Sommet arabe de Tunis

EDITORIAL : Sommet arabe de Tunis, succès de l’organisation, interrogations quant au déroulement et le contenu.

Le rideau est tombé sur le Sommet Arabe de Tunis après avoir longtemps tenu en haleine l’opinion publique et les responsables tunisiens et arabes et une partie des observateurs étrangers. Les spéculations étaient nombreuses avant l’événement sur son importance et les analyses « à chaud »de ses résultats ont été contrastées. Cet espace n’a pas été en reste bien que ses contributeurs aient essayé de « garder la tête froide » évitant de tomber dans les excès de l’optimisme béat ou du pessimisme démobilisateur. Avec une distance de quelques jours, une étude attentive des circonstances de l’avant-sommet, de son déroulement et de ses décisions et recommandations ne peut cependant que conduire à une évaluation partagée : Si la Tunisie a de quoi se réjouir de la réussite du pari d’avoir pu mener dans des conditions honorables sur les plans matériel, protocolaire et sécuritaire un évènement de cette complexité et ce malgré les incertitudes qui règnent dans le pays et dans le monde arabe, elle, ainsi que ses partenaires régionaux, doivent juger avec humilité l’ambiance qui l’a entouré et les conclusions auxquelles il a abouti.
Ce fut effectivement un pari quelque peu périlleux que de se porter candidat pour accueillir ce sommet alors que d’autres pays, mieux pourvus en moyens, se sont dérobés probablement par crainte de voir une participation minimale au sommet, des perturbations d’une nature ou d’une autre ou tout simplement pour éviter de se laisser entrainer dans les clivages idéologiques et politiques qui traversent actuellement le monde arabe. A l’épreuve, l’on ne peut que constater avec satisfaction que l’administration et le système de sécurité tunisiens n’ont rien perdu de leur efficacité et que les installations de base du pays, moyennant certes un « toilettage » hâtif dont les tunisiens ont le secret, étaient à même de couvrir avec honneur tous les besoins du moment. Dans le présent espace, il est difficile de ne pas décerner un satisfécit spécial aux services diplomatiques tunisiens qui se sont dignement déployés avant, au cours et après le sommet pour encadrer le processus et expliquer, parfois non sans gêne, son déroulement et aboutissement qui étaient, à certains égards, d’un niveau limité.
Car, comment décrire autrement cette lourde atmosphère qui a régné durant la journée du trente-et-un mars entre les dirigeants arabes, qui étaient, il faut le dire, nombreux à faire le déplacement beaucoup plus par considération pour la Tunisie et son Président que pour vivre un évènement panarabe dont ils commencent apparemment à se lasser. Par ailleurs, on pourrait, sans risque de se tromper, affirmer que certains Chefs d’Etat présents semblent être venus au sommet sans intention réelle de céder un iota de leurs positions d’origine et n’ont fait en conséquence aucun effort pour se concerter avec leurs pairs se précipitant vers l’aéroport dès la fin de leurs discours officiels. D’autres ont agi avant et pendant le Sommet d’une façon qui en dit long sur leurs véritables intentions. L’un a choisi de passer le minimum de temps avec ses pairs préférant venir et repartir pour passer quelques heures seulement à Tunis, l’autre a écourté son séjour décidant de quitter la scène précipitamment pour des raisons qui restent à expliquer.Les trésors d’ingéniosité déployés par la présidence tunisienne n’ont pas suffi pour faire asseoir les principaux dirigeants arabes autour du déjeuner protocolaire que le respect pour le pays hôte et les traditions diplomatiques auraient dû rendre un passage obligatoire. L’espoir de faire de ce sommet celui de la « solidarité » semblait être démesuré et la « détermination » souhaitée de voir les pays arabes se pencher ensemble sur les problèmes de la « nation arabe »devrait manifestement attendre des jours meilleurs !
Certes, la « déclaration de Tunis » est truffée de bonnes intentions et a repris plusieurs des idées contenues dans le discours officiel tunisien sur la nécessité d’une reprise en main par les pays arabes de leur propre destin. Les foyers de tension arabes sont mentionnés dans un ordre impeccable et les appels à des solutions politiques internes sont nombreux, mais quid des interventions non sollicitées (parfois militaires), y compris de certains pays membres de la Ligue dans les affaires d’autres Etats arabes ?Et au moment où le sommet se dit déterminé à combattre le terrorisme dans nos pays, quid des menées subversives longtemps menées au nom d’une certaine approche de notre religion ? Silence absolu à ce sujet ! En même temps les « interférences régionales » (traduisez celles de l’Iran et de la Turquie) touchant certains pays sont condamnées avec véhémence. Où est la logique ? Ceci sans compter le fait d’avoir ignoré les appels lancés ici et là pour un réexamen de la question du siège resté vide de la Syrie ou ceux allant dans le sens d’une ouverture plus conséquente de tous les pays arabes sur les principes universels des droits de l’Homme et de la bonne gouvernance, principes qui, au grand chagrin des activistes de la société civile, demeurent frappés d’anathème dans plusieurs de ces pays et sont restés désespérément absents des décisions et recommandations du sommet.
