Crise migratoire

Crise migratoire mondiale : quels dangers pour la Tunisie ?

Alors que M. Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur italien, se met à proposer des solutions radicales de rétention d’immigrés en Afrique du nord, en particulier dans le sud de la Libye, et que les Etats-Unis de M. Trump prennent des mesures de plus en plus offensives contre l’accueil des migrants mexicains et autres, contraints de se séparer de leurs enfants aux frontières, les tollés que provoquent ce genre de mesures brutales ne cessent de se multiplier. Dans ce contexte, quel rôle pourrait être dévolu à la Tunisie dans la gestion sur le long terme de la crise migratoire ?

Les Occidentaux semblent de plus en plus inquiets par la nécessité de gérer la crise migratoire que traversent différents pays, en particulier ceux du sud de l’Europe par lesquels transitent les migrants tentés de rejoindre le vieux continent. La mise en place de « centres d’accueil et d’identification » a ainsi été fortement encouragée par Matteo Salvini, qui estime que son pays n’est plus apte à fournir les moyens d’accueil pour ceux qui fuient les conflits et voient dans l’Europe un eldorado prêt à leur offrir un avenir meilleur pour eux et leurs familles. Une initiative qui devrait selon lui mettre fin aux « flux de la mort » provenant des côtes méridionales de l’Europe aurait été proposée à la Libye qui, par l’intermédiaire de son vice-premier ministre, Ahmed Meitig, a fait savoir qu’elle en désapprouvait totalement la logique. L’ambassadeur de Tunisie auprès de l’Union européenne, Taher Chérif, a également fortement critiqué cette initiative, la jugeant totalement inadéquate et impossible à mettre en place dans notre pays dans la situation actuelle.

Or, cette question cruciale se pose évidemment aussi pour la Tunisie, dont une grande partie de la jeunesse refuse désormais de subir les multiples effets de la crise économique et sociale que connait le pays. La Tunisie, qui fait d’ailleurs partie des pays qui « exportent » le plus de migrants vers l’Europe en proportion à sa population – au risque de leur vie, comme cela a été le cas lors du naufrage d’une embarcation en partance de Kerkennah -,  aura ainsi un grand rôle à jouer dans la gestion de la crise migratoire mondiale. Mais s’il est absolument nécessaire qu’elle s’intègre dans une logique de coopération avec ses voisins méditerranéens, elle n’a assurément pas les moyens de prendre en charge à la fois ses ressortissants, déjà suffisamment en difficulté face au chômage pour être tentés de fuir le pays, et un nombre important de migrants étrangers. « Nous souffrons déjà beaucoup de ce qui se passe en Libye », a par exemple fait valoir Tahar Chérif en juin 2018 au quotidien belge « Le Soir » lorsque lui a été posée la question de savoir, en plein « mini-sommet » sur la migration, s’il était possible pour la Tunisie de mettre en place des camps d’accueil ou de rétention de migrants échoués en Méditerranée.

Nécessité de mettre en place des accords avec l’Europe

Déjà, en 2017, la Tunisie et l’Allemagne étaient parvenues à un accord sur la possibilité  pour celle-ci de venir financièrement en aide aux immigrés clandestins tunisiens présents en Allemagne en contrepartie de leur retour. Lors d’un entretien entre Béji Caïd-Essebsi et Angela Merkel, celle-ci avait notamment évoqué une aide financière au développement d’une quinzaine de millions d’euros. Un projet «  constructif » dont l’objectif serait à la fois d’impulser la mise en place de programmes économiques de développement en Tunisie et d’aider l’Allemagne à gérer l’arrivée massive de migrants étrangers en donnant la priorité à ceux qui sont éligibles au statut de réfugié fuyant des conflits particulièrement sanglants dans le monde et ayant donc droit à une protection internationale.

Une initiative également soutenue par le numéro deux égyptien, le président du Parlement Ali Abdel Aal, qui, dans une interview accordée au journal allemand Die Welt en juin 2018, n’a pas tari d’éloges sur le plan  « Compact with Africa » discuté lors du sommet du G20 présidé par l’Allemagne en 2017 et qui prévoit notamment d’améliorer la situation économique dans les pays d’origine des migrants attirés par l’Europe.

Seule mesure viable sur le long terme : garantir aux Tunisiens un avenir meilleur dans leur propre pays

Il apparaît absolument nécessaire, voire urgent, que la Tunisie se dote de moyens suffisants pour garantir à ses citoyens l’accès à l’emploi et donc à la possibilité de vivre sans lorgner du côté des pays de l’autre rive de la Méditerranée. L’Europe, on l’a vu, traverse elle-même une crise économique, sociale, migratoire, identitaire et politique extrêmement forte et la paupérisation des Européens eux-mêmes ne cesse de s’élargir au sein de différentes couches sociales et de distendre les liens de solidarité nationale. Un phénomène qu’il est notamment possible de constater à partir de la montée ahurissante des mouvements populistes de droite en Europe tout comme aux Etats-Unis. Ce phénomène politique est en partie (mais pas seulement) provoqué par une inquiétude exprimée par une partie des citoyens et qui concerne ce que la rhétorique populiste aime à appeler « les dangers du vivre-ensemble et du multiculturalisme ». De surcroît, ce discours est sans cesse nourri par un contexte de crainte où les multiples attaques terroristes subies par les populations européennes ont souvent été perpétrées (notamment en France) par des candidats au jihad arrivés en Europe après s’être fait passer pour des migrants fuyant les conflits.

Comment les Tunisiens peuvent-ils, dans ces circonstances, être tentés de livrer leur destin et celui de leurs familles à des pays qui n’ont plus rien à offrir si ce n’est une vie de marginalité ? Car, en mettant de côté les Tunisiens qui partent se former dans les universités européennes et arrivent par la suite à occuper une place sociale sécurisante dans les sociétés occidentales, ceux qui s’y dirigent en clandestins finissent hélas par s’astreindre au minimum vital. Une tragédie. La Tunisie, dont l’expérience, même lacunaire, a constitué une première et un exemple pour l’ensemble des pays de la région en raison de la transition politique pacifique qu’elle a initiée suite à la révolution, ne peut avoir d’autre horizon que celui de continuer à porter l’exemple, à servir de guide pour les pays qui ont à affronter des crises similaires aux siennes. Former la jeunesse, lui donner les outils de satisfaire à ses ambitions d’épanouissement, lui offrir un destin, est le seul et unique moyen de la garder et d’en faire l’acteur majeur du changement de demain.

Néjiba Belkadi

 

 

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