Entretien avec Oissila Saaidia (1/2) : « Les chercheurs en sciences sociales ont aussi des choses à dire sur la crise sanitaire »

C’est le premier ouvrage en sciences humaines et sociales à avoir été publié pour proposer un décryptage des conséquences socioéconomiques de la crise du coronavirus, qui ont été très promptes à jaillir dans le quotidien des acteurs de l’ensemble de la société tunisienne. « VIVRE AU TEMPS DU COVID-19. Chroniques de confinement : regards de chercheurs depuis la Tunisie » est un travail collégial et pluridisciplinaire mené par huit chercheurs provenant de différents champs de recherche en sciences sociales au sein de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Il a été conçu, écrit et publié sous la direction de Oissila Saaidia, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon 2 et auteur de L’Algérie catholique XIXe-XXIe siècles (Editions du CNRS, 2018), qui a obtenu un prix de l’Académie française en 2019. Entretien.

Analysant les effets sociaux, économiques et, en filigrane, psychologiques de la crise sanitaire sans précédent que avons traversée lors de la période très particulière dite du confinement, l’ouvrage offre de précieuses clés de lecture en prenant pour objets de réflexion différentes thématiques en fonction des spécialités des chercheurs qui y ont contribué. Géographes, historiens, anthropologues et sociologues ont ainsi uni leurs efforts pour apporter leur pierre à l’édifice pour une meilleure compréhension du phénomène social qu’a été le confinement. L’analyse outillée de ces thématiques, universelles par leur forte similarité avec celles qui se sont invitées dans les débats au sein de la majorité des pays du monde, n’en révèle pas moins des spécificités tunisiennes en projetant une lumière nouvelle sur la recrudescence des malaises sociaux et des inégalités socioéconomiques propres à notre pays. Affirmant que ces derniers ne sont pas apparus sous le coup d’une baguette magique, Oissila Saaidia insiste sur le fait qu’ils étaient déjà fortement ancrés au sein de la société et que la crise planétaire n’a rien fait de plus que les cristalliser davantage. L’apport majeur de cette publication à la lecture globale de la crise consiste en effet dans le fait qu’elle donne à voir la cristallisation de différentes mini-crises (vieilles de plusieurs décennies) dans la crise globale, en revanche nouvelle, générée par la propagation de la maladie Covid-19. Nous avons rencontré Oissila Saaidia, qui a pressenti dès les premiers jours du confinement que celui-ci ouvrirait une phase nouvelle, historique, qui risquerait bien de s’inviter au sein de différentes disciplines scientifiques en tant qu’« objet d’étude total ». D’où son idée, inédite, de regrouper dans un ouvrage de courtes chroniques visant à lire l’actualité pendant qu’elle se manifeste, mais à la lumière des sciences humaines et sociales qui, d’ordinaire, s’inscrivent dans le temps long pour nous faire comprendre le réel dans toute sa profondeur historique. Nous publions ici la première partie de notre entretien avec Mme Saaidia.

Le Diplomate Tunisien : Les sciences humaines et sociales, vous le dites vous-même dans l’introduction de l’ouvrage, s’intéressent à l’analyse du réel sur le temps long. Et en effet, c’est la première fois que l’institut de recherche que vous dirigez publie un travail qui se trouve à la lisière du temps éphémère de l’actualité et de la distance historique que les chercheurs adoptent en général pour analyser les phénomènes sociaux. Comment vous est venue cette idée ?

Oissila Saaidia : C’est en effet la première fois que nous réalisons un travail de ce type. J’ai bien vu dès les premiers moments de la crise que nous allions vers l’inconnu, même si personne ne pouvait savoir combien de temps cet inconnu durerait. Lorsque la mesure du confinement nous a été annoncée, ma première préoccupation a été de pouvoir rester en contact avec à la fois les chercheurs et le personnel administratif de l’IRMC. Avec les premiers, il m’a fallu trouver une stratégie pour garder la cohésion de notre équipe. J’ai donc pensé qu’un projet fédérateur qui permette aux chercheurs de continuer à « faire institut » dans cette période d’incertitude était à inventer et pouvait constituer un bon moyen de maintenir cette cohésion d’équipe. Je leur ai ainsi demandé de capter ce qu’ils allaient vivre pendant leur confinement et de coucher sur le papier leurs perceptions de ce qui risquait de se produire dans la société tunisienne à partir des entrées qui sont les leurs, c’est-à-dire selon les outils spécifiques à leur discipline. Par ailleurs, sans possibilité d’accès au terrain, il était de toute façon impossible de produire un article scientifique classique… D’où l’idée que j’ai avancée consistant à les faire participer à l’analyse de la crise à travers l’écriture de courtes chroniques s’inscrivant dans la lecture de l’actualité dans toute sa dimension éphémère mais en gardant toujours, contrairement à ce qui se fait dans le journalisme, une certaine prise en compte de la distance temporelle propre aux sciences sociales, celle-ci étant rendue possible par le fait même que l’actualité nous révèle de vieux dysfonctionnements propres à la société tunisienne et, plus généralement, aux sociétés modernes depuis le tournant néolibéral des années 1980.

