De l’Opportunité d’un Partenariat Stratégique Tunisie-Chine

De l’Opportunité d’un Partenariat Stratégique Tunisie-Chine

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Salah HAMDI, ancien ambassadeur

Dans le cadre de « Tunis-Forum » 2017 et dans le contexte actuel de transition économique difficile, l’IACE vient de prendre l’initiative d’organiser un forum sur le thème « Tunisie-Chine : Un Partenariat d’Avenir ». Une initiative louable qui a réuni des personnalités officielles, des hommes d’affaires des deux pays et des experts en présence du Ministre du développement et de la coopération internationale et Ministre des Finances par intérim. Une initiative prometteuse d’un avenir meilleur des relations économiques entre la Tunisie et la Chine.

A la question : la Tunisie pourrait-elle trouver sa place sur l’axe de la nouvelle percée de la Chine sur l’échiquier économique mondial dans le cadre de son programme planétaire « la Nouvelle Route de la Soie »(NRS) ? Je dirais Oui , Mais ! Oui, Mais, parce que la Tunisie a longtemps hésité à prendre une position pour développer ses relations économiques avec la Chine dans une optique de « partenariat stratégique ». De sa part la Chine n’offrait pas, également pour de longues années, les moyens et les mécanismes adéquats pour construire un véritable partenariat avec la Tunisie.

Entre-temps, les choses ont bien changé notamment du côté chinois à la faveur de l’émergence de la Chine en tant que puissance économique mondiale du 21ème siècle. Alors que la Tunisie s’est résignée à rester attachée à des rapports avec l’Europe qui auraient atteint leurs limites tout en gardant leur caractère stratégique et qu’il faut entretenir, valoriser davantage par l’allocation des moyens financiers adéquats et surtout rééquilibrer eu égard aux nouvelles dispositions de l’ALECA en vue de sauvegarder les secteurs d’activité encore fragiles tels l’agriculture et les services.

Dans le contexte actuel de transition que traverse la Tunisie, non sans difficultés, Il est temps d’ouvrir le dossier des relations économiques avec la Chine dans la perspective d’un véritable partenariat stratégique « inclusif » et « gagnant-gagnant » dans le cadre d’une vision prospective s’inscrivant dans le sillage de la NRS. Un tel partenariat permettrait, dans une première étape, d’encadrer les échanges entre les deux pays et y mettre de l’ordre. Pour cela il faut de la volonté, de la détermination et de l’engagement, non seulement du côté politique car c’est primordial, mais aussi de la part de la communauté des hommes d’affaires et des opérateurs économiques et c’est important pour garantir la faisabilité d’une telle démarche.

Quelques Données sur la Nouvelle Dimension de la Chine :
L’évolution de la Chine dans le sens de l’ouverture sur le Monde a été entamée depuis plus de trois décennies dans le cadre de la politique « Go to World » ( Cf une analyse « La Chine et le Nouvel Ordre Eurasiatique, Opportunités pour la Tunisie » Leaders fin 2016 ). Dans le même sens et alors que le Président Trump plaide en faveur du protectionnisme, voire de l’isolationnisme, dans le cadre de sa démarche « America first », faisant en sorte de tourner le dos à la Mondialisation que ses prédécesseurs ont promue pour conforter leur vision du Nouvel Ordre Mondial « Unipolaire » d’après la chute de l’ex Bloc Soviétique, voilà que le Président Chinois Xi Jinping fonce, depuis 2013, vers une politique volontariste d’ouverture dans une géopolitique mouvante et imprévisible, mais non sans précautions conformément à la pensée de Deng Xiaoping : « J’ai deux principes, je n’ai pas peur de prendre des décisions et je corrige mes erreurs dès qu’elles apparaissent ». Aussi n’a-t-il pas fait la « vedette » du 47ème Forum de Davos en Janvier 2017 en prononçant le discours inaugural. Il prend alors le contre-pied du PrésidentTrump en se livrant à un plaidoyer en faveur de la Mondialisation. En bon communiste et bon élève du père du « Socialisme de Marché » Deng Xiaoping, il n’a pas hésité pourtant à s’inscrire en faux contre tous ceux qui accusent la mondialisation d’être à l’origine des « maux qui frappent nos Sociétés ».

