Epilert : un bracelet détecteur de crises d’épilepsie qui révolutionnera la télémédecine en Tunisie

La détection des crises d’épilepsie intéresse de plus en plus le champ académique dans le monde de la neurologie. Troisième maladie neurologique la plus fréquente après la migraine et les démences, l’épilepsie affecte près de 60 millions de personnes dans le monde. En Tunisie, elle toucherait environ, selon certaines estimations, 100 000 personnes. Une startup s’est saisie de cette problématique et entend bientôt offrir une solution d’avenir pouvant détecter, voire faire éviter la survenue de crises d’épilepsie. Interview avec Amine Riahi, l’un des co-fondateurs d’Epilert, qui poursuit cette année un MBA en ressources humaines.

Le Diplomate Tunisien : En quelques mots, comment résumeriez-vous la solution technologique que vous proposez ?

Amine Riahi : Le bracelet consiste en un dispositif qui détecte de manière instantanée l’apparition d’une crise d’épilepsie afin que le patient, et surtout ceux qui l’accompagnent, prennent les mesures nécessaires pour qu’il soit mis à l’abri. Dans certains cas, la crise elle-même peut être évitée si l’appareil réussit à détecter un début d’activité électrique épidermique et d’autres signaux biomédicaux provoqués par des activités électriques cérébrales anormales en présence de facteurs déclenchants pouvant être fuis, à temps, par le malade. Mais la solution que nous proposons intègre également une application mobile ainsi qu’un espace Cloud où les données des patients pourront être stockées et immédiatement accessibles à leurs médecins traitants : il y a ainsi tout un suivi entre le médecin et le patient via une plateforme dédiée au mécanisme de suivi qui comprend notamment l’établissement d’une liste de causes (alimentaires, liées au contexte et à ce qu’a fait le patient exactement avant la détection d’un risque de crise, etc.).

D.T. : Parlez-nous un peu de l’équipe qui fait vivre Epilert…

A.R. : L’idée vient de l’un de nos co-fondateurs, Firas Rhaiem, bachelor en business intelligence, dont la sœur a été victime d’une crise d’épilepsie alors qu’elle devait aller passer un examen de baccalauréat. Personne n’a pu intervenir à temps. Cet incident malheureux l’a touché personnellement et, ayant des contacts pouvant l’aider à concevoir et mettre en place un outil technologique innovant, il lui est venu l’idée de développer une application dédiée à la détection de crises d’épilepsie et à l’accompagnement des épileptiques. Parmi les personnes auxquelles il a fait appel figurent Haroun Moula, passé par l’école d’ingénieur MedTech et avec qui il a également étudié au Qatar, Amine Messaoud et moi-même. En tant que membre fondateur de Tunisian organization of debates, mon parcours au sein de la société civile post-révolution a été jalonné d’expériences visant à mettre en œuvre une véritable culture de débat et d’échange en Tunisie, d’où les capacités de négociation que j’ai acquises et qui ont paru à Firas un excellent moyen de développer le projet côté business. L’équipe comprend également un médecin interne et des ingénieurs, dont des stagiaires qui effectuent leur PFE chez nous, pour mettre au point le bracelet et l’application Android et iOS.

D.T. : Le produit technologique Epilert n’est pas encore sur le marché. Quand arriverez-vous à cette étape ?

A.R. : Au départ, le projet a été incubé par BIAT labs, en septembre 2017, période à laquelle beaucoup de startups ont commencé à émerger en Tunisie. Mais pour la phase go-to-market, nous n’avons pas eu recours à un accélérateur, car nous avons assez rapidement réussi à attirer un certain nombre d’investisseurs. Certains que ce dispositif pourra être extrêmement utile aux 100 000 épileptiques que compte la Tunisie, selon les estimations, les investisseurs sont confiants. Actuellement, pour tester la validité scientifique de la solution proposée par nos appareils, toujours en cours d’élaboration finale, nous nous sommes associés avec l’hôpital Razi de La Manouba et les professeurs Saloua Mrabet, Amina Gargouri et Riadh Gouider afin que ces trois neurologues effectuent des tests avec leurs patients. L’hôpital Razi contient l’une des meilleures unités de neurologie en Tunisie et l’aide dont nous bénéficierons de la part des professeurs qui y travaillent sera très précieuse. Raison pour laquelle, étant sur le point de lancer des tests cliniques dans un environnement médical avec des patients traités par les trois professeurs, le bracelet que nous avons développé pourra acquérir le statut de dispositif médical ou « medical device ». Ce processus nécessitera l’obtention de deux certificats : celui de la FDA (Food and Drug Administration), administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments, et une certification européenne. Ainsi, le bracelet ne sera pas uniquement un « gadget » mais un véritable dispositif médical éligible à la prescription médicale et donc à la vente en pharmacie et au remboursement de la sécurité sociale. C’est donc après la finalisation des tests cliniques que le produit pourra être commercialisé, probablement à la fin de cette année.

