de l’union tuniso -libyenne mort-née à Jerba. Le dernier rugissement du vieux Lion porta à New York lorsque pour la première et la dernière fois, Israël fut condamné par le Conseil de sécurité.

La Tunisie n’a pas encore capitalisé le mouvement de sympathie mondiale qu’a suscité la Révolution malgré l’attribution du prix Nobel de la Paix à notre pays. La classe politique -sans classe- les tribulations des organisations professionnelles et  la mentalité du « toujours plus » sans contrepartie ont enfoncé notre pays dans une crise socio-économique inextricable. Le monde et l’Histoire nous observent. A nous tous de réagir en nous inspirant des enseignements de Bourguiba et de Hached. Le grand Leader syndical  a  assuré une synthèse patriotique courageuse combinant défense d’intérêts syndicaux et prééminence de l’intérêt national au prix du sacrifice suprême. En clamant son attachement indéfectible au peuple. Tout le peuple.

Mongi Lahbib

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