Après des années de croissance à deux chiffres, l’économie chinoise semble se stabiliser avec une croissance soutenue autour de 7% mais demeure en pleine mutation sans, toutefois, être à l’abri de nombre de défis dont notamment celui de l’endettement des entreprises ( 170% du PIB ) selon les observateurs économiques. Le Président Chinois se veut rassurant quant à la volonté de procéder aux réformes nécessaires pour conforter la position de l’économie de son pays en tant que 2ème puissance économique mondiale, à travers le Programme « planétaire » de la Nouvelle Route de la Soie.

Le dirigeant Chinois présente, à cet effet, son pays comme un défenseur du libre-échange pour repousser les soupçons de « dumping » reprochés par ses partenaires, en plaidant pour une « mondialisation plus inclusive ». Il appelle à investir dans les nouvelles technologies, à accélérer la transition énergétique et à renforcer le multilatéralisme. Et les observateurs de noter que ce n’est pas le Président Américain qui parle, mais le Président Communiste qui s’exprime : « Toute tentative de stopper les échanges de capitaux, de technologies et de produits est impossible et serait à rebours de l’histoire. La mondialisation a favorisé la croissance mondiale et fait progresser la science et la technologie. Bien sûr elle a créé des déséquilibres, mais ce n’est pas une raison pour la balayer. » conclût-il. Non seulement il plaide « capitaliste », mais il devient plus capitaliste que « les capitalistes nés » (pour les besoins de la cause). Ce faisant il n’est pas sans défier les grandes puissances, notamment les plus ouvertes et les fers de lance de la mondialisation, mais qui semblent aujourd’hui faire volte-face en décrétant le repli sur soi (Brexit) et l’isolationnisme économique (America first) pour se protéger contre la percée des puissances montantes.

Evidemment le Président Chinois en vantant les « mérites » de la mondialisation n’a d’autres soucis que de chercher à assurer les intérêts de son pays dans la promotion du programme de la NRS. Tout en jouant l’ouverture sur le marché international pour conforter la position de son pays en tant que puissance économique rivalisant avec les grandes puissances, il veillerait à garder une marge confortable de « protectionnisme » dans le cadre de la flexibilité que lui offre la doctrine du socialisme de marché. En Mai dernier, il organise le Sommet sur le « Forum de la Ceinture et de la Route de la Soie » avec comme slogan « La Coopération pour la Prospérité Commune ». Devant une trentaine de Chefs d’Etat et de Gouvernement et plus de 1500 hautes personnalités représentant plus de 130 Etats et Organisations Internationales, dont le SG de l’ONU, le président de la BM, la directrice générale du FMI, le président Xi Jinping annonce la mobilisation de quelques 124 milliards de $ par an pendant 5 ans pour le financement du Plan de la Route de la Soie qu’il qualifie de « Route de la Paix et du Libre-échange ». Le président Poutine, dont le pays s’est déjà réservé une part importante du programme, était présent avec à ses côtés les présidents Turc, Philippin, Malaisien et Pakistanais. Les USA étaient représentés par l’Assistant Spécial du Président, tandis que l’Inde a boycotté la rencontre en raison de son opposition au segment du projet traversant le Cachemire ( zone de litige avec le Pakistan ). Le Japon et la Corée du Sud ont exprimé des réserves quant à leur participation pour des raisons liées à leurs rapports actuels tendus avec la Chine et à la présence de la Corée du Nord. Plus récemment le Président Chinois s’aligne sur la position des Chefs d’Etat du G20 en faveur de la sauvegarde du libre-échange et de l’Accord de Paris sur les changements climatiques en face du Président Trump qui s’obstine à limiter les échanges commerciaux et à renier les engagements de son pays dans le cadre de l’accord de Paris au nom de la « Sécurité Nationale ».

La NRS est conçue comme un dense réseau intercontinental de communications reposant sur un immense maillage de routes, voies ferrées, voies maritimes, ports, aéroports, pipelines et gazoducs, permettant de lier la Chine et l’Asie à l’Europe (grand marché) et à l’Afrique (gisement de ressources naturelles) en passant par un Moyen-Orient complexe et instable (mais riche), via des voies terrestres et maritimes longues de milliers de Km. Pour y parvenir, la Chine ne semble pas lésiner sur les moyens en comptant sur un puissant « empire » financier reposant sur trois principaux instruments, déjà opérationnels, que sont la Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures, la Nouvelle Banque de Développement des BRICS et le Fonds de la Route de la Soie. La motivation du programme réside dans le partage des investissements et de la prospérité qui en résulte avec les pays associés et de l’impact prévisible en matière de commerce et de développement.

