Conseil de sécurité des Nations unies

Entrée de la Tunisie au Conseil de sécurité des Nations unies : quels enjeux ?

Un colloque sur la question de l’entrée de la Tunisie, en tant que membre non permanent, au Conseil de sécurité des Nations unies, prévue pour 2020-2021, s’est tenu samedi 30 juin au siège des Archives nationales. Organisé par l’Association tunisienne des anciens ambassadeurs et des consuls généraux, le colloque a été animé par Tahar Sioud, président de l’association, Holla Bach Tobji, directrice générale des Organisations et Conférences internationales au ministère des Affaires étrangères, Ahmed Ghezal et Ali Hachani anciens ambassadeurs et Représentants permanents de la Tunisie auprès des Nations Unies, ainsi que par le professeur Taoufik Bouachba.

Une question cruciale

En plus des cinq membres permanents qui sont les cinq premières puissances mondiales, de surcroît victorieuses de la seconde guerre mondiale (la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Russie et la Chine), le Conseil de sécurité, dont le principal but est d’assurer la paix et la sécurité internationales, comprend également dix membres non permanents élus pour une période de deux ans par l’Assemblée générale de l’ONU, celle-ci étant censée procéder à leur élection en tenant compte des nécessités d’une représentativité géographique équitable.

Cœur du débat ? Définir les grandes lignes de ce que peut être une participation brillante de la Tunisie au Conseil de sécurité de l’ONU dans le cas où elle est effectivement élue en juin 2019 pour y siéger pour la quatrième fois après les élections de 1959, de 1980 et de 2000.

Alors que la représentante du ministère des Affaires étrangères a fait part de l’état des préparatifs entrepris en vue de l’échéance attendue, M. Bouachba a largement abordé la question du droit de veto accordé aux cinq membres permanents, du manque de légitimité croissant de ce dernier, et des débats suscités par la volonté de certains Etats d’en modifier la logique de fonctionnement et M. Ghezal est revenu sur le contexte géopolitique qui a ponctué les précédentes participations de la Tunisie au sein du Conseil de sécurité. Ils ont tous les deux opté pour un angle d’analyse intégrant une approche historique et juridique de la question. M. Hachani a lui présenté une vision du contexte international et régional dans lequel la prochaine participation de la Tunisie au Conseil de sécurité se déroulera et les défis qu’elle présentera pour la diplomatie tunisienne. Plusieurs questions et pistes de réflexion ont été posées par les intervenants quant aux chances de succès de la Tunisie dans le rôle de représentant des intérêts des régions arabe et africaine qu’elle va devoir endosser au cours de son prochain mandat. Les intervenants au débat se sont accordés sur un point précis : les affaires internationales dans la résolution desquelles la Tunisie devra apporter une voix pacifique prônant modération et non-usage de la violence, se déroulent dans un contexte des plus perturbés et d’accroissement des divergences entre les pays, y compris ceux qui bénéficient du droit de véto à l’intérieur du Conseil.

La guerre sanglante qui secoue la Syrie depuis 2011, la guerre non moins meurtrière qui étouffe le Yémen, le persistant conflit israélo-palestinien, le flou sibyllin qui entretient l’incertitude autour de la résolution politique de la crise libyenne, la poursuite du phénomène jihadiste et les différents conflits africains seront les principaux dossiers d’ordre régional auxquels la Tunisie sera confrontée au Conseil de sécurité. Ils nécessitent qu’elle aide à y apporter les solutions car il y va de son intérêt, ont estimé les anciens ambassadeurs.

La Tunisie a un rôle important à jouer au Conseil de sécurité

Parce que nous assistons à une redistribution des cartes dans le monde de la géopolitique internationale, la Tunisie devra se positionner parmi les pays non alignés et se joindre à leur quête de l’établissement d’un système global équitable qui donne un statut respectable à tous les pays membres, quelle que soit leur taille.