J’aimerais insister sur un autre point : j’ai estimé que nous chercheurs devions sortir de notre tour d’ivoire et faire quelque chose qui sorte de notre ordinaire d’intellectuels d’ailleurs souvent « confinés » : intervenir dans le vif de l’actualité, car nous avons une fonction sociale à remplir vis-à-vis du grand public, mais avec la profondeur de l’analyse que peut fournir un chercheur à partir de son background. A propos de cette crise sanitaire, les sciences sociales ont des choses à dire et doivent apporter leur pierre à l’édifice et partager leurs travaux au-delà de la communauté scientifique. Mais modestement, car le projet éditorial que nous avons mené est une clé de lecture parmi d’autres.

D.T. : Quelle méthodologie avez-vous adoptée afin que ces nombreuses thématiques aient pu être regroupées dans un seul ouvrage ?

O.S. : Je n’ai pas voulu ajouter de la contrainte méthodologique à la contrainte du confinement que devaient subir les chercheurs. Les thématiques abordées dans l’ouvrage ont été choisies par les chercheurs eux-mêmes selon leur spécialité, ce qui fait que le lecteur peut passer de chroniques exposant les effets de la crise sanitaire telle qu’elle a été vécue par les minorités sexuelles à la question de la place du recyclage et du développement durable dans la gestion des déchets par les autorités tunisiennes ou encore celle du creusement des inégalités économiques et régionales… C’est donc un tableau qui dépeint les incidences de la crise sur l’ensemble des secteurs de l’économie – l’offre privée de santé, les réseaux de distribution des biens alimentaires – et des groupes sociaux.

D.T. : Pour l’historienne que vous êtes, que représente de nouveau, et d’ailleurs de répétitif, la crise sanitaire que nous avons vécue et continuons de traverser ?

O.S. : J’avance l’hypothèse, dans deux de mes textes, que la crise planétaire que nous vivons est un accélérateur, un catalyseur de dysfonctionnements qui remontent aux années 1980, au moment de la bascule du monde vers un néolibéralisme économique visant la dérégulation des échanges. En ce sens, la crise du nouveau coronavirus n’a rien inventé, ni modifié quoi que ce soit. Elle a en revanche amplifié les lacunes et les faiblesses de sociétés avant tout travaillées par les inégalités…

En ce qui concerne plus particulièrement l’histoire des pandémies qui ont traversé le monde, il existe en effet des comportements sociaux, des réflexes humains, qui se sont pour ainsi dire répétés, même si je préfère dire, comme le veut l’adage, que l’histoire ne se répète jamais, mais bégaie. Le premier d’entre eux est la peur de l’étranger que nous avons constatée partout dans le monde, car « la maladie vient toujours de l’autre » ! Je précise ici que l’étranger, c’est celui qui vient de l’extérieur de la communauté. Pour les Tunisiens, il peut donc s’agir de migrants mais aussi d’un concitoyen venu d’un pays étranger ou originaire d’une autre région du pays. Pour l’écrasante majorité des gens, c’est l’extérieur qui amène la maladie, et c’est quelque chose que vous retrouvez dans l’ensemble des crises occasionnées par les grandes pandémies qu’a connues l’histoire. Il faut toujours trouver un bouc émissaire, un responsable, qui ne fera jamais partie de la communauté de ceux qui le désignent comme tel, quand bien même ce serait effectivement le cas, car on est toujours l’étranger de quelqu’un. En Tunisie, en plus de la stigmatisation des migrants que l’on a pu observer, il nous a été possible de voir réémerger la question des disparités régionales et ce vieux conflit entre les milieux ruraux et la capitale, ou entre l’intérieur du pays et les régions côtières, où l’on a pu observer cette tendance à accuser cet autre qui vient d’ailleurs. Il y a en réalité plusieurs échelles d’analyse de cette vieille tendance à la stigmatisation puisque même dans les villes, le conflit sera visible entre les quartiers populaires périphériques et ceux du centre, plus aisés, etc. Cette question est traitée dans l’un des articles de Marouen Taleb, docteur en urbanisme et aménagement du territoire, qui a proposé une lecture de l’interventionnisme étatique dans la « crise de la semoule », interventionnisme mis à mal selon lui par la croissante remise en cause par les ruraux de l’autorité des représentants de l’Etat central.

Ce qui est en revanche totalement nouveau, et qui pourra d’ailleurs devenir un objet d’étude total, c’est le confinement lui-même, inédit en temps de paix que ni la peste noire du milieu du XIVe siècle ni la grippe espagnole de 1918-1919 n’ont provoqué. Si des mises en quarantaine de villages ont pu se produire, le monde n’a jamais connu ce phénomène d’enfermement de populations entières à aussi grande échelle. Des continents entiers ont été confinés, tout s’est arrêté, et c’est en ce sens que ce phénomène est inédit et qu’il sera analysé par les sciences humaines et sociales.

Lire la deuxième partie de notre interview ici.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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