Editorial : Quand le monde voit ses craintes devenir réalité

Editorial : Quand le monde voit ses craintes devenir réalité

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Voici plusieurs mois qu’observateurs et médias, y compris ce journal, sans parler des chancelleries dans le monde, évaluent les conséquences possibles d’une éventuelle élection de M Trump à la tête des Etats Unis d’Amérique puis, quand cette éventualité est devenue réalité, se demandent jusqu’où ce « leader new-look » pouvait aller pour mettre en exécution son programme électoral, mélange d’isolationnisme, de populisme et de capitalisme dans son état le plus criant. Certains, se voulant optimistes, se sont évertués à démontrer que « l’establishment »américain se fera fort de ramener le nouveau Président à des politiques nationales et internationales plus conformes aux traditions du pays, avec les quelques nuances que l’alternance politique impose. Toutefois, à peine quatre mois dans le mandat de l’actuelle Administration semblent avoir ramené tout le monde à une seule et unique conclusion : Le slogan « l’Amérique d’abord » (America first) brandi par M.Trump et ses partisans est en fait tout un programme pour démanteler ce que des générations ont mis des décennies à construire.

Des générations d’américains d’abord, démocrates et républicains, qui avaient réussi à mettre sur pied une puissance inégalable bâtie certes sur le libéralisme économique, mais qui donnait à chacun sa chance faisant des Etats Unis d’Amérique « la terre des opportunités » (land of opportunities), le refuge des opprimés et de ceux qui étaient à la recherche d’une place au soleil. Des américains qui aimaient se considérer, non sans raison, comme des exemples à suivre dans le monde ou, comme cela a été dit et répété « la nation indispensable » (the indispensable nation), glanant, ce faisant, des gains économiques et commerciaux non négligeables et une position de suprématie diplomatique et stratégique que peu contestaient bien que certains pouvaient trouver critiquable. Des générations de non-américains ensuite qui, consciemment ou inconsciemment, s’étaient habitués à voir dans la superpuissance outre-Atlantique le dernier recours pour la solution des problèmes du monde-conflits armés, catastrophes naturelles, besoins en ressources financières complémentaires et en innovations technologiques et médicales, etc.-Un monde qui, après la second conflit mondial a placé sur le sol américain-signe de confiance suprême-son organisation d’action collective nouvellement établie, l’ONU, destinée « à préserver les générations futures du fléau de la guerre » ainsi que les organisations financières internationales chargées de développer la coopération internationale. Aujourd’hui, force est de constater qu’aussi bien sur le plan interne que sur le plan international le doute s’installe et les questions fusent.

Les citoyens américains se chargeront sans doute de se déterminer face aux craintes qui, apparemment, commencent à assaillir beaucoup d’entre eux quant à leur avenir, leurs intérêts et leur place dans le concert des nations. Mais, il appartient aux citoyens du monde de se poser les questions qu’il faut et d’aider à trouver les réponses idoines à ce qui se déroule sous leurs yeux. Qu’on en juge :
En quatre mois, des décrets ont été signés imposant des restrictions de voyage vers les Etats Unis d’Amérique aux ressortissants de plusieurs pays musulmans et menaçant de contrôles discriminatoires les étrangers qui s’y trouvent déjà, faisant fi des règles du droit humanitaire international, quitte à porter la question devant la Cour Suprême pour surmonter les réticences de ceux restés fidèles à ce droit et aux belles traditions américaines. Des accords régionaux de libre échange commercial ont été dénoncés ou sont en cours de l’être, mettant en danger l’un des principaux gains des dernières décennies et faisant courir à l’économie mondiale des risques indescriptibles, sans compter les dangers pour l’économie américaine. Suite à un premier périple de quelque jours à l’étranger l’alliance occidentale et sa principale institution, l’OTAN, se sont trouvées en désarroi et les membres ne sont plus sûrs s’ils peuvent compter sur le « parapluie » de cette institution pour leur défense mettant ainsi en péril l’un des piliers de stabilité dans le monde, alors que le Moyen Orient, autre région gratifiée par ce périple, s’est engouffrée, avec encore plus de force, dans le clivage sectaire musulman chiia/sounna (avec le risque de conflit ouvert avec l’Iran), doublé de l’aggravation du clivage entre pays sunnites eux-mêmes et les prémices de l’implosion du Conseil de Coopération du Golfe, autre pilier de stabilité. Ceci sans que la lutte contre le terrorisme (objectif initial déclaré du périple) n’avance d’un iota et sans que le conflit israélo-arabe ne connaisse un début de solution surtout après qu’on eût collé à l’une des composantes palestiniennes (le mouvement Hamas) le qualificatif de terroriste tout en ignorant la «solution des deux Etats » au profit d’une chimérique « solution régionale ». Pour couronner le tout, l’on s’attaque maintenant à « l’accord de Paris sur le climat », patiemment mis en place par la Communauté Internationale pour sauver la planète Terre du réchauffement et la préserver pour les générations futures. Ceci après que la nouvelle administration américaine eût signifié à l’Organisation des Nations Unies son intention de réduire les allocations budgétaires pour des programmes essentiels, tels que les opérations de maintien la paix et l’aide au développement et ce dans le cadre d’une réduction générale des ressources du Département d’Etat américain en faveur du Département de la Défense, réductions qui affecteront aussi les programmes de coopération bilatérale.

Ainsi, tout donne à penser que l’ensemble de la structure des relations bilatérales, régionales et mondiales est soumis à une remise en cause systématique. Et on n’est qu’au début d’un mandat de quatre ans. Est-ce nécessaire pour créer davantage d’emplois à Pittsburgh ? Et par quoi se propose-t-on de remplacer cette structure ? Le monde doit-il assister en spectateur à cette action de destruction des acquis de l’humanité tout au long des sept dernières décennies ? Il est heureux de constater que des voix autorisées s’élèvent en Europe et ailleurs pour arrêter cette course effrénée vers l’inconnu. Il ne faut pas que les pays en développement, qui auront le plus à perdre d’un retour éventuel à la loi de la jungle, restent à l’écart. L’occasion du rassemblement de haut niveau qui s’organise cet automne, comme tous les ans, en marge de la prochaine session ordinaire de l’Assemblée Générale de l’ONU, devrait être utilisée pour envoyer, en toute amitié pour le grand peuple des Etats Unis d’Amérique mais d’une manière très claire, un message de fermeté collective signifiant le refus du retour en arrière au nom d’un égocentrisme national exagéré, de caprices personnels déplacés ou d’objectifs électoraux de courte vue.

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