Des Perspectives d’un Partenariat Stratégique avec la Chine :
Les relations économiques tuniso-chinoises ont longtemps évolué à une cadence en-deçà des opportunités offertes des deux côtés. Pour plusieurs raisons tenant à la géographie, à la culture, au déficit de communications, mais aussi à la politique et aux préjugés nourris de part et d’autre quant aux possibilités réelles de partenariat. Avec le temps les choses ont évolué surtout du côté Chinois à la faveur de la politique d’ouverture sur le Monde, alors que du côté tunisien c’est le sentiment « conservateur » qui a plutôt prévalu, mises à part certaines initiatives ponctuelles dont les auteurs ont été de véritables précurseurs malgré les difficultés.

Force est de constater que des deux côtés, c’est le commerce qui motivait les initiatives, les Chinois visant non seulement le marché tunisien, aussi limité soit-il, mais surtout les marchés de proximité y compris l’Afrique et l’Europe. Sur ce plan ils n’étaient pas parvenus à leurs fins pour diverses raisons. Et que d’opportunités perdues pour promouvoir des relations de partenariat commercial pouvant évoluer vers un partenariat industriel notamment en direction de l’Afrique! Les Tunisiens étaient apparemment satisfaits de leurs relations avec l’Europe et n’ont pas osé faire le saut vers l’espace chinois. Toutefois, un courant d’échanges s’est rapidement développé depuis le début des années 2000 à la faveur de la prolifération du « commerce des conteneurs » à sens unique de la Chine vers la Tunisie et à l’initiative « d’opérateurs » tunisiens approvisionneurs des circuits de commerce parallèle et même du commerce organisé. Le courant a fait boule de neige pour aggraver le déficit commercial chronique avec la Chine. Avec un taux de couverture de 3,5% en 2010, le même »trend » continuait après 2011 et le déficit commercial atteint aujourd’hui des seuils intolérables, soit 1,6 milliards de dinars en Mai 2017 contre 1,5 milliards en Mai 2016 et 3,5 Milliards pour toute l’année 2016.Le déficit commercial tunisien avec la Chine représente le tiers du total de son déficit commercial avec l’extérieur.

Cette situation due notamment aux flux de produits chinois introduits sur le marché tunisien, serait également due à l’insuffisance de flux de produits tunisiens disponibles à l’exportation apparemment non toujours concurrentiels et défavorisés par les coûts élevés de transport. Au cours des dernières années on est resté au stade du diagnostic et des déclarations d’intention face au constat. On ne s’engage réellement pas dans une véritable démarche opérationnelle pour redresser la situation gravement déséquilibrée des échanges avec la Chine, en veillant à l’application rigoureuse des mesures techniques de contrôle des importations et en adoptant les mesures draconiennes au niveau des ports tunisiens, y compris le refoulement des conteneurs introduits de manière irrégulière ou frauduleuse.

Cependant la situation tend à changer depuis quelques mois à la faveur des actions entreprises par le gouvernement pour améliorer le climat des affaires avec l’organisation du Forum « Tunisie 2020 » pour la promotion des investissements, la promulgation du Code des Investissements et l’introduction de la monnaie chinoise (admise par le FMI dans les DTS) dans le panier des devises servant de référence à la gestion de la parité du Dinar. Les récentes actions contre la corruption et la contrebande s’inscrivent dans le même contexte. Plus concrètement il faudrait dans l’immédiat agir auprès des autorités chinoises pour renégocier le régime juridique et la taxation des produits importés pour décourager les produits non nécessaires et concurrents des produits tunisiens. Il faudrait également se pencher sur les sources de financement des importations. Parallèlement il faut booster les exportations dans certains créneaux porteurs dont les engrais, en particulier le DAP concurrencé par le DAP américain, l’huile d’olive et l’agro-alimentaire, l’industrie mécanique et électrique, y compris dans le cadre d’une approche de « partage de la chaine des valeurs » entre les opérateurs des deux pays.

