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Editorial : Discussion du budget du Ministère des Affaires Etrangères ou la politique étrangère tunisienne entre principes et intérêts

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La discussion particulièrement chahutée cette année du budget du Ministère des Affaires Etrangères à l’Assemblée des Représentants du Peuple semble avoir dévoilé un dilemme insoupçonné dans l’approche tunisienne vis-à-vis de ses relations extérieures.
Le dilemme consistant à savoir si la politique étrangère d’un pays doit être définie par les principes ou les intérêts est vieux dans le monde. En général, les pays qui disposent d’une puissance militaire, politique ou économique suffisante pour se défendre et servir seuls leurs objectifs nationaux sont arrivés à la conclusion qu’ils peuvent se permettre de se passer, peu ou prou, des règles morales qui peuvent constituer pour eux autant d’obstacles à étendre leur influence et à augmenter leurs avantages comparatifs. Ces pays se sont cependant souvent donné le privilège de prêcher aux plus faibles l’application de ces règles, au nom des droits de l’Homme, du droit international, du droit humanitaire ou encore de la démocratie participative. Les pays de petite ou moyenne dimension ont de leur côté résolu pour la plupart ce dilemme en décidant que les deux dimensions doivent aller la main dans la main s’ils veulent préserver leur indépendance tout en se donnant les moyens d’un développement harmonieux.

La Tunisie, sous la direction du Zaim Habib Bourguiba a bien compris cette nécessité en mettant en place une politique étrangère s’identifiant à la personnalité du tunisien,son histoire et sa géographie, une politique étrangère donnant, entre-autres, aux principes de respect mutuel, de non-ingérence, d’attachement à la légalité internationale,de fidélité à nos appartenances culturelles et géographiques ainsi que de défense des causes justes dans le monde, en particulier celle du peuple palestinien, une place de choix dans les relations de notre nation naissante avec les autres nations. Cette approche-qui n’a rien à voir avec les slogans ou l’idéologie- était considérée à juste titre comme étant non seulement le meilleur moyen de préserver notre souveraineté et notre sécurité extérieure mais aussi comme outil efficace pour gagner le respect des autres nations et leur amitié et partant de créer les conditions d’une coopération économique, technique et culturelle mutuellement avantageuse avec ces nations.

Ainsi, les intérêts nationaux, qu’ils soient sécuritaires ou économiques, n’ont jamais été appréhendés en Tunisie d’une manière séparée des principes de politique étrangère .Les derniers servent les premiers mais ne s’en distinguent pas. Ceci n’exclut pas des corrections quand des « variables » dans les relations internationales l’exigent mais ces « corrections » sont l’exception plutôt que la règle. Cette orientation a été maintenue par les gouvernements tunisiens successifs et a bien servi notre pays en en faisant, pendant des décennies, un exemple de modération constructive, d’ouverture sur le monde avec un attachement indéfectible à l’identité nationale, et de croissance économique et sociale significative et non interrompue.

A l’exclusion d’une brève période au cours de laquelle l’idéologie a prévalu sur les fondements de la politique étrangère, la période de l’après révolution a été en général fidèle à l’approche bourguibienne surtout quand les principaux décideurs en la matière se proclament, comme aujourd’hui, dépositaires de l’héritage du « bâtisseur de la Tunisie nouvelle ».Dans ces conditions, l’on ne peut que s’étonner d’entendre définir la politique étrangère tunisienne, d’une manière officielle et devant le parlement tunisien au cours de la récente discussion du budget du Ministère des Affaires Etrangères, comme étant une « politique d’intérêts » sans aucune mention des principes de base qui l’ont toujours caractérisé et, en même temps, l’on ne peut que s’inquiéter devant des suggestions qui dénient au pouvoir exécutif le droit de prendre parfois en ligne de compte des « variables »pour nuancer telle position ou telle autre dans l’intérêt du pays et sans porter atteinte aux principes .

De surcroît, les objectifs de la diplomatie tunisienne actuelle semblent avoir été officiellement limités à la promotion de« l’emploi, du développement régional et de la sécurité du pays »en perdant de vue, apparemment, que si ces trois défis sont ceux de la nation toute entière, chaque secteur doit y contribuer selon la nature de ses activités.

En fait, le plus grand malentendu qui a provoqué les échanges parfois acerbes sous la coupole du parlement cette année, en dehors de quelques formules à oublier et de certaines divergences attendues, était cette absence de compréhension du rôle exact du Ministère des Affaires Etrangères ainsi que des principes qui guident son action et ses objectifs immédiats,autant d’éléments qui ne semblent pas être suffisamment bien appréhendés et donc expliqués aux représentants de la nation et à l’opinion publique tunisienne d’une manière générale. A cet égard, les appels lancés à plusieurs reprises,y compris par ce journal, pour que les services diplomatiques à tous les niveaux s’ouvrent sur l’extérieur des murs du Ministère pour des échanges fructueux avec les parlementaires, les organisations de la société civile tunisienne et les compétences nationales, dont les anciens diplomates représentés par leurs associations ,ne semblent pas avoir été suffisamment entendus. Le souci légitime de sauvegarder l’unicité de la représentation de la Tunisie à l’extérieur et la confidentialité des tractations diplomatiques, ne doit pas, dans une démocratie, exclure l’ouverture sur les forces vives de la nation, voire même un degré de coopération pour le bien du pays et ce afin d’assurer un minimum de consensus autour des orientations générales de la diplomatie tunisienne.

L’essence de l’activité du Ministère des Affaires Etrangères, qu’aucun autre département ne peut assurer, est d’établir des amitiés avec l’extérieur, de réduire le nombre des adversaires et d’établir une atmosphère de confiance avec tous en se basant sur des principes moraux immuables, distinctifs et visibles. Pour réussir par exemple la « diplomatie économique », qui devient le slogan du moment, les départements spécialisés sont appelés à jouer leur rôle technique alors que le Ministère des Affaires Etrangères doit jouer son rôle de présenter notre pays sous son meilleur jour afin d’attirer l’investissement étranger, producteur d’emplois et d’opportunités pour les régions défavorisées, touristes, aides publiques, opportunités d’exportation pour nos produits, etc…C’est de cette façon que ce Ministère a toujours agi, surtout pendant les années de gloire de la « Direction Générale de la Coopération Internationale » qui était de surcroît le vecteur de promotion, de coordination et de négociation des relations économiques de la Tunisie avec l’étranger avant qu’elle ne soit détachée de ce département. Le nouveau Secrétariat d’Etat chargé de la diplomatie économique aura-t-Il les moyens institutionnels et matériels pour s’acquitter de cette mission ?

En tout état de cause, il faut arrêter de voir en un diplomate tunisien un marchand ambulant ou un personnage en quête continue d’assistance extérieure. Il faut cesser de voir la diplomatie comme devant nécessairement satisfaire les plus forts du moment dans l’espoir d’arracher un bénéfice immédiat qui peut être limité ou éphémère. Cette profession, qualifiée également d’art, représente le passé, le présent et l’avenir de tout un peuple à l’étranger et symbolise ses idéaux et, certainement, défend ses intérêts. Toute atteinte à la réputation de cette noble activité, toute modification impromptue de ses fondements et de ses objectifs, toute attitude parcimonieuse à son égard dans l’octroi des crédits, comme on le voit actuellement, ne peuvent se faire qu’au détriment de l’image du pays et donc de ses intérêts.

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