Victor Loe

Entretien avec M. Victor Loe, ambassadeur du Cameroun en Tunisie

Ambassadeur du Cameroun en Tunisie depuis 2008, Victor Loe est le doyen du corps diplomatique. Il a bien connu la Tunisie pré-révolution et porte un constat lucide et objectif sur la Tunisie post-révolution. Affirmant observer une nette amélioration de la situation sociopolitique en Tunisie depuis quelques années, il appelle toutefois à un renforcement des efforts en vue du développement des relations bilatérales entre les deux partenaires tunisien et camerounais, celles-ci n’étant pas encore suffisamment fortes au vu des enjeux économiques que doit relever l’Afrique dans son entier. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Monsieur l’ambassadeur, vous êtes présent en Tunisie depuis de nombreuses années et avez été témoin de la période de la révolution tunisienne… Quelles sont vos impressions sur le parcours poursuivi jusqu’ici en Tunisie, à l’approche des élections législatives et présidentielle ?

Victor Loe : Il faudrait ici rappeler que le rôle d’un diplomate n’est pas d’interférer dans la politique intérieure du pays qui l’accueille. Mon avis sur la marche du pays depuis 2008 est tout à fait favorable puisque beaucoup d’avancées ont été réalisées, surtout au niveau de la liberté d’expression acquise par les Tunisiens. L’exercice de la démocratie et le passage à un système différent se sont avérés un peu difficiles, d’où la floraison de nombreux partis politiques et le clivage politique qui persiste jusqu’à présent. Nous sommes partis d’un bouleversement général inattendu à l’issue duquel le parti Ennahdha, à la surprise générale, a remporté les premières élections générales, étant mieux préparé et structuré que les autres formations politiques et portant un discours moralisateur qui a pu plaire à certaines franges de la population. Mais par la suite, le candidat moderniste de Nidaa Tounes et tous les mécontents se sont regroupés et se sont opposés à Ennahdha, ce qui a abouti à la victoire du camp des modernistes.

Toutefois, les problèmes d’égo étant persistants, on a vu que le parti présidentiel était lui-même traversé par nombre de courants contradictoires, ce qui a abouti à un affaiblissement du camp présidentiel et à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale avec Ennahdha… Pourtant, il me semble évident que la majorité des Tunisiens aspire à une vie moderne. Et même si la société possède un fond islamique, elle n’est pas tournée vers un islam rétrograde. En revanche, le système politique actuel encourage le nomadisme parlementaire, ce qui rend l’avenir un peu incertain…

Le Cameroun est un partenaire économique important de la Tunisie. Êtes-vous satisfait du niveau de coopération actuel entre nos deux pays ? Quelles initiatives favorables au renforcement des relations bilatérales entre nos deux pays espérez-vous du prochain gouvernement ?

Nous aspirons à densifier les relations économiques entre les deux pays et les mettre au niveau qu’elles méritent. Nous souffrons du fait que, dans le domaine commercial, l’Afrique subsaharienne pèse à peine 3 % dans le commerce extérieur de la Tunisie, ce qui est très faible. Nous espérons que les échanges se multiplient et qu’ils ne se limitent pas au niveau commercial, que les hommes d’affaires tunisiens prennent le courage d’investir, le Cameroun représentant un bon risque et un pays à haut potentiel de développement. Quel que soit le résultat des urnes, il est souhaitable que nos relations restent stables car nous espérons un renforcement notable des relations économiques entre nos deux pays. Nous avons d’ailleurs constaté une évolution en la matière, et le Cameroun constitue aujourd’hui le premier partenaire de la Tunisie au sein de la zone de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, NDLR). Les Tunisiens commencent à prendre conscience du fait qu’en investissant dans notre pays, c’est toute la région de l’Afrique centrale qui s’ouvre à eux et notamment le Nigéria, mastodonte économique africain qui pèse 200 millions de consommateurs.

La volonté d’œuvrer dans ce sens est bien présente, mais elle demeure non concrétisée car les deux économies sont asymétriques, la Tunisie ayant bénéficié de sa proximité avec l’Europe pour prendre avantage sur les pays africains subsahariens en matière de développement. Et puisque les hommes d’affaires tunisiens ont pris l’habitude de traiter avec l’Europe, ils doivent fournir un effort d’acceptation des différences culturelles pour se tourner vers l’Afrique, sortir des slogans, passer aux actes et prendre le risque de l’Afrique. D’autant que la Tunisie pourrait être un hub intéressant entre plusieurs zones économiques du monde (Moyen-Orient, Asie, Europe) et l’Afrique, un pays intermédiaire facilitant les échanges entre l’Afrique subsaharienne et le reste du monde. Pour cela, il faut parvenir à surmonter le fardeau psychologique et culturel, car je connais des Tunisiens qui ont encore peur de l’Afrique subsaharienne.