Pour les participants, la Tunisie doit également défendre ses intérêts en particulier pour ce qui concerne les questions régionales qui ont un impact direct sur elle. Ceci doit commencer avec la campagne électorale qu’elle doit mener pour accéder au Conseil dans les meilleures conditions possibles. Sa maîtrise des problématiques liées au contexte régional devrait, elle, faire en sorte que la campagne aboutisse à l’obtention de la confiance du plus grand nombre possible de pays. « Cela exige que la Tunisie soit toujours informée de la situation des pays concernés par son mandat et qu’elle intègre les points de vue des pays voisins et des organisations régionales, en veillant le plus possible à présenter des approches coordonnées », a ajouté M. Hachani. Obtenir le plus grand soutien au sein de l’Assemblée générale des Nations unies exigera également qu’une campagne intensive soit menée, outre au sein des institutions internationales, dans toutes les capitales où nous disposons de centres diplomatiques.

La Tunisie « doit évidemment faire valoir son expérience en tant que pays ayant réussi à faire progresser l’expérience de la démocratie dans un contexte où des débats apaisés autour de problèmes épineux, internes et externes, ont pu avoir lieu pacifiquement », a ainsi déclaré Tahar Sioud au cours du colloque. En outre, « dans le droit fil de l’esprit de la Charte des Nations unies, la Tunisie pourra faire valoir son droit à la promotion d’une configuration internationale où petits et grands Etats ont droit au respect de leur propre souveraineté nationale », a ajouté pour sa part Ali Hachani.

Œuvrer à l’amélioration des méthodes de travail du Conseil 

Rééquilibrer les rapports de force mondiaux et pacifier la géopolitique internationale suppose d’en prôner la multipolarité. Parmi les questions nécessaires à aborder dans ce sens figure le très clivant usage du droit de veto, lequel représente un droit accordé uniquement aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ainsi que la nécessité d’améliorer les méthodes de travail du Conseil afin de les rendre plus justes à l’égard des membres élus ainsi qu’à l’égard des pays non membres.

“Il est donc impératif pour la Tunisie d’intensifier les négociations et de continuer à œuvrer au rapprochement avec les Etats membres, en particulier les membres élus, tout en soutenant les efforts visant à réformer le Conseil dans le sens d’une meilleure représentation des petits pays, en particulier africains, a fait valoir Ali Hachani, tout en faisant en sorte que les autres organes des Nations unies, et en premier lieu l’Assemblée générale, gardent leurs rôles respectifs.”

Nécessité de bien se préparer 

Pour les participants, une telle mission ne pourra être menée avec succès sans l’assurance pour la Tunisie de bénéficier de l’appui d’un corps diplomatique expérimenté et rompu aux questions liées au droit international. « Il nous faut en toutes circonstances être capables de livrer une lecture pertinente, critique et anticipatrice du contexte régional, voire mondial, et d’en prévoir les bouleversements possibles tout en y déterminant notre propre place », ont assuré les anciens diplomates. Il s’agit pour la Tunisie de défendre les valeurs qui sont historiquement les siennes tout en mesurant les enjeux des conflits internes au monde occidental : protectionnisme voire isolationnisme économique en particulier de la part des Etats-Unis, montée en puissance de pays comme la Russie ou la Chine, risque de dislocation progressive de l’Union européenne sur le plan identitaire mais, paradoxalement, possibilité de relance solide d’une défense européenne venant mettre à mal la légitimité de l’OTAN, reconfiguration de la géopolitique internationale avec, notamment, l’actuel rapprochement américano-asiatique, etc.

Autant de questions sensibles et qu’il faut mettre en perspective avec les préoccupations, les vulnérabilités et les crises que traverse le monde arabo-africain. Il semble donc crucial que la Tunisie dispose d’ici là d’une équipe multidisciplinaire forte pour suivre de près les travaux du Conseil et opérer en parfaite coordination avec l’équipe de la mission permanente à New-York. Si la mission qui nous attend en 2020 est bien préparée et bien menée, elle portera notre diplomatie à un sommet peut-être jamais atteint. « N’oublions pas que lors de notre entrée pour la première fois au Conseil de sécurité en 1959-1960, nous avons été les porte-voix de la lutte contre le colonialisme et le racisme, un positionnement fort et volontariste qui nous a ouvert les portes de l’Afrique et d’autres pays et qui a pu surtout donner une forte impulsion à notre diplomatie et à notre économie émergente », ont rappelé les conférenciers.

 

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