Décapitation d’un professeur en France, éviter l’amalgame

Indubitablement, on ne peut ignorer aujourd’hui l’effet boomerang d’une politique laxiste à l’égard du phénomène de la radicalisation  religieuse et repli communautaire en France sur fond d’une incroyable montée de pseudo-associations caritatives depuis la fin des années 80 qui, parallèlement, a vu le nombre de requérants d’asiles augmenter exponentiellement. La France, longtemps considérée comme « terre d’asile » est aujourd’hui à « conquérir » par les fondamentalistes et les Jihadistes de retour des zones de combat . Son implication en 2013 dans la guerre  au pays du Levant (La Syrie) a galvanisé les mouvances radicales en France et obnubilé les jeunes.

Selon le Centre d’analyse de terrorisme(CAT) basé à Paris,  plus de mille Français ou résidents dans ce pays ont  « manifesté des velléités de départ vers l’Irak  et le Syrie » en 2013. A partir de cette date, de plus en plus de jeunes français et françaises sont partis combattre en Syrie et en Irak. Leur nombre est estimé à plus de 1300 personnes,  révèle la même source d’après un rapport publié en 2019.  En 2018, le parquet avait déjà traité  513 dossiers liés au djihadisme impliquant 1620 individus dont des binationaux du Maghreb Arabe (Tunisie, Marco, Algérie). La sordide affaire de la décapitation du professeur Samuel Paty a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et a, peut être, sonné la fin de la récréation pour les mouvances radicales. Nonobstant, le mal est déjà fait, estiment certains experts.

Prosélytisme non déclaré des ONG caritatives

Les foyers de radicalisation qui ont essaimé  en France, s’apparentent aujourd’hui à un bastion inexpugnable. Les réactions hostiles à l’égard du discours du président français défendant la liberté d’expression lors de l’hommage rendu au professeur en question et certains rebondissements son venus confirmer cet état de fait.  Le grand-père de l’auteur de l’assassinat explique que ce dernier a été « radicalisé par certaines de ses fréquentations » , et d’ajouter que les gens sur les réseaux sociaux ont endoctriné son petit-fils. Un modus opérande en matière d’endoctrinement observé dans plusieurs pays, dont la Tunisie, mais qui continue malheureusement à rapporter ses fruits.

La « ghettoïsation islamiste » des quartiers de la banlieue n’a fait que porter ombrage  à  l’Islam, mais elle avait puisé sa force d’un laxisme incompréhensible qui n’a fait que trop durer à l’égard des mouvances radicales appuyées par certaines monarchies arabes du Golfe par le truchement d’associations caritatives et centres islamiques le plus souvent proches du mouvement des Frères musulmans ( jamaat al-Ikhwan al-muslimin) fondé en 1928 en Egypte par cheikh Hassan Al-Banna. Une aubaine pour un islam politique qui ne disait pas son nom mais dissipait mal les immixtions étrangères et les tentations hégémoniques de certains pays. La montée de l’islam radical issu de la politisation du religieux dans les banlieues populaires  fut inéluctable après la guerre en Syrie et les insurrections dans quelques pays arabes.

D’après le chercheur français, Arnaud Lacheret qui s’est consacré à l’étude de la montée de l’islamisme radical dans les banlieues populaires dans son pays, une montée des revendications communautaires islamistes dans les banlieues a été gérée de façon confuse dans les années 80 par les pouvoirs publics. « Les divers troubles terroristes (1995, 2015) et émeutes urbaines, ainsi que les tensions internationales au Proche-Orient ont pu favoriser l’émergence d’une frange radicale dans les banlieues qu’il convient de traiter à la fois sous l’angle sécuritaire, mais également politique en essayant de comprendre les raisons profondes de cette radicalisation ».

Il semble toutefois que les décideurs en France n’aient pas cherché à comprendre le phénomène de la radicalisation qui ne date pas d’aujourd’hui et ont botté en touche sur cette question. Ils ont tout simplement  laissé faire certains Etats arabes  du Golfe des années durant .

Attention au retour de bâton

Les mesures prises récemment par les autorités françaises  comme la lutte contre « l’islam radical en ligne », ainsi que la volonté de dissoudre plusieurs associations dont le Collectif contre l’islamophobie en France (pourtant créé en 2003 pour lutter contre l’islamophobie), Baraka City et bien d’autres sont-ils appropriées? Selon certains observateurs, c’est juste un coup de pied  dans la fourmilière, une réaction à chaud manquant surtout de lucidité d’autant plus qu’elles sont déjà qualifiées de « croisade contre l’islam ». L’appel au boycott de produits français ne s’est pas par ailleurs fait attendre.

Dans la foulée de ces mesures, le fondateur de « Ummah Charity »  a été placé en garde à vue et plusieurs éléments fichés S pour radicalisation, dont des Tunisiens, marocains et algériens risquent l’expulsion pure et simple du territoire français vers leurs pays d’origine. Le ministre de l’Intérieur a demandé la fermeture de la mosquée de Pantin pour une période de six mois. Toutefois, la mise en application des décisions d’expulsion demeure tributaire tout d’abord de l’aval du pays  accueillant, sans compter la possibilité de recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme.

« La jurisprudence européenne et la lutte contre le terrorisme sont antinomiques », fait savoir à ce propos Mustapha Afroukh, Maître de conférences à l’Université de Montpellier. « Dans un monde où la lutte contre le terrorisme, sujet éminemment politique, semble être indissolublement liée à la « Raison d’État », la Cour européenne des droits de l’homme fait entendre sa voix provoquant alors certaines réactions de défiance », ajoute-t-il, confirmant ainsi que l’extradition ou l’expulsion de ressortissants étrangers menaçant la sécurité de l’Etat n’est pas une simple formalité.

Dans son discours prononcé en hommage au professeur décapité, le président français a été ferme. Il avait martelé que son pays ne renoncera «pas aux caricatures», déclenchant ainsi une avalanche de réactions hostiles. Les mouvances radicales en France n’espéraient pas plus.

 

Samir DRIDI   

 

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