En même temps et au-delà de ces actions ponctuelles immédiates, il faudrait agir sur le « Structurel » et c’est toute la portée de la prospective « Partenariat avec la Chine » objet du Forum organisé par l’IACE. C’est une initiative prometteuse de se pencher avec détermination sur les opportunités ouvertes dans le cadre de la nouvelle donne induite par l’affirmation de la Chine en tant qu’acteur dans la géopolitique internationale et son émergence en tant que nouvelle puissance économique mondiale. La Tunisie a tout à gagner à s’engager de manière plus opérationnelle dans la diversification de ses échanges avec l’extérieur pour mieux tirer profit des nouvelles opportunités offertes dans le « Nouvel Espace Eurasiatique » et en particulier des opportunités offertes par un partenariat stratégique « inclusif » et « gagnant-gagnant » avec la Chine dans la sillage de la NRS.

Le nouveau partenariat avec la Chine reposerait sur des créneaux porteurs tels que les zones économiques spéciales avec leurs composantes industrielles et logistiques pour l’exportation, les NTIC axées sur la numérisation de l’économie, les énergies nouvelles et renouvelables, les infrastructures routières et portuaires et le tourisme. La mobilisation des ressources financières nécessaires devant garantir la faisabilité d’un tel partenariat. Une coopération multidimensionnelle basée sur l’association des intérêts des deux pays dans le cadre d’un partenariat « win-win » impliquant les grandes banques chinoises telles que l’Eximbank, la Banque chinoise de développement, la Banque chinoise de l’industrie et du commerce et la Banque Asiatique d’investissements pour les infrastructures. L’objectif stratégique d’un tel partenariat serait de booster la position de la Tunisie sur la rive-sud de la Méditerranée comme «Hub Economique International » entre la Nouvelle Eurasie, l’Afrique et le Moyen-Orient, voire l’Europe, en tant que nœud stratégique de la NRS. Le partenariat des secteurs publics et public-privé et des opérateurs privés des deux pays est évidemment indiqué pour faciliter l’accès aux marchés des pays tiers dans les régions ciblées par cette prospective. L’association de pays tiers à la démarche envisagée ne serait pas à exclure pour conforter la circulation des biens et services issus du partenariat.

A cet effet et à titre indicatif, il serait indiqué d’envisager de faire renaître l’ancien projet de route transsaharienne entre la Tunisie et l’Afrique de l’Ouest via le Sahara Algérien avec pour objectif de promouvoir les échanges entre le nord et le sud du Sahara. La connexion au segment de la voie maritime traversant le Moyen-Orient et devant passer par le canal de Suez en direction du port de Pirée en Grèce, via Venise en Italie, pourrait aussi être envisagée. Le projet de « port en eaux profondes d’Enfidha » pourrait à cet effet constituer une motivation pour la Chine et une jonction avec la route du Sahara.

Toute proportion gardée, pourquoi ne pas partager ce rêve avec la Chine ? Pourquoi ne pas s’inscrire sur la trajectoire de la NRS dans le cadre d’une approche prospective à moyen et long termes de notre positionnement sur le marché international du 21è siècle? Qu’il nous soit permis de rêver et de valoriser notre capital d’intelligence pour notre mieux-être et pour le partage du bien-être avec les autres.

Pour garantir le maximum de chances de succès à une telle initiative, il faudrait formaliser la démarche auprès des autorités des deux pays pour officialiser le cadre de ce partenariat. Car d’une part le gouvernement tunisien gagnerait à officialiser son parrainage d’une telle démarche stratégique, et de l’autre le gouvernement chinois aurait tendance à traiter d’Etat à Etat dans le lancement de ce genre de prospective avant de booster les opérateurs publics et privés dans la concrétisation de la stratégie arrêtée. Dans tous les cas l’engagement des pouvoirs publics constitue un support nécessaire et un gage moral pour encourager les opérateurs publics et privés à aller de l’avant dans la concrétisation du partenariat envisagé. Puisse la prochaine visite annoncée du Ministre des Affaires Etrangères en Chine constituer une opportunité diplomatique pour consacrer le premier jalon de ce partenariat stratégique d’avenir avec la Chine. Un Comité Mixte de Liaison pourrait être créé à cet effet pour proposer les termes de référence et les contours de ce partenariat stratégique d’avenir en liaison avec le projet de la NRS.

S.H.

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