Entretien avec Oissila Saaidia (2/2) : « Les questions liées aux inégalités ont explosé en Tunisie pendant la crise sanitaire »

C’est le premier ouvrage en sciences humaines et sociales à avoir été publié pour proposer un décryptage des conséquences socioéconomiques de la crise du coronavirus, qui ont été très promptes à jaillir dans le quotidien des acteurs de l’ensemble de la société tunisienne. « VIVRE AU TEMPS DU COVID-19. Chroniques de confinement : regards de chercheurs depuis la Tunisie » est un travail collégial et pluridisciplinaire mené par huit chercheurs provenant de différents champs de recherche en sciences sociales au sein de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Il a été conçu, écrit et publié sous la direction de Oissila Saaidia, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon 2 et auteur de L’Algérie catholique XIXe-XXIe siècles (Editions du CNRS, 2018), qui a obtenu un prix de l’Académie française en 2019. Deuxième partie de notre entretien (première partie ici) avec la directrice de l’IRMC.

Le Diplomate Tunisien : Qu’est-ce que cette crise nous dit de l’état de la société tunisienne, des malaises qui la traversent ? La crise sanitaire a-t-elle révélé des problématiques qui seraient liées à des « spécificités » tunisiennes ?

Oissila Saaidia : Les questions épineuses liées aux inégalités de genre ont explosé, et pas qu’en Tunisie. On a par exemple vu que certaines catégories de femmes devaient faire l’objet d’une protection particulière en étant sommées de ne pas quitter le foyer familial, lors de la première phase de déconfinement, contrairement à leurs maris. D’autres ont subi des violences car contraintes à vivre 24h/24h avec leur tortionnaire.

Bien d’autres inégalités sont considérées de différentes façons dans l’ouvrage. Ce livre part d’un terrain tunisien mais certaines chroniques laissent à percevoir que les analyses thématiques adoptées ont révélé des problématiques constatées à l’échelle du globe : l’impréparation des systèmes publics de santé et la crise qui en est à l’origine, plus vaste et plus générale, de l’hôpital public, la violence faite aux femmes, la question de l’intégration des migrants, les inégalités économiques, les difficultés de la continuité pédagogique qui a révélé de profondes disparités entre les ménages en fonction notamment du niveau d’instruction des parents… Ce sont des problématiques structurelles que vous retrouvez dans toutes les sociétés touchées par la crise, mais à des degrés divers, avec des prééminences de telle ou telle question propres à leur histoire et leur culture.

Des spécificités tunisiennes sont néanmoins à souligner, et elles ne sont pas que négatives : la crise nous fait percevoir une société tunisienne très ouverte. A côté de ce qu’on peut dire sur la manière dont les migrants ont vécu les incidences de la crise sanitaire, une mobilisation générale des solidarités de la société civile et de l’Etat a ainsi constitué un formidable moyen de réponse à la crise.

D.T. : Vous expliquez dans l’ouvrage que les inégalités proviennent surtout du tournant néolibéral qu’ont pris les économies mondiales à partir des années 1970… Pensez-vous que cette phase de crise historique sera l’occasion de repenser sérieusement ce modèle économique qui a largement démontré sa propension à produire des inégalités ?

O.S. : Même si je refuse de me prononcer sur le monde d’après, j’avance à la fin de l’ouvrage l’hypothèse que certaines inégalités risquent de devenir structurelles : celles liées aux territoires, au social, au système éducatif et de santé, ou encore au genre. La recrudescence de ces inégalités a d’ailleurs été à mes yeux un véritable fil conducteur tout au long de cette crise. On remarque aussi que des débats quasi-identiques se sont posés dans plusieurs pays. Parmi eux, des questionnements profonds sur les dysfonctionnements de nos modèles de société, sur les dangers de la frénésie consumériste au détriment de la promotion d’une économie et d’un développement plus durables et solidaires, etc. Je ne crois toutefois pas qu’on soit arrivé au bout de ce modèle néolibéral. En tant qu’historienne, je vois l’évolution des phases de toutes les civilisations comme un mouvement de balancier, et je pense que le modèle qui régule depuis quelques décennies nos économies a encore une marge de manœuvre, mais qu’il connaîtra nécessairement une fin, comme d’autres modèles avant lui, ne serait-ce que parce que nous voyons déjà l’émergence de contre-modèles alternatifs encore en gestation, portés aussi bien par des mouvements de gauche que de droite ou du centre. C’est la construction d’une grande philosophie politique alternative qui permettra de construire le modèle d’après et pour l’instant, je n’ai encore rien vu émerger de décisif.

En Tunisie, il s’est produit quelque chose d’ubuesque : les plus nécessiteux se sont retrouvés exclus du système des aides sociales parce qu’étant dans l’économie qualifiée d’informelle, donc invisibilisés par les statistiques économiques officielles. On a vu, et l’une des chroniques de Jamie Furniss, docteur en développement international, le montre bien, comment les élites ont stigmatisé les jeunes des quartiers populaires dans certains reportages télévisés, pensant qu’ils ne comprenaient rien à la crise et qu’ils risquaient, en raison de leur prétendue indigence à saisir les enjeux des mesures préventives, de faire propager le virus. Rappelons que ces mêmes élites « internationalisées » sont par leur mode de vie bien plus exposées au virus contribuant ainsi davantage que les jeunes des milieux populaires à sa propagation.

