Varsovie
REUTERS/Kacper Pempel

Editorial : La Conférence de Varsovie sur le Moyen Orient : Qu’y ont gagné les arabes ?

La capitale polonaise, Varsovie, a abrité les 13 et 14 février 2019 une conférence sur le Moyen Orient pompeusement appelée «Conférence pour promouvoir un avenir de paix et de Sécurité au Moyen Orient». Précédée par une tournée du Secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, dans certains pays du Golfe ainsi qu’en Jordanie et en Egypte et par deux visites du Conseiller américain à la Sécurité Nationale, John Bolton, en Israël et en Turquie(voir l’article sur la question publié précédemment dans cet espace), cette rencontre avait pour objectif initial rien moins que d’examiner « le danger que constitue l’Iran pour la région du Moyen Orient »,alors que pour Israël il s’agissait tout simplement de se rallier pour « faire la guerre à l’Iran »comme l’a indiqué Netanyahou dans un statut sur les réseaux sociaux. Bien que les organisateurs s’en défendent, cet objectif n’a apparemment jamais changé, mais l’appellation a été modifiée en cours de route afin d’essayer d’attirer le maximum possible de pays et le niveau le plus élevé de participation. Cette manœuvre a été de toute évidence sans grand succès puisque, en dehors des Etats Unis d’Amérique, représentés par leur Vice-Président, et Israël, représenté par son Premier Ministre, les autres pays ont dépêché leurs Ministres des Affaires Etrangères et la plupart, y compris les principaux pays européens, les numéros deux de leur diplomatie. De son côté, la première responsable de la politique étrangère européenne a évité de s’y rendre alors que des acteurs importants au Moyen Orient, tels que la Russie, la Turquie et, bien sûr, l’Iran ont préféré se réunir, curieusement au même moment, à Sotchi (Russie) pour essayer de trouver la paix en Syrie ainsi que la Chine, fidèle à son attitude de précaution extrême en matière de politique extérieure et visiblement froissée par le grave bras de fer commercial qui l’oppose à Washington.

Certes, les organisateurs de la conférence de Varsovie se targuent de la présence de « plus de soixante pays », mais ils ont pris soin de ne pas en publier à ce jour la liste complète, se contentant, et c’est ce qui-semble-t-il- importe le plus à leurs yeux, de faire figurer en bonne place les noms des représentants des pays arabes présents accolés à celui du Premier Ministre Israélien qui n’a cessé de fièrement se pavaner et n’a raté aucune occasion, tout au long de la rencontre, pour se faire prendre en photo avec ceux parmi eux qui ont bien voulu se prêter à son jeu en déclarant à qui veut l’entendre que « le monde vit un tournant historique ». Au même moment ,il donnait à ses soldats l’ordre de viser désormais les parties supérieures des corps des jeunes manifestants désarmés à Gaza et confisquait une partie de l’argent des taxes douanières qui reviennent au peuple palestinien ! !En fait, outre l’organisation d’un front commun contre l’Iran, il était visible que le  deuxième objectif de la conférence , pour ne pas dire le premier, était de montrer que la « normalisation » entre le monde arabe et Israël était bien engagée et ce dans un déni quasi-total du sort réservé au peuple palestinien, dont la cause a été à peine « effleurée » par les participants.Pourtant,M.Jared  Kushner, gendre du Président Trump ,qu’on disait sur le point de présenter sa « solution »miracle pour le conflit israélo-palestinien, était bien présent , mais il s’avère que cette solution doit rester encore secrète afin de ne pas gêner le grand ami israélien qui se prépare à faire face à des élections difficiles et à un certain nombre de procès embarrassants chez lui. Les palestiniens peuvent attendre et ce ne sont pas les responsables arabes présents à Varsovie qui allaient y opposer quelque contestation que ce soit, puisque le Premier Ministre israélien s’est même offert le luxe de divulguer un entretien avec certains d’entre eux (filmés à leur insu malgré ses promesses de ne pas le faire) où ils affirmaient que « l’affaire palestinienne n’était plus une priorité » et que « l’Iran est devenu leur principale préoccupation » ce qui favorise leur rapprochement avec Israël.

Une lecture des conclusions de la Conférence, timidement consignées dans un «  communiqué » publié par les deux ministres américain et polonais, ainsi qu’à travers les déclarations de ces derniers faites à la presse, il est possible de relever que ,bien que la rencontre n’ait pas produit de décisions politiques spectaculaires, ses initiateurs semblent espérer qu’elle établisse de nouveaux principes pour la région et ouvre la voie à un « processus de Varsovie » qui ressemblerait fort à un noyau d’alliance  rappelant celui qui avait conduit à la création du Pacte de Baghdad d’il y a quelques décennies et que certains désignent déjà comme un « OTAN du Moyen Orient ». Les rédacteurs du « communiqué » ont pris soin de diviser les actions prévues dans le cadre de ce « processus »en quatre thèmes « horizontaux » qui feront l’objet ultérieurement de discussions au sein de « groupes de travail » préparatoires devant se réunir dans divers pays du monde. Ces thèmes sont les suivants :

1/Action contre le terrorisme et son financement.