D.T. : Comment, concrètement, le bracelet pourra-t-il détecter l’arrivée d’une crise d’épilepsie ?

A.R. : Cette technologie fonctionne de manière simple : le bracelet peut détecter par la peau l’activité électrique des neurones grâce à des capteurs qui évaluent ce qu’on appelle l’electrodermal activity (EDA, acronyme anglais pour activité électrodermale, qui est enregistrée à la surface de la peau, NDLR) du porteur du bracelet. De manière plus précise, ce sont deux électrodes qui mesureront cette activité, ainsi que d’autres, comme l’activité cardiaque. La détection de la survenue prochaine d’une crise se fera par la mesure de la corrélation d’un certains nombre de paramètres, comme l’activité cardiaque, la température du corps, ou l’EDA. C’est la corrélation qui devra être testée puis précisée et fixée par les tests cliniques. Le comité d’éthique de l’hôpital Razi a récemment accepté de tester nos appareils sur des patients dans un environnement médical pour vérifier si le bracelet réussira réellement à détecter une crise d’épilepsie. Cette phase, qui devrait commencer en avril, sera très importante car elle permettra notamment de discerner les fausses alertes des vraies. Par exemple, quand on fait du sport, les battements du cœur et la température du corps augmentent ; le dispositif peut alors « mal interpréter » ces fluctuations organiques et annoncer l’arrivée d’une crise, déclenchant ainsi une fausse alerte. Mais la multiplication des tests « apprendra » au dispositif à bien relever les facteurs déclenchants et ainsi faire la différence, la corrélation entre phénomènes normaux et phénomènes épileptiques. Les tests cliniques prendront donc du temps – 4 à 6 mois – pour que nous ayons des données fiables nous permettant en toute sécurité de faire valider notre produit et le mettre sur le marché en tant que medical device.

Par ailleurs, il faut savoir que le dispositif comprend une partie hardware, extrêmement difficile à élaborer et dont les étapes de développement sont elles-mêmes laborieuses. Côté software, c’est l’algorithme, en fonction de la data collectée par les tests cliniques, qui rendra possible l’amélioration de la corrélation.

D.T. : Comment évaluez-vous les impacts qu’aura votre dispositif innovant ?

A.R. : Il devrait, je pense, très bien marcher. D’abord parce que nous sommes en train d’en améliorer sans cesse les fonctionnalités. Nous réalisons ce qu’on appelle de l’ingénierie inversée avec la société américaine Empatica, qui a déjà commercialisé un produit du même type. Cette méthode consiste à mesurer les défaillances du matériel d’Empatica afin d’en corriger certains aspects. Si nous arrivons à perfectionner notre produit, l’impact social sera très important. Je pense notamment aux bébés épileptiques, dont le taux mortalité est élevé en raison des crises d’épilepsie nocturnes difficiles à détecter par leurs mères, qui d’ailleurs finissent souvent par devenir insomniaques en raison de cela.

Par ailleurs, la comparaison entre l’examen neurologique EEG (électroencéphalogramme), l’examen d’exploration cérébrale traditionnellement réalisé pendant un temps limité sur les épileptiques, et l’activité enregistrée en permanence par le bracelet permettra aux médecins qui collaborent avec nous de mesurer la validité des données collectées par notre dispositif. Si elles se révèlent fiables, le bracelet peut ainsi devenir un point de repère pour le médecin traitant afin qu’il prenne mieux connaissance des détails des activités quotidiennes de son patient épileptique, puisque celui-ci va pouvoir les enregistrer en détail sur l’application.

Car outre la partie hardware (capteurs notamment) et la partie software (algorithme, application mobile Android et iOS, site Web de la plateforme, dashboard du docteur), nous travaillons sur la possibilité de stocker les données sur un service Cloud, où les données du patient seront immédiatement accessibles à son médecin afin qu’il effectue un suivi régulier, voire instantané, de tous les éléments relatifs à la vie du patient. Le médecin, qui aura à la fois accès aux données transmises par le bracelet et à celles communiquées par le patient utilisateur de l’application, se constituera ainsi une base de données extrêmement précise, c’est une mine d’or en matière d’informations pouvant établir de manière bien plus précise les causes d’apparition des crises. Ce qui permettra à la fois de mieux traiter les patients et de faire avancer la recherche scientifique sur cette maladie encore très mal connue.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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