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Des universitaires américains optimistes sur les perspectives de démocratisation de la Tunisie

Une tribune écrite par deux chercheurs américains dans les colonnes du Washington Post, le 20 juillet 2018, met en lumière les perspectives prometteuses d’une transition démocratique réussie en Tunisie, qu’ils estiment « bien meilleures » que celles de pays comme l’Egypte ou la Libye. « Lors des élections municipales de mai 2018 en Tunisie, de nombreux commentateurs ont spéculé sur l’avenir de la transition démocratique en cours dans le pays, écrivent les chercheurs Mieczysław P. Boduszyński et Sabina Henneberg. Si les résultats sont à peu près conformes aux attentes, le taux de participation des électeurs a été décevant. Malgré cela, la plupart des observateurs s’accordent à dire que les perspectives de transition démocratique en Tunisie sont bien meilleures qu’en Egypte ou en Libye. »
Pour eux, la forte hétérogénéité des trajectoires politiques qui se sont imposées ou qui ont été suivies par les pays touchés par l’onde de choc des « printemps arabes » est fortement conditionnée par des considérations historiques et les spécificités culturelles et politiques propres à chacun de ces pays. Pourtant, le contraste qui singularise chacun des parcours de ces pays, certains d’entre eux ayant pu s’en sortir sans douleur quand d’autres souffrent encore de divisions sanguinaires, ne relève pas que de l’inévitable. Les chercheurs font en effet valoir une approche non déterministe dans leur étude des différents cas de figure de transition politique qu’a connus le monde arabe. Ils relèvent ainsi qu’il faut prêter plus d’attention à l’action humaine, selon eux tout aussi capable que l’héritage politique d’influer sur le cours du processus de transition démocratique.
 

Les conséquences de l’exclusion politique

Les deux universitaires rappellent qu’au printemps 2013, des miliciens armés avaient assiégé plusieurs ministères en Libye pour faire pression sur le premier parlement élu (Congrès général national ou CGN) afin que celui-ci adopte une loi d’exclusion politique visant à écarter de la vie politique toute personne ayant occupé des postes à responsabilité sous l’ancien régime de Kadhafi. Depuis son adoption, cette loi d’exclusion politique a été « radicalisée », menant à l’exclusion de toute personne ayant occupé une fonction dans les structures de l’Etat depuis l’arrivée de Kadhafi au pouvoir, dont des opposants historiques au « Guide » libyen.
« Aujourd’hui, certains Libyens considèrent cette étape comme la fin d’une transition pacifique et le début de l’effondrement de la Libye. La décision de poursuivre de telles procédures d’examens approfondis a accru les tensions entre les groupes armés et a érodé la confiance de la société dans le CGN », expliquent-ils, en précisant qu’elle a aussi cultivé un climat d’exclusion, de violence et de polarisation qui a porté préjudice à la transition politique ultérieure de la Libye.
Pourtant, une autre voie aurait été possible pour réinstaurer un climat politique pacifié. Les parlementaires libyens et le gouvernement fragile du Premier ministre Ali Zeidan (en poste de novembre 2012 à mars 2014), soutenus par la communauté internationale, auraient pu présenter un front uni contre les milices, estiment les auteurs de la tribune. « Au lieu de cela, certains parlementaires libéraux ont tenté d’adapter leur loi à leurs propres intérêts. Si les élites libyennes avaient réussi à bloquer cette loi d’exclusion politique, leurs champions à Misrata se seraient peut-être sentis obligés de forger des compromis avec leurs rivaux de Zintan, ce qui aurait pu éviter la fragmentation de la Libye en deux gouvernements concurrents en 2014. »