2/Action pour empêcher le développement des missiles balistiques et la prolifération des armes.

3/Action pour combattre les menaces cybernétiques et énergétiques.

4/Action dans le domaine humanitaire et des droits de l’Homme, y compris les réfugiés.

Il est ainsi clair que ces quatre séries d’action, bien que d’ordre général, sont libellées de manière à viser essentiellement l’Iran sans le nommer, bien que le dernier laisserait entendre que le problème des expatriés palestiniens pourrait être traité sous l’angle de « réfugiés » comme le souhaitent Israël et son parrain les Etats Unis d’Amérique.D’aillleurs, les représentants de Washington ont pris soin de faire entériner par la Conférence l’idée de créer un groupe d’experts internationaux, genre de « think tank » préparatoire appelé « Groupe d’Etudes Stratégiques du Moyen Orient », coordonné par les Etats Unis d’Amérique(en plus de la Pologne)qui s’assureront ainsi de garder(avec Israël) la main haute sur l’ensemble du processus. De nouvelles rencontres similaires à celle de Varsovie sont prévues pour évaluer les « progrès » enregistrés dans ce processus. Ainsi, tout donne à penser que le monde n’est pas devant une initiative de courte durée mais d’un « engrenage » dans lequel les pays qui ont accepté de s’engager ne pourront pas sortir de sitôt…Que penser de cet « engrenage » ?

—S’il peut paraitre loisible pour un pays ou un groupe de pays d’essayer de rallier à ses / leurs réflexions d’autres partenaires, décider du sort d’une région revient à toutes les composantes de cette région et, en dernière analyse, aux organisations régionales et multilatérales dûment formées conformément aux principes de la Charte des Nations Unies. L’ambition évidente de l’ensemble hétérogène qui se crée devant nous à partir de Varsovie, d’influer le cours des évènements au Moyen Orient hors de ces organisations, en identifiant arbitrairement de bons et de mauvais constituants, est une recette pour davantage d’instabilité et de conflits. Tout donne à penser que le « processus » inauguré dans la capitale polonaise entre dans le cadre des efforts de l’actuelle Administration américaine de créer de toutes pièces et à son image des « coalitions » parallèles pour « traiter les grandes menaces de notre temps »comme l’a rappelé M.Pompeo qui a confirmé que son pays « a l’intention de continuer à diriger au Moyen Orient » en tant que « force de bien » (sic). Encore un coup dur porté au multilatéralisme et aux causes justes dans le monde !

—Parlant des causes justes, celle des palestiniens a été largement passée sous silence, comme nous l’avons vu plus haut, tout comme celle des peuples syrien et yéménite avides de paix et de développement après des années de souffrance et dont le sort n’a été appréhendé par la Conférence de Varsovie que sous l’angle des « interférences »iraniennes et de la « nécessaire normalisation des relations » entre les dirigeants de ces pays, réels ou autoproclamés, et l’entité israélienne « pour que le bien se généralise et la paix s’installe ».D’ailleurs, selon le Ministre polonais des Affaires Etrangères « un débat s’est instauré(au cours d’un diner )entre Israël et les participants arabes…ce qui a permis d’ouvrir un nouveau chapitre dans les relations au Moyen Orient »(sic ).

—Sur le délicat dossier du nucléaire iranien, les différends entre les Etats Unis et les autres pays concernés n’ont pas été aplanis au cours de la Conférence, ce qui n’augure rien de bon pour l’avenir de la région.

 

Ainsi, le monde, après la Conférence de Varsovie sur le Moyen Orient semble sortir plus divisé que jamais, mais les pays qui ont accepté de s’y faire représenter seront obligés de suivre désormais un processus dont ils ne maitrisent pas les « ficelles ».En particulier, les Gouvernements arabes présents même au niveau le moins élevé possible, comme ce fut le cas de la Tunisie, seront peut-être acculés à se sentir liés par des engagements allant contre leurs convictions intimes et en contradiction avec les souhaits de leurs peuples. L’argument selon lequel le fait de s’associer à Israël dans un forum international n’a rien de nouveau puisque aux Nations Unies cela est habituel, occulte le caractère universel de cette Organisation où l’on tient des réunions par nécessité et non par une volonté délibérée, contrairement à une « alliance » de partenaires où l’on a choisi volontairement et expressément de se coaliser contre certains pays. Quant à l’argument selon lequel des pays de dimension moyenne ne peuvent résister à la pression des plus grands, cela contredit clairement le principe sacro-saint de la souveraineté nationale auquel certains Gouvernements arabes tels ceux de l’Algérie voisine, du Liban et même de Qatar (absents de Varsovie), sont apparemment restés attachés.

Par-dessus tout, que reste-t-il pour la Ligue des Etats Arabes, dont notre pays accueille dans quelques semaines le prochain Sommet, devant ce clivage idéologique qui ne cesse de s’élargir entre les pays de notre région et alors qu’une partie importante s’oriente vers des alliances contre nature aussi évidentes ?  En outre, son rôle dans la recherche d’une solution juste à l’interminable problème palestinien ne se trouve-t-il pas désormais à jamais compromis ?

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