Pour nous, le maintien des liens diplomatiques représente une ligne de conduite qui ne changera pas, qui se poursuivra sans doute à l’issue des prochaines élections. Nous travaillons dans la permanence et la durée. Si les interlocuteurs peuvent changer, les fondements de notre ligne de conduite axée sur une coopération toujours plus forte demeureront les mêmes. Nous avons affaire à la Tunisie éternelle, pays africain et ami.

Que pouvez-vous nous dire à propos de la communauté camerounaise présente en Tunisie ? Y trouve-t-elle suffisamment d’opportunités d’études et d’emploi ?

La majorité des Camerounais résidant en Tunisie sont des étudiants inscrits dans des universités privées. Il est toutefois à rappeler que selon les chiffres officiels, le nombre d’étudiants subsahariens, y compris camerounais, a diminué en Tunisie. Il faut ici avouer que l’administration tunisienne, et notamment le ministère de l’Intérieur, peut se montrer parfois tracassière : les conditions de séjour sont difficiles, notamment en raison des lourdes pénalités de dépassement de validité de titres de séjour. Par ailleurs, la réglementation de l’emploi, qui donne la priorité aux Tunisiens, peut paraître injuste à certains étudiants étrangers qui répondent pourtant parfaitement aux critères de recrutement… Cela a découragé beaucoup de jeunes gens, qui ont préféré partir dans d’autres pays.

L’effort dans lequel nous nous sommes engagés avec nos amis tunisiens vise pourtant à faire de Tunis un hub pour les étudiants, notamment pour les Africains francophones. Dans ce sens, des dispositions sont prises, et nous constatons que des initiatives visant à alléger les conditions de séjour des Africains sont prises. Mais ces efforts, dans l’intérêt de tout le monde, doivent se poursuivre et porter des fruits. Le projet de création d’une université francophone à Tunis pourrait par exemple voir venir un bon nombre d’apprenants d’Afrique, mais il faudrait alors que le contexte soit adouci et le terrain balisé pour faciliter le séjour des jeunes Africains ici en Tunisie.

Les récents troubles sociopolitiques au Soudan et en Algérie mettent une nouvelle fois le continent africain au centre de l’attention des acteurs politiques internationaux… Quelles perspectives voyez-vous se profiler pour le peuple africain ? Arrivera-t-il à dépasser ses nombreuses fractures occasionnées, notamment, par le phénomène jihadiste et la crise migratoire ?

Ces Etats, le Soudan et l’Algérie, ont une longue histoire, ce sont de grands peuples qui sauront trouver des solutions stabilisatrices. Pour le moment, les bouleversements vécus par ces deux sociétés n’ont pas d’impact sur la communauté africaine dans son ensemble. Elles vivent une transition qui leur est propre, des changements politiques en interne qui n’auront pas, à mon sens, d’impact sur leur stabilité. Chaque pays saura rebondir et retrouver son équilibre. L’expérience tunisienne montre que des changements politiques favorables aux aspirations populaires peuvent, malgré leurs imperfections, avoir lieu.

L’Afrique est en revanche gravement touchée par cette idéologie transnationale dévastatrice qu’est celle du jihadisme. Les pays se trouvant dans la bande sahélienne sont victimes de groupes terroristes inspirés par une idéologie que nous ne comprenons pas et qui n’a rien d’islamique. Ils veulent contrôler des territoires entiers où se pratiquent toutes sortes de trafics humains. Il faudra une stratégie fondée sur des moyens importants, humains et matériels, ainsi que beaucoup de temps, pour les combattre. Les pays occidentaux nous aident dans ce sens et nous croyons que nous pourrons les vaincre à long terme malgré la résistance qu’ils affichent.

Comment évaluez-vous le rôle de l’Union africaine dans le renforcement de la paix et de la coopération en Afrique ?

L’Union africaine n’a été créée qu’en 2002 ; elle compte des pays jeunes, anciennement colonisés. Elle est donc encore traversée par des fragilités, et les chemins sont souvent sinueux pour parvenir à une meilleure gestion des dossiers africains. Nous avons ainsi encore besoin de nous appuyer sur le soutien des puissances étrangères au niveau matériel et financier, de rechercher une coopération renforcée avec les partenaires, notamment occidentaux, avec pour horizon de parvenir à une certaine autonomie.

Notons qu’en Afrique, le nombre de foyers de crise est en nette diminution. Nous n’avons plus de guerres ouvertes au sein du continent africain. Des incertitudes persistent toutefois autour, notamment, de la situation du Sahara occidental qui divise deux pays amis, des troubles dont j’ai parlé précédemment, qui secouent certains pays et qui sont en effet imprévisibles, et de la guerre civile en Libye. Dans une moindre mesure, demeure également la question des bandes de malfaiteurs à la frontière orientale de la République Démocratique du Congo. Mais en dehors de cela, il n’y aucun foyer de tension ouvert. Par exemple, la situation de guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée est maintenant terminée. Il existe donc une évolution vers la stabilité, et les situations qui restent incertaines exigeront une coopération renforcée entre les Etats africains.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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