D.T. : Sur le plan politique en Tunisie et au-delà, pensez-vous que cette crise nous annonce des chamboulements, des ajustements à venir en ce qui concerne, justement, la crise de légitimité des élites gouvernementales ?

O.S. : Je renvoie ici à l’une des chroniques de Marouen Taleb traitant des disparités régionales, de la question de la gouvernance, et de l’articulation entre le central et le local. Constituant une difficulté liée à l’histoire de la Tunisie, la gouvernance locale est quelque chose de récent et est en train de se structurer. Je pense plus généralement que le parti politique a vécu. J’entends par là, le parti politique comme mode d’adhésion au politique. N’oublions pas que le parti politique est une création de la fin du XIXe siècle et que cette notion a beaucoup évolué. Ce qu’on appelait parti politique en France dans les années 1880, ce n’est pas une association de personnes idéologiquement réunies autour d’un programme politique commun à visée électoraliste. Il s’agit alors de députés et sénateurs, au début de la IIIe République, qui pouvaient, par exemple sur la question agricole ou coloniale, avoir une même vision et créer un groupe de pression qui s’apparenterait aujourd’hui à du lobbying.

Ce n’est qu’avec la mise en place du système démocratique à la toute fin du XIXe siècle, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, que la question de la démocratie élective et de la logique de structuration du politique autour de « partis » va apparaître, et l’isoloir ne se généralise qu’après la Première Guerre mondiale. C’est donc quelque chose d’assez récent, et qui est amené à subir de nouvelles transformations dans l’avenir. Je pense pour ma part que ce modèle a vécu car il a correspondu à une société donnée à un moment donné, une société au sein de laquelle les gens, alors peu instruits, devaient se faire représenter en confiant leurs intérêts à des notables censés pouvoir se prévaloir de capacités de prises de décision politiques qu’eux n’auraient pas. Il ne trouve plus, à mon sens, sa justification dans nos sociétés alphabétisées d’aujourd’hui où le savoir s’est démocratisé. Au XIXe, le taux d’analphabétisme était tel qu’on avait besoin que notre parole soit portée et nos intérêts défendus par des notables. Aujourd’hui, on voit bien que des acteurs de la société civile, des personnes qui se font connaître autrement que par les canaux habituels ou au sein de la sphère de la politique, ont à proposer des idées novatrices et prometteuses et sont donc de plus en plus habilités à remettre en cause de manière probante ce modèle de démocratie représentative tel qu’il existe actuellement, modèle mis d’autant plus à mal par la crise des élites et la remise en question de l’autorité traditionnelle, notamment religieuse, apparue dans les années 1970.

D.T. : Dans quelle mesure pensez-vous que cette crise sanitaire pourra impacter les sciences sociales ? Dans ce sens, pensez-vous donner suite à ce travail collectif et, éventuellement, l’élargir ?

O.S. : Je pense que tous les programmes de recherche ont été impactés par la crise et que désormais, tous les travaux prévus dans les programmes de recherche des universitaires, qu’ils soient géographes, politistes, sociologues, historiens ou anthropologues, intégreront immanquablement des éléments de cette crise sur les effets de laquelle il sera impossible de faire l’impasse.

En ce qui concerne notre travail éditorial, nous souhaitons en effet en accroître la portée et lui donner un plus large écho, en organisant d’abord un grand séminaire à l’automne dans lequel il sera question de croiser le regard des sciences sociales avec celui des sciences dites exactes pour approfondir davantage la réflexion interdisciplinaire autour de cette parenthèse historique. Ce séminaire sera aussi l’occasion, je l’appelle de mes vœux, d’une rencontre que j’espère fructueuse entre le monde de la recherche et celui des médias, car nous chercheurs ne nous voyons malheureusement pas souvent offrir le cadre ou le format qui nous correspond le mieux pour faire connaître au public les résultats de nos travaux, ceux-ci pouvant pourtant parfaitement s’intégrer dans la lecture de l’actualité.

Par ailleurs, toujours pour élargir l’accès au public, notamment à l’ensemble du monde arabophone, l’ouvrage est en cours de traduction et sa version arabe est prévue pour fin septembre dans les librairies.

Enfin, Khaled Jomni, documentaliste de l’IRMC, s’est lui occupé de fournir une abondante revue de presse que nous allons bientôt publier sur notre site afin que public et chercheurs aient accès à la couverture médiatique, issue de la presse tunisienne francophone, de la crise sanitaire.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

Contributeurs à l’ouvrage : Bendana Kmar (historienne), Ben Youssef Mohamed Slim (doctorant en sociologie politique), Furniss Jamie (docteur en développement international), Jomni Khaled (documentaliste), Lachheb Monia (sociologue), Luceño Moreno Marta (docteure en communication et information), Matri Khaoula (sociologue), Prudhomme Claude (historien), Rouland Betty (géographe), Saaidia Oissila (historienne), Taleb Marouen (docteur en urbanisme et aménagement du territoire).

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