Les conséquences politiques de l’inclusion

Cette loi d’exclusion politique en Libye illustre, selon les deux spécialistes, les dangers et les conséquences inattendues des choix que font les gouvernements de transition en matière de contrôle motivé par des considérations politiques.
En Tunisie, cependant, les élites ont fait un choix très différent. En 2014, rappellent-ils, « les parlementaires islamistes, qui représentaient de nombreuses victimes du régime autoritaire de Ben Ali, ont décidé de renoncer à leurs demandes de contrôle » pour opter pour une démarche politique prônant le consensus. « A plusieurs moments clés depuis 2011, ajoutent les chercheurs, notamment lors du très attendu Dialogue national de 2013, nombreux ont été les individus et les groupes de la société civile tunisienne qui ont choisi de poursuivre une approche inclusive. »
L’Egypte fournit un autre exemple de la manière dont le traitement des anciennes élites par les nouvelles peut façonner la voie de la transition. En 2011, le parti des Frères musulmans a décidé de ne pas remettre en question les privilèges de l’armée égyptienne en échange d’élections législatives accélérées et d’une adhésion inédite des islamistes à une majorité parlementaire. « La décision des Frères musulmans de ne poursuivre aucune justice rétributive a permis à l’armée de continuer d’incarner le vrai pouvoir en Egypte. Par la suite, l’armée a utilisé ce pouvoir pour dissoudre le parlement élu en 2012 et, finalement, mener un coup d’Etat militaire contre le président démocratiquement élu, Mohamed Morsi, en juillet 2013 », rappellent encore les universitaires américains.
Pour eux, ces divers exemples de « gestion » de phases politiques de transition, par les disparités qu’ils présentent, démontrent l’utilité de l’examen attentif des choix alternatifs auxquels les élites sont périodiquement confrontées et des circonstances dans lesquelles elles ont eu à faire ces choix politiques. « Dans les transitions post-printemps arabes, peu de résultats étaient inévitables, malgré la façon dont les choses apparaissent avec le recul », expliquent-ils.
 

L’importance des choix politiques post-électoraux

Les élections municipales en Tunisie ont alimenté l’espoir de voir dans l’autonomisation des espaces politiques locaux un moyen d’affaiblir ceux des acteurs politiques qui ont pour ambition de préserver les traditions d’exercice autoritaire du pouvoir. Les deux professeurs estiment qu’à l’instar d’autres avancées politiques réalisées en Tunisie depuis 2011, le succès de l’expérience tunisienne de la décentralisation dépendra des choix qui seront faits par les élus des municipales de mai, ainsi que des actions de la société civile et des communes autonomisées par la décentralisation. Ce succès, pointent les chercheurs, sera également subordonné au progrès économique, « indispensable pour légitimer la transition démocratique de la Tunisie ».
En Libye, où des élections sont prévues pour décembre, la communauté internationale œuvre à épauler les négociations entre les factions rivales. Mais, insistent les chercheurs, ce sont bien les choix des dirigeants libyens qui détermineront en fin de compte la viabilité de ces accords. Les décisions relatives à la tenue d’un référendum constitutionnel avant les élections, par exemple, pourraient soit retarder les élections, soit aider à établir une base constitutionnelle commune pour le vote, selon la volonté des acteurs politiques libyens.
En Egypte, le président Abdel Fatah al-Sissi a brutalement bâillonné son opposition, ce qui « ne l’immunise pas contre la pression populaire, surtout si sa politique économique n’améliore pas le sort des Egyptiens ». De plus, sa réélection éclatante (97% des voix) en avril 2018 aurait été « soutenue par des achats de voix », en plus d’avoir été marquée par un faible taux de participation, « démontrant ainsi la faible légitimité populaire du régime ». Mais ce sont bien surtout les décisions politiques de Sissi dans les mois à venir qui pourront favoriser ou non la stabilité de son régime.
« Encore une fois, aucun résultat n’est inévitable », insistent M. Boduszyński et Mme Henneberg.

Par-delà l’inévitable

Alors qu’il est tentant de souligner le caractère inévitable du contraste existant au sein des différentes trajectoires politiques poursuivies par les pays concernés par les « printemps arabes » (les chercheurs évoquent le contraste existant entre l’histoire « apatride » de la Libye et celle, qui a affiché plus d’épisodes de cohésion nationale, de la Tunisie), une explication purement déterministe ne tiendrait pas compte de nombreuses considérations mobiles dans le temps et difficiles à prévoir, car trop tributaires  de la contingence des choix d’action opérés par les acteurs politiques et de la société civile. « Qualifier une tentative de transition politique de ‘succès‘ ou d »échec‘ constitue une réflexion binaire inutile, car plusieurs régimes considérés autrefois comme des modèles de démocratisation ‘réussie’ (Turquie ou Hongrie) ont opéré des revirements antidémocratiques par le passé », avancent les deux universitaires spécialistes du monde arabe. « Faire un zoom sur les moments charnières de ces processus de transition aide à identifier les choix imprévisibles qui ont servi de catalyseur pour les événements qui se sont ultérieurement enchaînés. Mais ces derniers ne peuvent être entièrement déterminés par le passé », concluent-ils.

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