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En l’absence de lois et d’Etat, des témoignages dévoilent le retour de la « vielle mentalité de l’esclavage » en Libye

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Suobhe Altmmo, 35 ans, avait fui vers la Libye en 2012 espérant une vie meilleure. Lui, sa femme et ses enfants s’installèrent dans la ville côtière de Zawiya, où il avait l’intention de travailler comme électricien.
Mais bientôt le pays fut envahi par l’anarchie, et les étrangers, en particulier ceux sans défende, sont devenus des cibles de la violence. Envoyer les enfants à l’école ou même quitter la maison sont devenus des tâches bien trop risquées. La Libye a été submergée par des vagues de « miliciens sans instruction qui n’ont rien à faire », a déclaré Altmmo.
Il ne semblait pas mieux que sa Syrie natale, où il avait passé quatre ans en tant que prisonnier politique.
Et il s’enfuit de nouveau, en se précipitant vers un bateau en bois déraciné, avec l’espoir de traverser la mer Méditerranée vers l’Europe. Son épouse et ses quatre enfants – dont des jumelles de 8 mois – faisaient partie des 513 migrants secourus de cinq bateaux ce mois-ci et amenés à bord d’un navire exploité par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières.
Le Times a interviewé plus de 24 migrants à bord du navire, baptisé le Verseau, pendant la mission de sauvetage de 10 jours. Leurs histoires offrent un aperçu du chaos que la Libye est devenue, où les migrants sont régulièrement fusillés dans la rue, kidnappés pour des rançons ou contraints à l’esclavage.
Les migrants ont raconté que certains employeurs refusaient de les payer après des mois de travail et les menaçaient de violence s’ils quittaient. Certains qui avaient passé du temps dans des centres de détention de migrants dans la capitale libyenne, Tripoli, ont déclaré avoir vu des migrants être vendus à des visiteurs pour 150 dinars, soit un peu plus de 100 $.
Oussama Omrane, un tunisien qui travaille sur des navires de sauvetage depuis 2015, a déclaré que la Libye ressemble actuellement à «une maison sans propriétaire».
Quand Mouammar Kadhafi gouvernait la Libye, le pays a accueilli des étrangers – en particulier ceux de l’Afrique subsaharienne – qui pourraient fournir la main d’œuvre nécessaire dans divers secteurs économique à l’instar du secteur pétrolier. Ainsi, les étrangers représentaient un chiffre important, 1,5 million des 5,5 millions résidents en Libye. La plupart travaillaient dans la construction et le travail domestique.
Mais la chute du régime Kadhafi en 2011 a mis le pays dans un état d’anarchie et de terreur. les hommes politiques qui étaient d’abord unis et animés par le même objectif, se sont séparés en deux administrations rivales – l’une dans la capitale Tripoli et l’autre dans la ville occidentale de Tobrouk – sans oublier les militants islamiques qui se sont emparés de villes le long de la côte.
La Russie, l’Égypte et les Émirats arabes unis ont déjà fixé leur choix de soutenir, Khalifa Haftar, qui a pris parti avec le gouvernement Tobrouk.
L’absence d’un Etat de lois uni et désigné par le peuple, qu’on trouve à leur place des gouvernements autoproclamés sans légitimité réelle, a provoqué une réaction massive et agressive envers les immigrants. Près d’un demi-million de personnes ont quitté le pays au cours des dernières années, en 2016, 166 000 des immigrants ont fui via la mer Méditerranéenne en direction de l’Italie. Les chiffres ont sensiblement augmenté les deux premiers mois de cette année.
En tout, on estime à 300 000 personnes le nombre d’étrangers qui envisagent de quitter le pays, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, une agence des Nations Unies.
Les histoires hargneuses racontées par les migrants sur le Verseau donnent un aperçu des maltraitances collectives subies par ces derniers. Des témoignages ont été recueillis tout en protégeant la vie privé des migrants.
Shamim, l’un des nombreux migrants du Bangladesh à bord, travaillait comme tailleur en Libye quand il a été attaqué dans la rue, frappé tout en se faisant volé son passeport.
Il a réussi à trouver un poste de police, où les agents ont exigé 1000 $ pour l’aider et lui ont demandé de contacter des parents au Bangladesh pour l’argent. Quand il n’a pas réussi à récolter une si grande somme, il a été maintenu au bord de la famine dans une cellule pendant trois mois, pour être envoyé ensuite au travail et obligé de donner son salaire à la police.
Il avait l’air faible et mince et beaucoup plus âgé que ses 22 ans.
« En Libye, ils nous voient comme des animaux et non comme des humains », a déclaré Sumon, un autre bengali de 22 ans.
Il travaillait comme parfumeur. Son employeur lui interdit de sortir seul à cause du risque d’enlèvement. Les conditions ont finalement incité Sumon à fuir le pays.
Isaac, 30 ans, a quitté sa fille de 11 ans à la maison au Ghana il ya deux ans et a trouvé un travail en Libye dans le bâtiment. Mais il avait vu tant de violence qu’il a décidé de fuir en préversion du pire.
«Si votre employeur vous paie, ce qui est rare, ses amis viendront le lendemain pour vous voler», a t-il déclaré. « Et si jamais vous avez la chance de dépenser de l’argent, la police vous arrêtera alors que vous faites vos courses dans un magasin. »
Paul, 32 ans, également originaire du Ghana, a déclaré avoir été volé à l’arme à feu alors qu’il quittait un supermarché. Insatisfaits, les voleurs ont « empaqueté » un des amis de Paul dans le coffre d’une voiture et ont exigé 500 dinars, (357$), pour le libérer. Dans les rues, il semble que tous les libyens étaient munis d’un AK-47.
« Les Libyens veulent voler tout ce que vous avez, » a t-il dit.
Raymond, 31 ans, était venu en Libye l’année dernière avec l’espoir de gagner assez d’argent pour se rendre en Europe et subir une intervention chirurgicale dont il avait besoin suite à une blessure au visage lors d’un vol chez lui au Ghana. Son œil gauche était gravement endommagé.
Il vivait avec d’autres migrants d’Afrique subsaharienne quand un groupe de jeunes Libyens armés de mitrailleuses ont volé leur maison et tué trois des leurs.
« Il y a une vieille mentalité d’esclavage qui revient en force en Libye, » il a dit. « Tuer qui que ce soit de peau noir les rend heureux. »
La Libye est également devenue le carrefour des trafiquants qui proposent aux femmes – la plupart d’entre elles nigérianes – des emplois en Italie, puis les forcent à se prostituer lorsqu’elles arrivent en menaçant de blesser ou de tuer des proches à elles.
Elizabeth Ramlow, une infirmière américaine sur le navire, a déclaré que de nombreuses femmes nigérianes à bord étaient probablement des victimes de viol et de prostitution forcée.
« Elles parlent d’avoir été violés en Libye avec d’autres femmes nigérianes par les mêmes personnes qui les ont amenés », a-t-elle indiqué.
Dora, 20 ans du Nigeria, a déclaré que la Libye était censée être un point de transit dans son voyage en Italie.
Mais elle a fini par passer sept mois là-bas –cinq d’entre eux dans une prison où elle était détenue arbitrairement et nourrie à peine une fois tous les trois jours et violée «une seule fois», dit-elle.
N.B

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