Photo : Aswat Nissa

#EnaZeda : le #MeToo tunisien qui brise bien des tabous

En Tunisie, des militants en matière de droits des femmes disent avoir été surpris par le volume et la variété des reportages, et l’ONG Aswat Nissa a recueilli plus de 70 000 témoignages.

Les images virales d’un député tunisien, Zouhair Makhlouf, accusé d’avoir commis un acte de harcèlement sexuel devant un lycée ont déclenché le moment #EnaZeda en Tunisie. Sous ce hashtag, ce sont plusieurs victimes d’abus sexuels qui brisent des tabous en Tunisie. Le débat sur le harcèlement sexuel se limitait auparavant à quelques émissions de télévision avant-gardistes, mais maintenant, « des milliers de femmes de la nation nord-africaine partagent leurs expériences de propos lubriques subis, de violences sexuelles ou encore de pédophilie », explique le média Arabnews.

Une vidéo montrant le politicien assis dans une voiture, son pantalon tombant à ses genoux, a été tournée le mois dernier par une étudiante qui l’a partagée en ligne avec des accusations de harcèlement. Le parlementaire nouvellement élu nie avoir eu une conduite inappropriée et a déclaré qu’il urinait pour des raisons médicales, menaçant même son accusatrice.

Témoignages poignants

C’est dans ce contexte qu’a été créé #EnaZeda, hashtag servant de plateforme de transmission de témoignages qui a été inspiré par l’énorme mouvement mondial qui s’est développé en 2017 à la suite d’allégations d’agressions sexuelles formulées par de nombreuses femmes à l’encontre du magnat de Hollywood, Harvey Weinstein. Les retombées médiatiques de ce phénomène ont donné à certains Tunisiens la confiance nécessaire pour affronter leurs harceleurs face à face. « Ce soir, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Ce soir, j’ai été harcelée et personne n’a pris la peine de réagir », a par exemple écrit une internaute, Lina Kaboudi. Mais « contrairement à toutes les autres nuits, j’ai osé répondre à l’auteur. Je n’ai pas continué à marcher, prétendant ne pas l’avoir entendu. Je me suis arrêtée et je l’ai tenu pour responsable. » Elle déplore aussi la passivité de la police, qui « se trouvait à quelques mètres » et ne « levait pas un petit doigt » pour l’aider lorsqu’elle était harcelée. Elle désespère également de l’inaction des témoins qui, de la même manière, n’ont « rien fait ».

Pour pouvoir s’y retrouver avec l’avalanche de témoignages, les activistes tunisiens ont mis en place des groupes Facebook privés, dont l’un simplement nommé #EnaZeda, qui compte plus de 21 000 membres. Des témoignages poignants, dont certains sont anonymes, sont partagés quotidiennement dans le groupe – allant du viol et de l’inceste au comportement inapproprié d’enseignants ou de célébrités et à la molestation dans les transports en commun.

« Au début, nous avons créé un groupe pour défendre la jeune fille qui a filmé le député, car elle avait subi beaucoup de critiques et de pressions », a déclaré Myriam Bouattour, qui dirige Aswat Nissa. « Ensuite, les femmes, et parfois les hommes aussi, ont partagé leurs histoires. Nous essayons maintenant d’organiser des ateliers avec des psychologues. »

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Publiée par Aswat Nissa sur Lundi 11 novembre 2019

Le harceleur « MaYerkebch », une campagne utile

Pour tenter de rompre le silence du tabou, une institution gouvernementale, le Centre de recherche, d’études, de documentation et d’information sur la femme (Credif), a lancé une campagne de sensibilisation sur le harcèlement sexuel dans les transports en commun. Baptisée « le harceleur #MaYerkebch (ne monte pas) avec nous », l’initiative met à disposition une application qui permet à un témoin ou une victime de laisser son téléphone parler au harceleur et lui rappeler la loi.

Via un chat bot, un assistant virtuel qui permet une discussion robotisée, on y indique le type de harcèlement et son lieu, et une voix se déclenche pour « intimider et faire peur au harceleur » en s’exprimant en dialecte tunisien, a ainsi expliqué à l’AFP Najla Allani, directrice générale du Credif. « Des personnes n’osent pas parler, mais avec cette voix off, elles seront davantage encouragées à réagir », a-t-elle souligné.

La Tunisie est considérée comme une pionnière en matière de droits des femmes dans le monde arabe et a été le premier pays à abolir la polygamie en 1956. Mais le tabou concernant la lutte contre l’inconduite sexuelle reste fort, en particulier au sein des cellules familiales, indiquent les observateurs. Il est rare que les victimes déposent officiellement plainte, bien que le harcèlement sexuel dans les lieux publics soit puni d’un emprisonnement d’un an et d’une amende de 3000 dinars depuis juillet 2017. Reste que les attitudes traditionnellement arborées face à l’horreur des violences sexuelles et l’apathie de certains hauts responsables devant la gravité de ce type de faits signifient que la nouvelle initiative #EnaZeda doit faire face à une bataille ardue pour aboutir à une véritable prise de conscience.

Nejiba Belkadi

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