Des points positifs existent toutefois et il ne faut pas omettre de les mentionner bien qu’ avec les précautions nécessaires : Comme le souhaitait la Tunisie, une place particulière a été réservée dans « la déclaration de Tunis » à la question palestinienne avec, notamment, la réaffirmation de la légalité internationale, y compris les droits du peuple palestinien sur El Qods Est. Est-ce suffisant pour dissuader ceux, étrangers et arabes, qui veulent imposer à ce peuple une solution de capitulation, sous le titre fallacieux de « accord du siècle » ? Le proche avenir nous le dira et déterminera si cette question est vraiment redevenue centrale pour l’ensemble des pays arabes. En attendant, les palestiniens peuvent se contenter des quelques promesses d’aide financières qui leur ont été faites, notamment pour sauver de la faillite l’UNRWA, cette organisation humanitaire onusienne au service des enfants palestiniens que Washington et Tel Aviv veulent enterrer à jamais. Sur un autre plan, l’insulte infligée au sommet arabe par l’administration américaine d’avoir « reconnu »,quelques jours seulement avant sa tenue, la « souveraineté israélienne » sur le plateau syrien occupé du Golan a peut être amené les dirigeants réunis à Tunis à réagir en adoptant une position claire de refus de cette décision illégale aux yeux du droit international et en mettant en place un « dispositif collectif » pour y faire face aux Nations Unies.Toutefois,ce dispositif restera sans doute peu opérationnel tant que la Ligue arabe n’aura pas repris langue avec les autorités syriennes ! Le dossier libyen semble de son côté faire des progrès vers une solution politique, mais en dehors du cadre direct de la Ligue arabe puisque c’est une réunion tenue en marge du sommet par les chefs des organisations régionales concernées, en plus des Nations Unies, qui a annoncé ces progrès qui demeurent toutefois fragiles au regard des risques de résistance des parties nationales et extranationales n’ayant pas pris part au processus.Enfin,le sommet a eu à prendre des décisions et recommandations d’ordre économique, social et scientifique dont certaines peuvent constituer un départ important sur la voie de la modernisation des sociétés arabes, comme celles relatives à la technologie spatiale ou à l’accélération de la participation de la femme et de la jeunesse arabes dans la « vie nationale »( ?) Peut-on s’attendre à ce que de telles décisions et recommandations soient concrétisées alors que tant d’autres n’ont jamais abouti dans un environnement arabe qui reste largement éloigné de l’esprit d’ouverture et de complémentarité !
Ainsi, les points positifs restent entourés d’incertitude alors que les aspects moins encourageants demeurent saillants. Des concertations plus intenses et systématiques précédant de quelques mois ou de quelques semaines le sommet et menées par le pays hôte et le secrétariat général de la Ligue arabe, auraient-elles augmenté les chances d’avoir des résultats plus concluants ? Des travaux du sommet structurés différemment en accordant plus de temps aux discussions informelles à la place des séances de discours officiels, auraient-ils servi à créer une atmosphère entre les premiers responsables qui aurait été propice à des accords plus ambitieux que ceux auxquels les experts sont parvenus ?
Toujours est-il qu’il incombe aujourd’hui à la Tunisie ,devant assumer pour une année entière le rôle de coordination de l’action arabe commune, de proposer les voies et moyens de réaliser les objectifs établis et de combler les lacune laissées, c’est-à-dire en un mot, de faire en sorte que le Sommet de Tunis reste dans les annales de la Ligue arabe comme un véritable sommet de « détermination »et de « solidarité ».Le véritable succès de l’évènement de Tunis sera jugé à l’aune de la capacité de notre pays à aider à faire aplanir les difficultés pour la solution des conflits existants, à augmenter le degré de confiance entre les pays arabes afin d’aller de l’avant dans l’œuvre de « sécurisation » et de développement solidaire et enfin à donner aux structures de la Ligue des Etats arabes la vigueur et l’autonomie qui lui font largement défaut.
Les services diplomatiques tunisiens, qui seront de nouveau lourdement sollicités, cette-fois-ci dans l’action de suivi du sommet, en plus des autres actions qui les attendent sur le plan international, devraient être munis des moyens matériels nécessaires et leurs cadres et agents devraient être entourés de la considération qu’ils méritent. L’Association des Anciens Ambassadeurs et Consuls Généraux se tient prête de son côté à apporter, en tant que de besoin, son concours pour aider la diplomatie tunisienne à s’acquitter dignement de son rôle dans la période exaltante qui s’annonce.
L’appartenance de la Tunisie au monde arabe est et restera une dimension essentielle de son action diplomatique. Le sommet arabe de Tunis a été, malgré tout, un moment important de cette diplomatie et il incombe à tous de faire en sorte que cela ne soit pas un acte sans lendemain !

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