Opinion: Le diplomate et les pseudo-experts

Opinion: Le diplomate et les pseudo-experts

1
PARTAGER

« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », disait André BRETON. Les « pseudoexperts », ceux-là qui meublent nos médias, sauront-t-ils retrouver ce point de l’esprit d’où la scène internationale cesse d’être perçue contradictoirement de la part de l’opinion publique tunisienne ?
En effet, notre espace public est un espace hautement cacophonique surtout lorsqu’il s’agit de palabrer sur ce qui se passe dans le monde et autour de nous. Cette cacophonie expérimentale et « expérimentée », véhiculée par les spécialistes de l’anecdote impérieuse ne laisse aucune place à l’analyse lucide que pourront apporter d’illustres analystes de la scène internationale, ces vrais experts chevronnés, nos diplomates qui ont passé leur vie à défendre la Tunisie et sa diplomatie dans un monde aveuglé par la lutte des puissances et dans un environnement changeant, capricieux et impardonnable,
Soyons clair : le pseudo-expert est loin d’être un charlatan. Il est plutôt versé dans la rhétorique facile. Le pseudo-expert possède des diplômes reconnus. Il a une belle plume enivrante. Il a un certain charisme conquérant. Il a surtout une voix de stentor qui s’impose en termes de décibels faisant taire quiconque qui oserait le contredire. Il analyse le monde, tel un Gorgias, en usant de l’atticisme, cet art qui consiste à dire ce que l’oreille aveugle aimerait percevoir. Il découpe le globe selon des espaces chimériques : l’Est moyenâgeux et l’Ouest westernien, le Nord blondâtre et le Sud basané, l’Océan wagnérien et le Sahara surréaliste. Il sectionne l’international selon des temporalités illusoires : la mondialisation, le e-gouvernement, les sociétés « in » et les sociétés « out », les sociétés tribales et celles post-modernes. Il distribue les rôles, des uns et des autres, selon des images fantaisistes : Poutine serait un ours conquérant, Trump un aigle solitaire, Xi Jinping un judoka impavide et Erdogan un Sultan des Temps modernes. Il transcende le tout en jetant des sentences : ce qui se passe en Arabie ? Il faut lire Jurji Zaydan, tout est question de luxure, de complots nocturnes et d’alliances freudiennes. Que se passe-t-il en Europe ? Il faut revenir à Charlemagne, à Charles Quint et pourquoi pas à Bismarck, nous dit-il ? L’impasse au niveau du Maghreb ? C’est un problème plutôt personnel entre deux ou trois dirigeants pour un lopin de terre. La Méditerranée ? Jadis mythologique, elle est aujourd’hui idéale pour le tourisme. Quant aux migrants ? Ils cherchent un avenir meilleur … en se jetant sur la première vague meurtrière. Et la Chine ? C’est plus de deux milliards de mains qui travaillent quotidiennement. C’est l’usine du monde n’est-ce pas ? Et quid de l’Inde et du Pakistan ? Des milliards de bouches à nourrir. L’Afrique ? C’est loin, c’est proche. Bref, c’est compliqué. Le Moyen-Orient aussi. La Libye ? Encore et toujours. Ainsi, tout devient simple chez le pseudo-expert au grand émerveillement d’un auditoire pressé de comprendre le monde en cinq minutes chrono entre deux bruyantes annonces publicitaires.
Le diplomate, quant à lui, est ontologiquement différent. Tout d’abord il est discret. Ensuite il est prudent et attentif. Il relativise les choses car dans un monde devenu plus que jamais compliqué, l’analyse des choses est devenue des plus problématiques. Le diplomate essaye de lire l’ensemble des choses. Là où le pseudo-expert voit des émergences, des couleurs vives ou des espaces inutiles, le diplomate prend le recul nécessaire, tel un critique d’art, pour décortiquer le tableau dans sa profonde mouvance. Là où le pseudo-expert voit des cadavres et des bombes, le diplomate voit une Guernica qui représente l’essence des enjeux internationaux, et derrière elle un appel à une possible paix.
Cependant, le diplomate ne doit-il pas reprendre aujourd’hui sa place naturelle au sein de l’espace public ? La réponse nous vient justement de Socrate qui nous dit la chose suivante : « Il faut appeler philosophes ceux qui s’attachent en tout à l’essence, et non amis de l’opinion ». Le diplomate, au risque de paraitre chicaneur (comme l’était le père de la Philosophie) doit s’attacher à l’essence des choses quitte à faire rebuter l’opinion. Et il gagnera, à la longue, car il y a cette leçon philosophique toujours vivace : le « vrai » triomphe toujours du « vraisemblable ».
Durant les années qui ont suivi la Révolution certains de nos plus subtils diplomates se sont fait crucifier sur nos médias parce qu’ils ont « osé » exposer l’essence des choses dans un moment où la Tunisie et le monde se saoulaient dans des saturnales géopolitiques des plus houleuses. Aujourd’hui, l’opinion publique grisée après tant d’années de turbulences, commence fort heureusement à percevoir, petit à petit, l’immense échiquier-monde qui s’offre désormais à l’expertise diplomatique sereine. L’année 2018 représenterait un point culminant de cet échiquier, car elle se présente comme un présent à comprendre et à reconstruire, elle se présente comme un espace à comprendre avec le plus grand sérieux diplomatique.
Du reste, si la Tunisie sait que ses diplomates l’ont toujours défendue, il est temps que nos médias laissent la parole à eux afin que le monde, comme le disait André BRETON, cesse d’être perçu contradictoirement.
Comprendre « réellement » la complexité du réel, ne pourrait-il pas être un deal salvateur entre les médias et les diplomates et ce pour le bien de la Tunisie, cette terre méditerranéenne, arabe, musulmane, africaine, voisine de l’Europe et ouverte sur les autres continents et les civilisations universelles ?
A.Y

 

Commentaire

  1. Cet article est l’un des meilleurs exemples du vide sidéral de la diplomatie tunisienne. Je préfère encore lire ceux que vous traitez de « pseudo experts », eux, au moins ont un contenu, quel qu’il soit, mais là? RIEN.

Laisser un Commentaire